Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le cas d’une mère infanticide : le corps vide

Le cas d’une mère infanticide : le corps vide

Marie Claude Lardeux

Les cas de mère infanticide restent énigmatiques au point que le corps social doit inventer un nouveau signifiant, le déni de grossesse. Le déni de grossesse peut être une clinique dramatique, parfois avec une issue tragique, tel l’infanticide comme cela vient de nous être exposé.

Je vais vous parler d’une jeune femme de 25 ans que j’appellerai Laura et que j’ai suivie pendant trois ans en milieu carcéral. Laura a été mise en examen pour un double passage à l’acte relevant de l’infanticide. J’ai tenté de cerner ce qui l’a conduit à ces actes tout en m’interrogeant sur son rapport particulier au corps. Comment peut-on percevoir un enfant quand on n’a pas de corps, de corps imaginaire et quand on est face à un vide de signification ? (lorsque un sujet n’est pas confronté au registre symbolique de l’autre, ni à sa perte, ici c’est la forclusion du champ symbolique) – ici il faut présenter une perspective qui ne s’écrit pas dans le déni).

Au SMPR, nous proposons systématiquement un entretien d’accueil à tous les détenus, très rares sont ceux qui refusent. Les intervenants (chef de détention, C.I.P., UCSA) qui ont déjà rencontré Laura repèrent chez elle une vulnérabilité. Pourra-t-elle supporter l’univers carcéral ? Cette fragilité apparente contraste avec la gravité de ses actes qui suscite chez l’autre l’effroi. Je reçois cette jeune femme menue et à l’allure adolescente dès le lendemain de son incarcération. Elle se montre épuisée par les longs interrogatoires policiers et judiciaires. Laura se présente avec le regard baissé, ne parlant pas spontanément. Je note d’emblée sa difficulté, ce qu’elle me confirmera : « je suis bloquée, j’ai toujours été renfermée en moi même« . C’est sa première rencontre avec un psychologue. Elle se montre agacée de devoir rencontrer de nouveau un professionnel. On lui pose des questions auxquelles elle ne peut pas répondre, ce qui la rend réticente, voire méfiante, dans le contact avec l’autre. Elle est d’accord pour me revoir quelques jours plus tard mais elle n’en voit pas l’utilité. Elle ne sera pas dans une réelle démarche de soin ni même dans une demande vis-à-vis de l’Autre.

Aux entretiens suivants, elle me fait part de sa grande inquiétude par rapport à son fils Mathéo. C’est ainsi que j’apprends qu’elle est mère d’un petit garçon de 5 ans, né d’une première union avec un homme avec qui elle a vécu pendant deux ans. Cela sera un point d’accroche dans notre relation. Elle dit sur un ton anxieux : « qui va s’en occuper ? Il ne sait pas que je suis en prison. Il était toujours collé à moi. Je ne l’ai jamais laissé « . Puis elle exprime sa crainte qu’il soit placé dans une famille d’accueil. « Je ne suis pas une mauvaise mère » rétorque-t-elle. Je lui réponds qu’elle n’est pas incarcérée effectivement pour maltraitance sur son fils Mathéo. Qu’a-t-elle donc compris des motifs de sa mise en examen ? Ce n’est que dans le bureau du juge qu’elle a pris conscience qu’elle sera jugée pour des actes graves : la mort de deux bébés. « On a retrouvé deux bébés morts, je ne les ai pas tués« , dit-elle avec un regard hagard. Puis elle s’enferme dans un mutisme dont elle ne sortira que pour me reparler de Mathéo. Je lui apprendrai lors des séances suivantes que le juge a décidé de confier la garde de son fils au père et que sa sœur aînée avait demandé des DVH un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Cette dernière information semble l’apaiser car son fils connaît bien sa sœur, à qui elle fait totalement confiance. Elle espère ainsi revoir son garçon lors de parloirs, puisque sa sœur a demandé un permis de visite pour la voir en prison.

