Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Entre savoir et savoir-faire

Entre savoir et savoir-faire

Delphine NID BOUHOU, Fanny CAVAZZA

 

Delphine Nid Bouhou

Être psychologue c’est, dans un tout premier temps, avoir obtenu le diplôme de master 2, attestant de l’acquisition d’un certain nombre de connaissances théoriques. Nous sommes « supposé savoir ». Pour le psychologue fraîchement diplômé, le vécu de son premier emploi est tout autre. S’il est investi par l’institution comme « supposé savoir », il a conscience, ou il prend vite conscience, de ses manques.

Sur le plan théorique d’abord, la formation universitaire n’aborde pas et ne peut aborder tous les domaines d’exercice de la psychologie. Aussi, ce nouveau poste confrontera probablement le psychologue à des domaines qu’il n’a pas eu l’occasion d’étudier ou d’approfondir durant son parcours universitaire. Il est donc amené à se former à un champ particulier pour appréhender la problématique des patients qu’il va rencontrer.

Sur le plan pratique, le psychologue nouvellement diplômé n’a pas encore d’expérience. Il a besoin de temps pour s’approprier ses missions auprès des patients, c’est à dire identifier les objectifs qu’il poursuit avec eux, les moyens dont il dispose, les limites qu’il se donne et celles qui s’imposent à lui. Pour cela il doit se réapproprier les outils qui ont pu lui être transmis à l’université (entretiens cliniques, tests…), c’est à dire questionner leur pertinence et les réélaborer dans sa pratique aux vues des besoins des patients et du cadre dans lequel il va les rencontrer.

Alors que son identité professionnelle est en pleine construction, le psychologue nouvellement diplômé est amené à s’engager dans ses prises de parole, parfois dans ses écrits, auprès des patients, de l’institution et de l’équipe dans laquelle il travaille, pour faire part de son analyse ou donner un avis. Or, l’un des enjeux majeurs de sa prise de fonction dans l’institution et dans l’équipe est de se faire sa place, de la faire valoir, parfois même de la défendre dans sa singularité. La conscience qu’il a de ses manques peut parfois l’amener à une certaine inhibition ; mais c’est aussi ce qui va le mettre au travail. Ainsi, le psychologue qui débute va devoir développer ses capacités d’écoute, d’observation et d’analyse dans diverses directions : les patients, l’équipe, l’institution et lui-même en tant que « psychologue en construction ». La prise en compte de ses différentes dimensions est un premier pas pour construire son « savoir-faire ».

Accepter de ne pas savoir, au sens de ne pas être dans le savoir, est un point important qui constitue la spécificité du psychologue au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Le psychologue a des connaissances, mais elles ne lui accordent aucun savoir à priori sur le patient lui-même, sans que cela ne passe par une écoute. Une écoute ouverte à l’inconnu. La rencontre avec le patient nous amène sur des chemins que nous découvrons avec lui. Au moment de l’écoute, des associations se font avec nos connaissances théoriques. Mais dès le début de notre pratique nous apprenons la patience. Car les éléments que l’on peut tirer de nos entretiens sont à la fois importants et modestes au regard des nombreuses vignettes cliniques issues de cures analytiques, dont nous avons été nourris pendant nos études universitaires. Cette patience va peu à peu faire partie de notre savoir-faire, savoir aller pas à pas dans l’élaboration de ce qui se présente à nous. C’est un travail de longue haleine. La tentation est grande de comprendre tout de suite, de s’économiser le travail de la patience, de s’économiser quelques angoisses aussi. Nous apprenons l’attente, une attente psychiquement active qui vise à comprendre.

La pratique nous confronte à des questions qui n’ont pas de réponses toutes faites sur le plan théorique. Des psychologues ont transmis des écrits sur la pratique, apportant des éléments de réflexion. Mais c’est à chacun de construire sa propre pratique dans le cadre singulier dans lequel il se trouve.

