Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

« Devant le refus anorexique : simple opposition ou inertie franche ?  »

« Devant le refus anorexique : simple opposition ou inertie franche ?  » 

Dario MORALES

Les troubles du comportement alimentaire apparaissent aux yeux de la clinique comme des défenses ou des solutions permettant de se protéger contre une jouissance qui semble envahir le sujet – exemple pendant le sevrage – c’est le bébé qui se sèvre en se détachant de la mère, du sein – mais parfois ce détachement ne s’opère ou se transforme en impasse, mettant en jeu un « appétit de la mort » ou une « compulsion à répéter ». Pour étayer ces propos, il est nécessaire de rappeler que c’est le refus de la nourriture qui caractérise l’opposition de l’enfant à l’Autre, de préférence maternel, dans un processus qui individualise. Le sevrage est donc une opération active de séparation comportant en son sein un mouvement paradoxal, qui peut s’avérer mortifère, l’anorexie ponctue ainsi un refus actif dans sa tentative de séparation mais inversement elle peut-être vécue comme une défense extrême voire passive vis-à-vis de la jouissance envahissante supposée de l’Autre. Ces différentes modalités du refus nous permettront d’interpeller le rôle de l’Autre parental dans la constitution du désir du sujet.

Nous voulons aborder au cours de cette soirée la perspective existante entre la solution « anorexique » qu’un sujet trouve à X âge, au cours de l’adolescence ou à la vie adulte et la continuité de cette problématique présente déjà au temps de l’enfance. Cette perspective a l’avantage d’être psychodynamique et s’oppose à la vision de nombreux cliniciens prompts à penser les pathologies dans une sorte de discontinuité. En effet, habituellement, l’avènement du sexuel est présenté comme le facteur discriminant qui distingue l’enfance de l’adolescence et donc les changements d’image, la poussée libidinale, ces causalités sont présentés comme autant de ruptures et servent d’explications « causales » lorsque l’on se penche sur les syndromes alimentaires de l’adolescence, en particulier chez la jeune fille.

Nous nous appuierons au contraire sur ce constat maintes fois évoqué dans la phénoménologie, de l’opposition de l’enfant, manifestant ainsi son entrée dans le temps du sevrage ; passage obligé vers l’autonomie alimentaire. Il est donc possible d’envisager l’apparition d’une anorexie de l’enfance non pas comme une simple opposition mais comme un refus. Je m’appuierais sur deux références : Bernard Brusset, L’assiette et le miroir. L’anorexie de l’enfant et de l’adolescent ; il met l’accent non pas sur la perte de la faim ni sur l’altération de l’appétit mais sur le refus comme étant l’opération qui caractérise l’anorexie mentale de l’enfant et l’adolescent. Ce qui est intéressant chez Brusset est qu’il définit l’anorexie de l’enfance comme « anorexie de sevrage » – « L’enfant se met à refuser la nourriture que lui présente la mère » – le passage vers une alimentation solide est alors incriminé. Deux modalités sont présentes : une anorexie d’opposition : active, réactive, vitale, d’opposition, et une anorexie passive, dépourvue d’intentionnalité et de conflit. Au-delà de cette description phénoménologique on peut reconnaitre ici comment la problématique du sevrage entre en jeu en même temps que le passage, dans le temps, à l’alimentation autonome de l’enfant. Je ne saurais pas préciser sur quelles formes déboucheront ces deux modalités, on en reviendra. Ce que l’on retiendra en premier lieu est l’acte de refus de la nourriture ; on soulignera, tantôt, la valeur oppositive, que l’enfant met en scène par le refus de la nourriture ; ou bien, tantôt, l’indifférence ou le non-investissement envers l’Autre qui s’occupe de lui (en premier lieu la mère). Pour Brusset quel que soit le cadre, l’anorexie est solidement attachée aux difficultés de la mère, pour l’enfant. Pour lui, on devrait prendre en considération la spécificité de cette position en tenant compte de la position de l’Autre maternel afin de permettre à la mère de surmonter son angoisse par rapport à l’enfant et à son alimentation.