Au cours de sa détention et surtout à l’approche du procès, Laura va craindre de plus en plus les autres détenues, demandant à être dans une cellule individuelle, ce qui ne lui sera pas accordé (dans un premier temps). Elle se fait discrète dans la prison, ce qui lui est assez aisée. Avant son incarcération, elle était isolée socialement, n’avait pas d’amie, seule sa sœur comptait pour elle. Elle dit en parlant des codétenues: « je n’aime pas parler et je ne veux pas qu’elles me racontent leurs histoires« . Elle ne veut pas entrer dans une relation de confidence, ce qui serait vécu comme une véritable intrusion. Elle évite aussi les relations conflictuelles. « Si elles se moquent de moi ou m’insultent, je fais comme si elles n’existaient pas, je garde tout en moi, je ne réponds pas« . Au moment du procès Laura a passé des moments très difficiles quand les codétenues ont découvert les motifs de son incarcération. Elle n’arrivait plus à dormir, ni à manger. Elle avait peur mais elle ne s’est jamais plainte aux surveillantes qui malgré tout ont dû intervenir pour la protéger. Elle n’est pas dans la demande d’une aide par rapport à l’autre. Elle explique sur un ton très critique qu’elle n’aime pas les personnes qui se plaignent tout le temps. « Moi, dit-elle, je ne fais jamais d’histoire« . C’est d’ailleurs ce qui sera mis en avant par des surveillantes qui en feront une détenue modèle.

Du délaissement de nouveau-né à l’infanticide

Laura est mise examen pour « délaissement de mineur compromettant sa santé et sa sécurité ». Quelques jours avant son incarcération (en avril) un petit garçon avait été découvert dans un champ par une cycliste qui avait remarqué un chat rôdant autour d’un sac poubelle. En s’approchant, elle avait aperçu l’enfant encore vivant qui a donc pu être sauvé. Cela faisait juste quelques heures qu’il avait été abandonné.

Au décours de l’instruction, Laura sera inculpée d’un deuxième infanticide. Quatorze mois avant la découverte de ce petit garçon, un autre nouveau-né avait été retrouvé par deux adolescentes. Il s’agissait d’une petite fille qui avait été abandonnée sur le parking désaffecté d’une ancienne zone commerciale en plein hiver. L’enfant était morte d’hypothermie (suite à une longue agonie) selon les rapports des médecins légistes. Si l’enquête de la gendarmerie n’avait pas abouti concernant cette petite fille, celle pour l’abandon du petit garçon a été facilitée par des témoignages qui ont permis de confondre rapidement Laura. Lors d’un long interrogatoire, elle a avoué que c’était bien elle qui avait déposé le bébé dans ce lieu désert. Le motif de la mise en examen était plus grave encore: « délaissement de mineur suivi de mort ». Cet infanticide était passible d’une peine maximale de 30 ans de réclusion criminelle alors que l’autre tentative d’infanticide était passible de 7 ans. Le parquet a requis la peine de 18 ans de prison tandis que la défense réclamait au début l’acquittement mettant en avant l’irresponsabilité pénale. La peine retenue a été finalement de 15 ans de prison ferme et 5 ans de sursis.

Cette peine a pris en compte la gravité des faits et la personnalité de cette jeune femme. Les experts la présentent comme une personne au raisonnement enfantin, aux capacités intellectuelles limitées, regardant les choses avec les yeux d’une enfant de 10-11 ans. « Vous avez devant vous une petite fille au corps d’adulte » a repris l’avocat de la défense pour s’adresser aux jurés, plaidant le déni de grossesse. Parler de l’enfant, c’est une autre manière de dire le sujet irresponsable. Elle sera présentée par l’expert psychiatre comme un sujet présentant des troubles de la personnalité schizoïde. S’il y a altération du discernement, il n’y a pas pour autant de circonstances atténuantes, car il n’est pas question ici de dissociation ni de troubles de la sensation corporelle (signes décrits dans le tableau clinique d’une schizophrénie). Le déni de grossesse ne rentre pas dans le cadre de l’abolition du discernement et pas toujours de l’altération du discernement. Le déni de grossesse avant le néonaticide a conduit à ce qu’elle soit reconnue pleinement responsable. Elle a été considérée apte à la sanction pénale. Le passage à l’acte redoublé confortera la thèse de la préméditation, écartant « le coup de folie ». La question était surtout : comment éviter qu’une nouvelle grossesse aboutisse à un autre infanticide.