Les premières questions qui se posent dans la pratique du psychologue sont à la fois d’une grande simplicité et d’une grande importance pour l’accompagnement des patients. Nous allons ici en aborder quelques-unes, puis ma collègue va les reprendre en allant un peu plus loin dans la pratique à travers une illustration clinique.

  1. Quand on débute en tant que psychologue, l’une des premières questions auxquelles nous sommes confrontés est la rencontre avec le patient. Comment rencontrer le patient ? Comment se présenter à lui ? A quel moment aller à sa rencontre ? Comment entrer en contact avec lui (Par téléphone, par écrit, en allant à sa rencontre) ? Quels mots choisir pour présenter sa fonction et son rôle dans l’institution ? Tout dépendra alors du cadre d’intervention et du patient lui-même : A quel moment de sa vie cette rencontre intervient ? Dans quel état psychique peut-il être ? Quels sont les enjeux de cette rencontre ? Y a-t-il ou non une demande de sa part à rencontrer un psychologue ? La rencontre sera très différente selon le cadre d’intervention du psychologue : soins psychiques, intervention dans un lieu de soins somatiques, évaluations dans le domaine de la protection de l’enfance, expertises judiciaires… Selon les situations, le patient a pu formuler une demande à rencontrer un psychologue, ou bien une demande peut avoir émergée d’un travail avec un autre professionnel, la demande peut aussi venir d’un tiers qui a identifié un besoin chez le patient, ou bien la rencontre avec le psychologue peut être imposée par la loi ou par une procédure.

Pour illustrer ces questions, je donnerai l’exemple de la fonction de psychologue intervenant au sein d’un service d’adoption, en vue de l’évaluation du contexte psychologique dans lequel le ou les « usagers » émettent leur demande d’agrément en vue d’adoption. Dans ce cadre, la rencontre avec un psychologue ou un psychiatre est une obligation légale. On entend bien ici qu’il n’est que rarement question d’une demande. La rencontre avec un psychologue prend parfois l’allure d’une contrainte, ou d’une formalité à laquelle les « usagers » se prêtent plus ou moins volontiers, avec toujours une certaine appréhension de la fonction d’ « évaluateur » qu’endosse le psychologue. En effet, son compte-rendu peut favoriser ou non l’aboutissement de leur demande d’agrément en vue d’adoption. La prise de contact aura alors comme premier objectif de rassurer les personnes sur ce qu’est un psychologue, sur ce que l’on va aborder avec elles et sur ce qu’on va faire de ce qu’elles auront déposé. Il est alors nécessaire d’expliciter le motif de la rencontre. Qu’est ce qui est évalué ? Ce n’est pas eux en tant que personnes, ni en tant que futurs parents. Il s’agit de rendre compte du « contexte psychologique » dans lequel ils se trouvent actuellement : ce qu’ils ont traversé, comment ils l’ont traversé, leur mode de réflexion, les ressources qu’ils ont pour faire part de leurs émotions, pour revenir sur leur parcours et la façon dont ils se projettent dans l’adoption d’un enfant…

Ainsi, espère-t-on pouvoir faire advenir une parole authentique et une élaboration autour de leur parcours les menant à une parentalité singulière. Dans ce cadre, l’absence de demande du côté des « usagers » constitue souvent une limite pour les accompagner dans leur cheminement. Dans certains cas, un travail d’élaboration sera possible chez la personne. Dans d’autres cas, la rencontre peut être mise à mal par l’absence de demande de la personne à explorer sa vie psychique et l’accompagnement n’est pas possible. Il faut alors pouvoir renoncer à aborder certaines questions, pour respecter la temporalité et les défenses psychiques de la personne. C’est dans la rencontre elle-même que l’on va entendre et éprouver les limites de l’autre, et non pas sur un plan théorique. L’objectif peut être alors de préserver chez cette personne la possibilité de rencontrer un autre psychologue, si besoin est, à un autre moment, en ne faisant pas trop violence aux défenses psychiques qui la protègent.

