Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

La migration et les fondements du lien social – Le cas de Youssouf

Serena Guttadauro

Introduction

La Seine-Saint-Denis (93) est l’un des départements français comptant le plus d’immigrés, ou de personnes issues de l’immigration. (1 500 000 habitants, 260 000 de nationalité étrangère, 126 000 Français par acquisition, représentatifs de « la seconde génération »)

Cette immigration est d’ailleurs particulièrement ancienne et participe de l’identité départementale.

Dans les plus grandes villes du département, il n’est pas rare de rencontrer des personnes originaires de plusieurs dizaines de pays, sinon même de plus de cent pays différents.

Cette diversité d’origine est aujourd’hui entrée dans une nouvelle phase, faisant notamment de cette population l’une des plus métissées du pays.

Le Centre médico-psychologique de La Courneuve où je travaille se trouve au centre de la Cité des 4000, c’est-à-dire des 4000 logements, principale cité de La Courneuve et souvent étendard des cités de France, car très proche de Paris et dans un état particulièrement délabré.

Selon le décompte de la police, la cité compte environ 20 000 habitants, dont plus d’un tiers originaires d’Afrique du Nord.

Ce CMP est rattaché à l’EPS de Ville Evrard, créé en 1862. Il couvre 34 communes de Seine-Saint-Denis, regroupe 15 secteurs de psychiatrie et 3 inter-secteurs de psychiatrie infanto juvénile.

La population desservie par Ville Evrard, en 2000 était pour les adultes de plus de 800 000 patients adultes, et 250 000 enfants.

L’EPS de Ville Evrard possède 90 lieux de soins ambulatoires dont des Centres Médico-Psychogiques (CMP) : ce sont des unités d’accueil, de soins et de prévention, où sont organisées sur rendez-vous des consultations pluridisciplinaires (médicales, psychologiques, infirmières, sociales).

Entre deux langues

La famille de Youssouf est originaire de la République islamique de Mauritanie, communément appelée Mauritanie. Ce pays constitue un point de passage entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire. L’aire géographique mauritanienne a été de tous temps une terre de brassage de cultures et d’échanges entre civilisations.

La population mauritanienne est constituée principalement de deux groupes ethniques: les Blancs Bidanes originaires du nord du continent et les Noirs Peul, Wolof, ou Soninké du sud.

Le père de Youssouf, en France depuis 1987, m’expliquera que le pays est bilingue car les langues officielles sont l’arabe et le français. Mais dans sa région, au sud de la Mauritanie, on parle surtout le Soninké, langue principalement orale. Du fait de la tradition d’émigration pratiquée par les Soninkés, on retrouve d’ailleurs d’importantes communautés soninkés hors de l’Afrique de l’Ouest, notamment dans la région parisienne. C’est d’ailleurs la communauté ouest-africaine la plus représentative de la France. Il est parlé dans pratiquement tous les foyers d’immigration de la région parisienne.

Monsieur tient à me dire qu’il a fait des études en français à partir de l’âge de 11 ans. En effet, depuis son village, les inscriptions à l’école n’étaient pas possibles tous les ans. Il décide de partir en France quand à 20 ans, il n’arrive pas à passer l’examen du baccalauréat. La famille décide de son mariage avec une femme du même village en 1995.

La mère de Youssouf, contrairement au père, est analphabète, elle ne parle que le Soninké, bien qu’elle vive en France depuis 10 ans. Un mois après son arrivée, en 1999, elle tombe enceinte de Youssouf. Suivront trois autres garçons, dont le plus jeune a aujourd’hui 2 ans et demi. Le père travaille actuellement comme concierge dans une des plus grande cités de La Courneuve, tandis que la mère n’a jamais travaillé.

J’apprends que Youssouf a commencé à parler vers l’âge de 4 ans. Suivi dans un Centre du Langage à partir de 3 ans, il a subi plusieurs tests et analyses auditives qui s’avérèrent toutes négatives. Plus précisément, il arrivait à s’exprimer mais dans une langue incompréhensible, en dehors de quelques mots. Pendant plus d’un an il sera suivi par l’équipe pluridisciplinaire de ce centre, qui l’adressera en 2006 vers le CMP du secteur.