Laura ne conteste pas son incarcération, mais elle ne consent pas à être séparée de son fils. Elle ne se considère pas comme « dangereuse » contrairement à d’autres mères détenues, condamnées pour maltraitance sur leur enfant, indique-t-elle. Elle emprunte les mots de son avocate devant le Juge d’Instruction: « je regrette sincèrement ce que j’ai fait, je vous assure que je n’ai jamais voulu les tuer« . Le remord qu’elle exprime n’est pas vraiment ressenti car elle n’est pas dans l’affect. Devant la cour d’assises, elle n’a pu s’appuyer sur les mots de la défense, elle ne sait rien dire d’autre que « je ne sais pas« . Elle semble être réellement dans le flou quand elle me rapporte le déroulement de son procès.

La mort impensable

Son discours est pauvre quand elle parle de sa famille. Ce sont des bouts de son histoire qu’elle parvient à dire de manière isolée, sans construction articulée. Laura est issue d’une première union de son père ; elle a une sœur aînée, de 10 ans plus âgée qu’elle. Cette sœur est mariée et mère de quatre enfants. Elle la côtoyait souvent avant son incarcération. C’est auprès de sa sœur qu’elle éduquera son fils, mimant les gestes maternant de celle-ci. Le savoir sur la maternité étant forclos, elle a besoin de l’appui réel et en miroir de l’autre, à défaut de pouvoir trouver en soi des appuis symboliques. Elle fait toujours avec sa sœur, et faire avec l’autre s’oppose en quelque sorte à faire comme l’autre (pris comme modèle, image). Laura dit qu’elle n’a jamais eu de modèle maternel: « je n’ai jamais eu de modèle, quand j’ai perdu ma mère, j’étais toute petite, j’avais 18 mois, je ne me souviens pas d’elle ». Elle ajoute : « on ne parle pas de ma mère dans ma famille ». La perte de la mère est ainsi impensable. Ce réel de la mort non symbolisé par les proches maintient cette mère et le sujet dans une inexistence. Son père s’est remis en ménage avec une autre femme (une amie de la mère) quand elle avait 3 ans. Cette femme divorcée et déjà mère de trois grands enfants, trois fils d’une précédente union, ne constituera pas pour Laura un modèle. Elle se dit proche de son père, un homme qu’elle décrit comme toujours sombre et triste. Il n’est jamais sorti de son chagrin. Ce père pouvait avoir de violents accès de colère, battant sa sœur aînée lorsqu’il était ivre. Sa nouvelle compagne a beaucoup soutenu cet homme veuf en voulant le sortir de son alcoolisme. Il commençait à avoir de sérieuses complications médicales, ce qui l’a poussé à se faire soigner et à devenir abstinent (au bout de sept cures de sevrage). Laura indique que contrairement à son père, elle n’aime pas l’alcool et qu’elle ne boit jamais ! Quand je l’invite à me reparler de sa mère, elle me répond « ma mère buvait, elle est morte à cause de l’alcool, d’une cirrhose« . Elle ne rajoute rien d’autre. Elle m’explique que l’alcool est très présent dans son environnement familial, sur plusieurs générations. Elle m’apprend plus tard que sa mère avait fait de multiples fausses couches, ce qui accentue les pertes du côté de cette mère alcoolique qui était dans un laisser tomber du corps.

Lors de son incarcération (un an après son arrivée à la prison), on lui annonce le décès d’un de ses demi-frères âgé de 40 ans (fils de la compagne de son père). Elle reprend les mots de sa sœur : « Il a chuté d’un escalier et s’est blessé gravement à la tête, et est mort à l’hôpital« . Il n’aurait pas survécu à un traumatisme crânien. Quand je l’interroge sur la cause de cette chute, elle me répond que cela lui arrivait souvent de tomber et qu’il souffrait de crises d’épilepsie. Elle ajoute qu’il s’alcoolisait aussi beaucoup. Elle fût très affectée quand on lui a annoncé son décès et son impossibilité de se rendre à ses funérailles parce qu’elle n’était pas encore jugée.