  1. La deuxième question que nous avons commencé à évoquer est celle de la demande du patient. Dans de nombreux cas, nous nous trouvons en amont d’une demande d’aide, notamment lorsque le motif de prise en charge du patient au sein de l’institution n’est pas spécifiquement le soin psychique. Ainsi, à l’hôpital, le patient vient pour des soins somatiques. Il n’attend pas particulièrement le psychologue à cet endroit. Les demandes spontanées existent, mais elles ne sont pas si fréquentes. Il s’agit donc pour nous de soutenir l’émergence d’une demande. Cela implique d’emblée qu’il faille : repérer les besoins psychiques des patients, repérer les demandes qui s’expriment sans être verbalisées et apprendre à renoncer tout en restant disponible quand le patient n’est pas en demande. Dans la pratique, en service de pédiatrie par exemple, il s’agit dans un premier temps de se rendre disponible en allant à la rencontre des patients. A ce moment-là, ce n’est pas le patient qui demande à rencontrer le psychologue, mais le psychologue qui vient vers le patient pour le rencontrer. Il manifeste par cette démarche sa disponibilité psychique et sa préoccupation pour son vécu. Cette pratique va à l’encontre de l’idée qu’on peut se faire à l’issue de nos études universitaires selon laquelle « il faut que la demande vienne du patient ». Mais nous ne sommes pas dans le cadre d’une psychothérapie. Le patient est parfois pris dans une souffrance telle, qu’une demande d’aide est inaccessible pour lui. Pour qu’une demande d’aide émerge, il faut que cette souffrance soit reconnue par le patient. L’intervention du psychologue a donc pour objectif de proposer un espace au patient pour exprimer son vécu, pour mettre des mots sur ce qu’il ressent et pour se représenter ce qu’il vit dans son corps. C’est là tout un accompagnement de la part du psychologue qui peut déboucher ou non sur une demande de psychothérapie.

  1. Enfin, notre travail de psychologue passe également par un étroit travail de collaboration avec les autres membres de l’équipe pluridisciplinaire. En pédiatrie, les soignants peuvent relayer des demandes d’accompagnement psychologique. Pour cela, il est nécessaire que l’équipe se représente notre fonction et notre façon de la mettre en pratique. Cela passe souvent par des échanges formels (en réunion) ou informels autour des patients. Ces échanges permettent d’entendre ensemble la souffrance du patient, de repérer ce qui peut être abordé avec le patient et par qui, afin d’introduire l’intervention du psychologue. C’est un travail auprès de l’équipe et de l’institution pour qu’elles pensent à nous associer à certaines situations, pour que l’on soit présent ou non à certaines réunions… Tout ne va pas de soi d’emblée. A l’inverse, c’est aussi à nous, psychologues de venir vers les soignants pour échanger autour du patient : s’enquérir du point de vue des soignants sur son état, mieux connaître leur relation avec le patient, connaître leur perception du patient durant les soins, leur faire part du vécu du patient pour ajuster la prise en charge quand cela est possible… Les médecins, notamment, sont des interlocuteurs privilégiés du patient dans la mesure où ils portent les annonces par exemple. Il est très important de travailler avec eux dans la prise en charge des patients : coordonner nos interventions avec les leur par exemple, déterminer ensemble un cadre de prise en charge commun (Faut-il faire un entretien commun ou séparé ? qui porte telle parole ? à qui ? qu’est ce qui doit être dit en présence de l’enfant ou non ? … )

Fanny Cavazza

Pour illustrer notre propos, je vais à présent vous parler d’une situation clinique issue de cette pratique du psychologue à l’hôpital en service somatique, en service de Pédiatrie.