Youssouf vient d’avoir 9 ans quand je le reçois pour la première fois en octobre 2008. Il est aussi suivi par une collègue orthophoniste. Il est en classe de CP, car son niveau est encore faible, spécialement en écriture et en lecture.

Dès notre première rencontre Youssouf se plaint de « mal parler », il dit qu’il vient au CMP depuis 2006 à cause de cela et de ses problèmes d’écriture. Il exprime d’emblée ce qui semble le déranger intimement : « Je ne parle pas Soninké. Je suis étrangère, je suis en France pour m’entraîner, mais je veux parler Soninké. Tout le monde parle Soninké sauf moi ! ». Cet énoncé signe l’énigme même de son existence : celui de sa naissance, de ses origines, et enfin de sa langue maternelle. En effet Youssouf dira que le mot « étrangère » signifie « noir et musulman ». Bien que né en France, Youssouf se nomme à la place de l’Autre maternel : femme étrangère et analphabète, noire et musulmane.

Comment permettre, dans l’espace de la séance, qu’une énonciation subjective soit possible ? Comment faire place à l’invention et à la surprise, sans interpréter trop vite les signifiants de son histoire ?

Je décide de laisser à Youssouf le choix des activités qu’on peut faire ensemble, en limitant seulement celles-ci à l’espace de mon bureau. Youssouf est très vif, il parle et il pose beaucoup de questions. Ainsi il essaye d’inventer à chaque fois un « jeu » qui ouvre sur une élaboration langagière inédite, à laquelle je fait signe en prenant soin de noter les règles et les avancées des jeux, séance par séance. J’en exposerai trois exemples.

1) Le jeu du calendrier :

Youssouf s’empare du calendrier qui est sur le mur et me demande un dé. Après l’avoir lancé, il m’explique alors la règle qui permet d’inventer, selon le nom du saint marqué à tel ou tel jour, un petit jeu. Par exemple sur Saint Thècle il dira « tu vas en arrière de deux cases ! », ou sur Saint Matthieu : « il faut chanter une chanson ! ». A la Saint Emile Youssouf dira « Il faut éteindre la lumière, c’est le plus sombre ! – et il ajoute «  il faut faire un secret, il faut réfléchir !» et il propose d’abord de lire un livre, qu’il lira de la fin au début en concluant par le mot « FIN ». Puis il énonce un secret qu’il appelle : « la troisième dimension ». C’est la définition qu’il donne pour les trois temps : futur, passé et présent, qu’il écrira sur un papier. « Le futur ça ne passe jamais, c’est demain ; le passé c’est il y a longtemps, par exemple : tu es né où ? Le présent c’est maintenant : il faut parler d’aujourd’hui, ici. Aujourd’hui on fait le calendrier ! ».

A travers un chiffrage du calendrier, par le dé lancé au départ, Yousouf s’arrête sur une date et un nom, coordonnées qui renvoient à une origine, donc à la naissance, et il construit par là un savoir sur le nom propre. En grammaire le nom propre s’oppose au nom commun, principalement parce qu’il ne possède aucune signification, ni aucune définition. C’est à partir d’un mot hors sens que Yousouf tente alors d’élaborer et d’exposer un petit savoir qui produit des points d’arrêt dans son discours.

Eric Laurent, dans un texte intitulé « Interpréter la psychose au quotidien » (Revue Mental n°16, octobre 2005, p.19), parle du nom propre comme d’une métaphore réussie : « Un nom propre est un signifiant extraordinaire où le signifiant et le signifié s’équilibrent, sont stabilisés. […] Le nom propre a dans la langue des propriétés extraordinaires : il ne se traduit plus. En ce sens, l’opération nom propre est de l’ordre de la métaphore réussie. Elle fixe ; elle conjoint d’une façon telle que la traduction peut s’arrêter. On ne traduit pas plus loin ».