Son environnement familial a été considéré par la justice comme « pathogène », dans la mesure où sa famille était dans « le déni du déni de grossesse » et cela pour les deux grossesses qui ont conduit à des actes d’infanticide. Laura défendra vivement sa sœur, mettant en avant que celle-ci ne pouvait pas se rendre compte qu’elle était enceinte puisque cela ne se voyait pas. Elle-même ne le voyait pas, ne savait pas qu’elle était enceinte et qu’elle avait un bébé dans son corps (il s’agit ici de ni voir, ni savoir, ni avoir). Notons que Laura n’avait pas l’apparence d’une femme qui venait d’accoucher quand je l’ai vue le premier jour de son incarcération, mais ce n’est pas cela le problème. Pour Laura, il était insupportable d’écorner l’image de cette figure maternelle idéalisée que représente sa sœur. Elle ne comprendra pas pourquoi la juge s’opposera à tout aménagement de peine chez sa sœur qui ne présentait pas assez de garantie au niveau judiciaire. Un éloignement géographique est même envisagé par la justice, ce qui l’angoisse car elle n’a jamais quitté sa famille, dont les membres habitent tous à proximité les uns des autres. Laura m’explique que dans sa famille ils ne parlent pas des choses privées, que ça hurlait surtout (notamment la belle-mère) et buvait beaucoup. Quand ils se disent les choses, c’est cru ou énigmatique. Ainsi, elle me rapporte des paroles de sa sœur qu’elle vient de voir à un parloir: « il ne faut pas que tu te détruises » lui a-t-elle dit. Celle-ci craignait probablement qu’elle se fasse du mal en prison ou qu’elle se suicide. Laura lui a répondu qu’elle n’avait pas de telles idées car elle pense à son petit Mathéo, qui a besoin de sa mère et qu’elle veut revoir. Sa sœur ne la laissera jamais tomber et s’efforcera de maintenir le lien entre elle et son fils. Laura est ravie de pouvoir me montrer des photos de ce petit garçon rieur, « agité « , « un garçon très vivant », dit-elle avec un large sourire.

La forclusion du signifiant « père »

Les trois bébés qu’elle a « mis au monde » sont de pères géniteurs différents. Le père du premier enfant, Mathéo, a une place particulière dans la série des hommes qu’elle a rencontrés. Il est le premier partenaire avec qui elle a vécu un an avant de tomber enceinte. Elle s’est aperçue de sa grossesse qu’au bout du septième mois. En fait, c’est son ami qui a remarqué des changements dans son corps et qui, en nommant la grossesse, lui a permis de voir son ventre s’arrondir. Elle aura ensuite tous les symptômes de la femme enceinte, ce qui démontrera l’impact des mots sur le corps, l’importance de la reconnaissance de l’Autre. Mais cette première grossesse ne sera pas vraiment désirée. La justice confie la garde de ce garçon au père, mais pour Laura, celui-ci n’exercera pas de fonction paternelle. Elle dit qu’il n’aura pas le temps de s’en occuper puisqu’il travaille beaucoup et que c’est sa mère à lui qui l’élèvera. Elle reverra cet ex-compagnon à son insu lors d’un parloir avec sa sœur. Elle me relate énervée qu’elle ne veut plus croire en ses promesses: « Il me dit qu’il a changé mais je ne le crois pas… il m’a toujours menti… il m’a laissée en plan« , signifiant qui vient la désigner comme un objet réel « chu ». Elle raconte comment il l’a laissée tomber pour une autre femme un an après la naissance de Mathéo. « C’est un gamin » finit-elle par dire en haussant les épaules. Cela faisait déjà trois ans qu’elle n’avait plus de lien avec lui alors qu’il voyait son fils lors de ses DVH. Sa sœur aînée a cru à une réconciliation possible pour ce jeune couple, elle ne s’attendait pas à une réaction si violente de Laura, qui me raconte sur un ton très fier: « j’ai surpris ma sœur qui n’en revenait pas, elle ne m’a pas reconnue, j’ai été honnête, jamais je ne retournerai avec lui, je ne veux plus le voir, je verrai mon fils chez ma sœur ou avec une éducatrice… je ne veux plus d’hommes dans ma vie, j’ai peur de retomber sur un violent. Que veut dire « être honnête » pour elle ? « J’ai pu dire ce que j’avais en moi, j’ai été franche », me répond-elle. On passe ainsi du bloc de silence à la parole franche, affranchie de la volonté de l’autre.