Il s’agit d’un adolescent de 14 ans actuellement, atteint de diabète insulino-dépendant depuis l’âge de 8 ans, depuis 6 ans donc. Je rencontre pour la première fois cet adolescent, que nous appellerons Laslo, accompagné de sa mère, à l’hôpital de jour au moment du bilan annuel pour son diabète en juin 2015, il a alors 12 ans et finit sa 6éme.

Lorsque je vais à leur rencontre, je n’ai jamais entendu parler de ce patient et de sa famille lors de nos réunions d’équipe hebdomadaires dédiées aux patients diabétiques. Durant ces réunions, les médecins et l’infirmière de coordination et d’éducation thérapeutique parlent des patients qui posent difficulté, question, ou qui inquiètent dans ce qu’ils expriment durant les consultations et appels téléphoniques ou dans ce qu’ils manifestent dans leur prise en charge ; ce que j’écoute très attentivement et tente de souligner. Mon rôle, en tant que psychologue, est effectivement de rendre plus visible à l’équipe la conflictualité psychique potentiellement en jeu dans ces évènements et paroles rapportés, me permettant également de me frayer un chemin d’accès vers ces patients, comme l’a déjà évoqué ma collègue précédemment. Dans le cas de cet adolescent, il sera intéressant de nous interroger sur les raisons qui ont fait que les soignants n’avaient pas eu de demande pour ce patient. Nous y reviendrons.

C’est donc par un autre biais que les réunions d’équipe, à force de rencontres avec le patient et sa mère au fil du suivi médical de son diabète et de ses complications, qu’une prise en charge psychothérapeutique va voir le jour.

Je rencontre donc ce patient et sa mère à l’hôpital de jour sans qu’ils ne l’aient demandé ni l’un ni l’autre. En effet, dans ma pratique auprès des patients diabétiques, dans les limites du temps clinique qui m’est donné bien entendu, je vais systématiquement me présenter au patient et au(x) parents(s) qui l’accompagne(nt) lors de cette journée d’hospitalisation. L’entretien avec la psychologue est donc un des temps de cette journée de bilan, au même titre que le temps avec l’infirmière, le diététicien et le pédiatre. La rencontre avec la psychologue, dans ce contexte systématique, est par conséquent un peu banalisée, moins dangereuse pour certains. En effet, consulter le « psy » résonne souvent avec faiblesse ou folie,… Chez les patients diabétiques et leur famille, cela est souvent rattaché à un sentiment de faute, de manquement ou d’erreurs commises dans la prise en charge de leur diabète. “L’hémoglobine glyquée est mauvaise”, “les taux sont trop hauts”, “pas bons”, entend-on régulièrement dans le discours médical, “il grignote”, “il triche”, “il ment”,… Lors de cet entretien, la psychologue propose une écoute du diabète différente de celle du médecin et de l’infirmière, du côté de ce qu’elle fait éprouver au sujet qui en est atteint et à ses parents qui en ont la charge, laissant une large place à l’expression des affects. Un objectif très modeste, mais qui nous semble d’une grande importance, dans la mesure où cela constitue un premier pas vers un travail d’élaboration psychique.