La deuxième référence fait appel à Lacan, je cite des travaux de Dewambrechies La Sagna et Domenico Cosenza. Dans le Séminaire de 1964, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, pg 102, Lacan avance la thèse suivante, « dans l’anorexie mentale, ce que l’enfant mange est le rien ». Bien sûr, la thèse évoque l’anorexie mentale ; mais au-delà ce qui est significatif, l’anorexie est une action, le refus de nourriture est un acte ; au fond les travaux lacaniens insistent sur la décision subjective – le fait de penser à l’enfant comme sujet, signifie que, bien qu’il fasse son apparition dans le champ de l’Autre, il n’est pas complètement entre les mains de cet Autre, mais il met en œuvre une opération qui tente d’individualiser. De ce point de vue, le sevrage est une opération active du sujet en voie de formation. L’originalité de Lacan aura consisté à évoquer « un désir de sevrage » chez l’enfant. L’année précédente dans le Séminaire L’angoisse, pg 379, il affirmait que le sevrage est quelque chose que l’enfant met en place et non pas quelque chose qu’il subit. L’enfant est pour Lacan un sujet actif, mais mû par une inclination où la séparation ne fonctionne pas comme cause de désir mais plutôt comme poussée vers l’inertie et/ ou comme jouissance de l’Un sans l’Autre, comme rien pour l’Autre ; l’anorexie de ce point de vue représente la genèse, l’inscription du refus, incarné dans le corps, dans sa fonction de séparation. Du point de vue clinique, on remarquera, chez la mère des postures d’annulation de la subjectivité et des demandes de l’enfant, accentuées par une focalisation sur les besoins physiques de l’enfant ; d’autre part, la présence limitée ou problématique de la figure paternelle dans le désir de la mère qui entraîne une difficulté du père à fonctionner comme tiers médiateur de la relation mère/enfant. Quoi qu’il en soit, il serait important de distinguer deux types d’anorexie, entre les cas où on a à faire à un « refus massif de la demande de l’autre », sans mentalisation ni médiation symbolique et les cas où « le refus est symptomatique et renvoie à la structure névrotique ».

Pourquoi la nourriture affecte à ce point l’enfant ? les enjeux sont multiples ; on évoquera plusieurs cas : d’abord une difficulté de séparation comme un autre différencié, par rapport à la mère ; l’anorexie est une réponse de refus, qui affecte le corps, sans mentalisation ni médiation symbolique ; dans cette indifférenciation il est difficile pour lui d’établir une séparation symbolique ; la nourriture introduit d’ailleurs un objet différenciée – passage du sein à la cuillère ; du coup, cette approche de la nourriture peut être perçue comme quelque chose d’étranger qui déclenche du coup le refus ; c’est justement le cas, dans des cas gravissimes, je rappelle l’hospitalisme et les manifestations d’autisme ou de psychose infantile.

Un autre élément important à signaler est la distinction désir et jouissance ; le refus est à entendre comme refus actif de la demande ; tentative subjective de construction d’une défense face à une jouissance primordiale, qui menace par le trop, l’enfant ; on aura pas le temps de développer ce soir, un élément mais je préfère l’évoquer ; le sujet doit se défaire en quelque sorte de l’objet de jouissance, le perdre en quelque sorte ; c’est justement la perte de cet objet, a, qui permet la construction du fantasme.

En conclusion, je dirais que deux modalités de refus correspondent à deux façons de manger le rien. Une modalité active de refus et une modalité plus passive ; une forme passive fait penser à l’enfant qui fait UN avec la jouissance : ici le refus ne s’inscrit pas dans le registre de la demande ni dans le registre de la tentative de séparation de l’Autre : ce refus de la nourriture représente du coup la fonction de jouissance mais en dernière instance est une réponse paradoxe à l’angoisse qui se présente dans le sujet ; inversement, c’est par le décrochage minimal au champ de l’autre que l’enfant constitue sa part désirante ; la forme active participe de ce mouvement, le sujet décroche de l’Autre et du coup, il peut garder le lien avec lui. D’où l’opposition névrotique que nous connaissons tous ; le sujet enfant, tout en appuyant une manœuvre séparatrice sur le plan du besoin tente également d’inscrire une demande au niveau du désir vis-à-vis de l’Autre.

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