A l’époque du premier infanticide, elle fréquentait un homme d’origine algérienne, marié et père de famille. Elle met tout suite en avant que c’était une relation secrète, inavouable. Elle décrit cet homme comme une personne violente qui aurait eu des antécédents judicaires (pour des faits de violence sur des personnes âgées). Cet homme a été inquiété par la justice car elle en avait fait son complice, mais finalement il n’a pas été poursuivi. Laura dont les propos étaient très contradictoires, s’était par la suite rétractée. Elle me dit quelques jours avant le procès: « pourquoi je mentirai, moi je sais qu’il était là, je ne suis pas folle, c’est même lui qui a coupé le cordon« . C’est « sa vérité en tant que sujet, très différente de la vérité judiciaire (l’enquête judiciaire prouvera qu’il ne pouvait être avec elle ce jour-là). Il lui a été reproché de donner cette version pour se soustraire à sa responsabilité, dans l’abandon et la mort de l’enfant, en dénonçant un complice. Lorsque je lui demande si elle se souvient de la réaction de cet homme le jour de l’accouchement, elle répond qu’elle était toute seule, mais que finalement il était là mais complètement ivre, qu’il se fichait d’elle. Il ne lui a jamais « tendu la main », il est juste « la main qui a coupé le cordon et s’est débarrassée très vite de l’enfant », qui selon elle était déjà mort à la naissance.

A propos du dernier accouchement, elle dit avoir été seule quand « c’est sorti », en parlant du bébé. Elle a une idée sur l’identité du père géniteur. Elle aurait eu une relation avec lui alors qu’il était ivre, elle ne se souvient plus très bien en fait de cet homme de passage ou ne souhaite pas en parler. On a l’impression que de la conception jusqu’au moment de l’accouchement, Laura était absente en tant que sujet.

Dans l’après-coup de ces deux passages à l’acte, Laura donne cette explication. Elle était terrifiée par la réaction de sa famille au point de vouloir se débarrasser de l’enfant pour se protéger des reproches et du rejet notamment de son père. Elle craint beaucoup aussi son frère dont elle se plaint: « c’est lui qui devrait être en prison ». Elle reste d’abord évasive sur ce frère violent, m’expliquant qu’elle ne veut plus l’approcher, qu’elle craint son emprise, car dit-elle « j’étais soumise avec lui ». Elle m’évoque des attouchements sexuels qu’il lui aurait fait subir lorsqu’il était adolescent et elle, enfant. Cela a duré plusieurs années jusqu’à sa puberté. Suite aux questions de sa sœur à propos des agissements de ce frère, elle pense que cette dernière l’a surpris et que c’est pour cette raison qu’elle l’emmenait avec elle pour la protéger.

Ces éléments de l’anamnèse ont été amenés comme cause, point de départ pour tenter d’expliquer son passage à l’acte infanticide. La confrontation avec l’enfant, dévoilant une sexualité secrète avec un complice, aurait fait resurgir un vécu sexuel traumatique impensable, un réel où elle aurait été niée dans son corps d’enfant. Y aurait-il eu chez elle une volonté de cacher une faute (interdit de l’inceste) lors d’une dissimulation de grossesse ? Son passage à l’acte serait-il en continuité avec un fantasme d’impulsion infanticide pouvant être relié à un passé incestueux ? Faire disparaître l’enfant serait ainsi une façon de faire disparaître un enfant né d’une relation secrète et interdite. Mais peut-on parler pour ce sujet de volonté de dissimulation d’une faute (inceste) ou même de déni de quelque chose que cette femme ignore, la grossesse ?