Lors de cette première rencontre, Laslo évoque, dans le passé, “avant”, son énervement d’avoir le diabète en lien avec les frustrations et les contraintes que celui-ci lui impose. Un diabète qui lui a donné le sentiment de “ne pas vivre comme tout le monde”, dit-il. Mais cela appartient à un temps révolu dans son discours. J’entends alors cette relégation au passé de ces expériences douloureuses comme un moyen de s’en défendre, comme une tentative de mise à distance. De même, la surveillance et le contrôle parental et des professeurs appartiennent au début du diabète, comme s’ils ne s’exerçaient plus aujourd’hui : “Au début, c’est ça, les parents sont sur leur dos. Les profs que tu as sont très souvent sur ton dos, ça les mets tout de suite en panique”, explique Laslo. S’agit-il d’une façon de pouvoir l’exprimer sans que cela ne soit trop attaquant pour la mère qui l’entend s’exprimer ainsi ?, me suis-je demandé. Ou se défend-il lui-même d’éprouver une certaine agressivité, révolte à l’égard des figures parentales, limitant ainsi de tels éprouvés à un temps donné ? Cette mise à distance est également présente dans le discours de la mère qui décrit son fils, dans un premier temps, comme étant un garçon qui n’exprime pas facilement ses émotions, évoquant des explosions fréquentes, mais indique que cela se produisait avant le changement de schéma d’insuline : “ça a changé nos vies”, dit la mère. Depuis peu, Laslo peut recevoir de l’insuline à chaque repas, ce qui redonne de la souplesse dans l’alimentation et réduit sans doute un peu les frustrations. Cependant, lorsque je questionne plus avant ce que le diabète lui fait vivre, il dira que plusieurs choses lui manquent : “les glaces toute l’année”, “les céréales” et “les goûters chez les amis”. Les contraintes et les frustrations restent donc très présentes, la différence entre l’avant et l’après diabète (la différence entre lui et les autres) semble encore très marquée.

Tout va mieux dans le présent de cette rencontre, les difficultés appartiennent au passé. Ils ne se saisiront pas de ma disponibilité. La maman ne formulera pas de demande ni pour elle ni pour son fils. Je les laisse repartir sans suite à cet entretien et veillerai à revenir vers eux à une autre occasion.

Un an plus tard, en mai 2016, je les rencontre de nouveau à leur venue à l’hôpital de jour pour un nouveau bilan annuel. Je suis alors frappée par les tensions et désaccords entre la mère et le fils. Les conflits et l’agressivité semblent prégnants dans leur relation. La mère me paraît banaliser la nature des conflits en jeu. Pour elle, cela appartient à l’adolescence, une “adolescence compliquée”, dit-elle, mettant totalement de côté la singularité de leur relation, comme si les conflits allaient cesser à l’issue de cette période d’adolescence. La mère n’est pas encline à interroger ce qui se passe dans sa relation à son fils. Une relation prise effectivement dans les enjeux de l’adolescence, mais surtout une relation qui a une histoire qui précède largement cette période toute naissante de l’adolescence chez Laslo. Par ailleurs, le discours de cette mère est très cohérent, plein de bons sens dans les principes éducatifs. Cette mère se montre très soucieuse de la bonne santé de son fils, très participante aux soins pluriquotidiens du diabète, tout en laissant à son fils une certaine autonomie dans le “faire” du diabète ; là où d’autres parents peuvent se soustraire à cette charge très importante que cela représente d’avoir un enfant diabétique au quotidien. C’est d’ailleurs peut-être là une des raisons pour lesquelles l’équipe ne m’avait pas sollicitée, la mère restant mobilisée dans la prise en charge du diabète malgré les conflits avec son fils. L’équipe avait bien perçu la discorde, mais de ce fait ne s’en était pas inquiétée. Pour ma part, ce qui m’inquiète et me questionne est que Laslo prend contre lui cette attention et intérêt de la mère. Il dira que c’est ”pour l’embêter” et ne pourra l’envisager autrement, de façon plus nuancée. Même dans la suite d’entretien qui se poursuit en face à face. En effet, je leur propose très rapidement, après ce début à 3, de prendre un temps avec Laslo seul, au vu de la rigidité du positionnement de chacun dans le conflit qu’ils expriment en présence l’un de l’autre. La mère nous laisse aisément nous entretenir sans elle. Peut-être est-elle soulagée de ne pas avoir à entendre davantage l’opposition et la défiance de son fils à son égard ? Laslo exprimera, une fois seul, une restriction importante de ses activités, comme un auto-enfermement, suite à la découverte du diabète, comme pour reprendre le contrôle, décider lui-même de ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Les restrictions sont plus fortes que celles imposées par le diabète, mais ces décisions ont l’avantage d’être les siennes. Le discours ne laisse pas émerger d’affect, notamment dépressifs, comme l’on pourrait s’y attendre au vu du contenu des échanges. “Je pensais que j’allais pas pouvoir sortir avec mon diabète”, se remémore-t-il. L’angoisse sous-jacente n’est pas reconnue. Il poursuit un peu plus loin en disant ”y’a plein de trucs à faire chez moi, j’voulais plus sortir”, ajoutant “personne sortait dehors”, “en 6ème y’avait plein de devoirs au début du collège”. Cette année ses notes ont baissé. Laslo déclinera ma proposition de nous revoir.