2) Les exercices 

Un jour Youssouf repère la salle de psychomotricité qui est au fond du couloir et me demande si on peut y aller. Je lui explique que je n’ai pas les compétences pour l’accompagner là-bas, car je suis psychologue. Dans le bureau il marque au tableau « Psychologue – Psychomotricité ». Puis il annonce qu’il veut faire des exercices. Il choisit d’abord un objet au hasard, qu’il met ensuite sous la lumière de la lampe de bureau, et il donne le titre de l’exercice : « Le soleil et la lumière et la chaleur forment des roulettes ». J’arrête la séance en lui disant : « C’est de la poésie ! ».

Je ponctue la trouvaille de Youssouf en évitant bien d’interpréter, c’est-à-dire de mettre du sens sur cet effort d’élaboration langagière hors sens. Dans la poésie l’importance dominante est accordée à la « forme », c’est-à-dire au signifiant. C’est un art qui utilise plus en particulier le caractère polysémique du langage humain : c’est un travail sur la forme qui permet de faire entendre les résonances les plus diverses. Plutôt que de figer sa phrase dans un sens univoque, mon intervention tend à restituer à Youssouf une place d’auteur dans son énoncé. Au fond ce qui est important c’est d’entendre le sujet dans le texte, plutôt que de traduire un message.

3) Le circuit des transports 

Yousouf fera preuve d’une connaissance très précise du circuit du métro et du RER parcouru avec son père pour se rendre à Paris et dans la région parisienne, pour visiter tel ou tel autre membre de la famille élargie. Les stations de métro qu’il connaît et qu’il sait repérer sur un plan, sont toujours référées à la rencontre avec des Mauritaniens. Il ne peut pas donner le nom des ces personnes, mais il connaît très bien le nom des endroits qu’il a visités, jusqu’à quelques noms de rues.

Pour conclure…

Lacan réunit dans une seule série conceptuelle le langage, l’ordre symbolique, la Loi et l’Œdipe. Le paradigme de cette série c’est la thèse selon laquelle le langage n’est pas une propriété de l’homme, ni une faculté psychologique, mais plutôt ce qui entoure la vie humaine. Dans cette perspective le sujet lui-même est « esclave du langage », c’est-à-dire pris dans un discours dans lequel sa place est déjà inscrite à sa naissance, au moins sous la forme de son nom propre. Si le sujet de l’inconscient est structuré comme un langage, ce langage est toujours le langage de l’Autre. Un exemple en est cette citation de Piaget, reprise par Lacan dans son Séminaire XI, où un enfant dit : « J’ai trois frère : Paul, Ernest et moi ». Le sujet apparaît ici comme compté plutôt que comme celui qui compte, ce qui résume la passivité subjective implicite dans la définition de l’inconscient comme discours de l’Autre. Le sujet est toujours et d’abord objet du discours de l’Autre (dans la famille, l’histoire, la société). C’est seulement dans un deuxième temps qu’il peut se placer comme celui qui « compte », seulement après avoir trouvé sa place en tant que « compté » dans le discours de l’Autre.

Dans le cas de Youssouf, on dirait qu’un grand désordre caractérise son discours, pris dans l’énigme d’une langue maternelle qu’il ne connaît pas. Il essaie d’élaborer un nouveau savoir à partir de quelques signifiants de son origine.

Il est d’ailleurs étonnant de retrouver dans les propos de la mère ce même rapport à la parole, très singulier. Elle s’exprime dans un français incertain et disant sa difficulté à parler cette langue, très difficile pour elle. Elle ne se plaint non plus des problèmes d’élocution de Yousouf, car selon elle cela n’arrive qu’en France, car en Afrique « Les enfants soit ils parlent bien, soit ils ne parlent pas du tout, mais pas un petit peu ».

Quelle place pour Youssouf dans le discours de cette femme envoyée dans un pays étranger, pour rejoindre un homme qu’elle ne connaissait pas davantage, coupée de tous ses liens et en particulier celui de sa propre langue ? Le refus qui a opéré pour cette femme à l’endroit de la langue étrangère, semble se rejouer pour Youssouf à l’endroit de la langue maternelle dans laquelle il ne semble pas trouver une place, et d’où le sujet essaye de se détacher pour écrire sa propre histoire.

Le travail continue avec cet enfant.

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