Quelques mois plus tard, en septembre dernier, Laslo est hospitalisé pour hypoglycémie sévère avec perte de connaissance suite à une erreur de dosage d’insuline. Il est retrouvé, par sa mère, étendu sur le sol de la cuisine, inconscient. Il a un hématome à la tête du fait de la chute. Il est hospitalisé en pédiatrie quelques jours. L’infirmière me prévient de son hospitalisation en raison du motif fortement anxiogène d’un surdosage d’insuline. Un événement qui n’est jamais anodin dans ce qu’il peut manifester : expérience des limites du corps, défaillance parentale (les causalités pouvant être très diverses et multiples), appel à l’autre ou véritable tentative de suicide ? A ce moment-là, je n’ai pas assez de temps pour les voir et questionner avec Laslo, puis ses parents, le contexte de cet événement et ce que cela peut bien vouloir dire au plan psychique pour lui, au plan de ses relations familiales, extra-familiales,… Mais ayant gardé en tête ce qui m’avait inquiété de leur relation mère-fils, je vais en chambre prendre la température, même si mon temps est réduit. Je les connais déjà, ce sera plus simple de m’introduire dans ce moment si particulier et de m’autoriser à nommer les conflictualités sous-jacentes que je percevrai à ce symptôme d’hypoglycémie sévère, en faisant des liens avec ce que j’ai déjà pu entendre et ce qu’ils ont déjà pu exprimer précédemment avec moi. Le conflit est, sans surprise, exacerbé entre Laslo et sa mère. J’entends alors autre chose de la mère dans son positionnement vis-à-vis de Laslo. Elle ne peut s’empêcher, à l’occasion de cette erreur de dosage, de lui reprocher de faire seul, sans vouloir qu’elle intervienne, n’écoutant pas ses conseils. Elle lui reproche cela avec beaucoup d’agressivité, sans possibilité de distance vis-à-vis du comportement de son fils adolescent qui cherche, pour une part, à s’imposer dans l’opposition et la “toute-autonomie”. Une mère qui apparaît très contrôlante, ne laissant pas de place à Laslo pour l’expérimentation, les essais, erreurs, ou alors de façon contrainte par Laslo, ce qui finit par se retourner contre lui. Il y en a forcément un qui a raison, l’autre tort. Je nomme ce que je ressens de l’intensité du conflit, de la nécessité de pouvoir en reparler de façon plus apaisée avec Laslo dans un premier temps, puis dans un second temps avec la mère. Je propose donc un premier rendez-vous en externe pour Laslo. Ils acceptent volontiers l’un et l’autre.

Nous mettrons en exergue ici l’importance de la continuité psychique du psychologue et son engagement dans ce travail préliminaire auprès du patient de l’intéresser à ses propres mouvements psychiques, condition première à tout travail psychothérapeutique.

C’est à partir de cet événement du diabète que je commencerai à recevoir Laslo à raison d’un rendez-vous tous les 15 jours. Laslo sera dès le début très investi, toujours présent aux rendez-vous. Laslo parle, dit ses vérités sur les relations familiales, mais ne peut les questionner ni les mettre en doute. Dans les entretiens, les rapports de force dans les conflits entre Laslo et sa mère se font jour, il y en a toujours un qui gagne et un qui perd. Un qui a raison, l’autre qui a tort. Le père est absent la semaine de ce quotidien du fait de son travail et Laslo repère bien que même lorsqu’il est là les week-ends il ne prend pas part et ne fait pas tiers, il y a du clivage. Lors du rendez-vous avec Laslo et sa mère, cette dernière m’apprendra que du côté du père l’histoire est très douloureuse, que le grand-père paternel était maltraitant, manipulateur, dissimulant très bien à l’extérieur la violence de ses rapports à son fils et à sa femme à l’intérieur de sa famille. Les relations sont coupées depuis plusieurs années. Il me semble alors, dans l’après-coup, que cette histoire du père fait écran, barrage à toute question concernant le père. Le diabète (et l’école), c’est donc son affaire à elle. Elle fait seule, est à bout, mais cela ne peut être autrement. Sur le moment, je n’insisterai pas pour le rencontrer, me laissant prendre dans le discours de la mère, dans cet impossible à penser une place autre pour le père.

Quelques mois plus tard, en avril, Laslo est de nouveau hospitalisé pour arrêt des insulines depuis plusieurs jours. Sa médecin interprètera cela comme un ”équivalent de TS“, dit-elle. Je ne suis pas de cet avis, mais cela aura le grand mérite d’inquiéter suffisamment le père pour le mobiliser et lui faire prendre part à ce qui se jouait jusque-là en vase clos, entre la mère et le fils. Cependant, sa venue sera si brève que je n’aurai toujours pas l’occasion de le rencontrer lors de cette hospitalisation. Par ailleurs, il est à noter que le psychologue est souvent mis à mal à l’hôpital dans sa place et sa compétence d’analyse des situations, dès lors que le médecin est pris par l’angoisse, qu’il a l’impression de perdre le contrôle avec un patient. Lors de cette hospitalisation, l’intervention du pédopsychiatre est demandée d’emblée par la médecin, sans même en discuter avec moi, tellement la nécessité pour elle est de reprendre la maîtrise des choses en diagnostiquant ce qui se passe. Elle a besoin de savoir. Ce avec quoi le psychologue doit composer, me semble-t-il. En effet, il ne s’agit pas de répondre en miroir dans la toute-puissance. Je me mettrai donc en contact avec la pédopsychiatre de liaison avant qu’elle ne rencontre Laslo et nous convenons de rediscuter de la poursuite de la prise en charge de ce patient et de sa famille après qu’elle les ai rencontrés. Cette dernière conclura qu’il ne s’agissait pas d’une TS et ne me rappellera pas.

A l’issu de cette hospitalisation, la proposition d’une prise en charge psychothérapeutique pour Laslo est énoncée. Laslo y consent. Auprès des parents, nous nommons l’importance qu’ils soient également reçus pour penser la situation et ce qui se joue entre Laslo et eux autour du diabète et de sa prise en charge compliquée et conflictuelle.

Un entretien familial aura lieu quelques semaines plus tard, ce sera ma première rencontre avec le père.

Pour conclure mon propos au sujet de cette situation clinique, nous pourrions dire qu’à l’hôpital le psychologue est souvent le seul « psy » dans la situation, il se retrouve donc le seul interlocuteur pour l’enfant/l’adolescent et ses parents. Nous avons appris à l’université le modèle de la cure analytique qui veut que l’espace de l’enfant soit bien protégé des intrusions des parents et des éléments de réalité, protégeant du même coup le psychologue de la tentation d’intervenir dans le réel. Ici, il s’agira de recevoir à la fois l’adolescent seul et plus ponctuellement l’adolescent et ses parents, dans un jeu d’équilibriste où il faut créer à la fois une certaine alliance avec les parents, sans que cela ne soit perçu comme une trahison chez l’adolescent, surtout lorsque c’est un camp contre l’autre.

Une pratique du psychologue qui est peut-être, encore plus qu’ailleurs, chaque fois inédite, l’amenant à mener un travail psychique très différent d’un patient à l’autre, d’une famille à l’autre.