La forclusion de la grossesse: un corps vide

Plutôt que de s’orienter à partir du déni (de grossesse), il vaut mieux s’orienter vers le réel qui fait apparaître la question du vide dans son rapport au corps. L’étrange rapport à son corps persiste quand elle tombe une deuxième fois enceinte sans le savoir. Les douleurs qui ont précédé la naissance n’ont pas été reconnues comme celles d’un enfantement car elle pensait souffrir de coliques. Elle n’évoque pas non plus les douleurs de l’accouchement, vécu dans une grande solitude. Le suivi gynécologique après la grossesse n’a pu se mettre en place qu’en prison pour cette jeune femme qui avait vécu deux accouchements, dont un plus récent, sans aucune assistance et aucun soin. Il faut savoir que ces femmes qui accouchent toutes seules prennent des risques pour leur vie et peuvent conserver de graves séquelles physiques.

La découverte brutale et violente de l’enfant réel a provoqué un choc psychique qu’elle traduit par un état de grande panique. S’en suit une paralysie de la pensée, mêlant effroi, confusion et anéantissement. On peut aussi supposer une sorte de déréalisation quand elle assure qu’elle n’était pas seule lors du deuxième accouchement invoquant un Autre complice à la fois absent ou trop réel, ses propos devenant confus, voire contradictoires. Elle use d’une curieuse formule pour parler du moment de l’expulsion de l’enfant, elle dit  » ça s’est mis à sortir vite« . Son corps désincarné se présente comme un tube dans une sphère désaffectivée et désubjectivée. Le nouveau-né aussitôt apparu devait disparaître comme s’il n’avait pas existé. Elle n’a jamais conservé les corps comme certaines femmes qui ont commis des infanticides. L’accouchement n’a pas été vécu comme une mise au monde de l’enfant mais comme un arrachement de son corps d’un bout de réel dont il a fallu se débarrasser. Elle ne se souvient pas d’avoir mis le nouveau-né dans un sac et de l’avoir abandonné dans un champ. Quand elle dit qu’elle n’a pas voulu les tuer, on peut la croire. Elle les a évacués effectivement plus que supprimer. Quand elle dit: “je ne savais pas ce que c’était », le « ça » renvoie à une masse intérieure informe, à une chose indistincte. Cela démontre bien comment c’est complètement forclos pour elle l’idée de porter un enfant et à quel point elle est en grande difficulté pour être connectée à son corps, un corps vide, hors signifiants, sans enveloppe imaginaire. Le nouveau-né n’est qu’un produit « chu » du corps comme les fausses couches multiples de la mère. Ne s’agit-il pas de réelliser l’objet « chu » qu’elle est quand elle accouche?

Pour le deuxième bébé retrouvé et sauvé, la justice l’a poussée à faire un acte d’abandon pour en passer par un Autre symbolique. L’enfant se met donc à exister sur un registre d’état civil, c’est une reconnaissance symbolique mais qui n’aura qu’un faible écho chez elle. « Il a un prénom, il s’appelle Julien.  » me dit-elle seulement en souriant, comme si elle découvrait son existence. Le lendemain d’une audience devant le juge, elle revient très déstabilisée par la procédure d’abandon qu’elle vient d’effectuer avec l’aide de son avocate. Elle dit : « on m’a expliqué que plus tard, quand il sera majeur il pourra consulter son dossier« … Que peut-il découvrir dans ce dossier ? « Il verra qu’il a été trouvé, qu’il est né d’un accouchement sous X … que sa mère n’est pas morte » répond-elle. Elle ne peut ni projeter un avenir, ni imaginer un passé pour ce garçon qui a survécu. Ainsi pour elle l’acte d’abandon est équivalent à la mort (mort de la mère). Il n’a pas valeur de don car il aurait fallu qu’il lui appartienne un temps. On est dans une logique du sujet qui n’a pas d’appareillage symbolique pour faire sens. Ou alors, cela prend une tonalité persécutrice quand elle dit sur un ton très critique: « je ne veux pas qu’il tombe sur des gens qui ne pensent qu’à l’argent, qui vont le rejeter ». Qu’est-ce qu’elle a compris de la procédure d’adoption ? Peut-elle prendre la responsabilité d’un JE qui consentirait à donner une vie « heureuse » à un enfant qui n’a pas existé pour elle ? Apparaît alors un grand Autre méchant qui peut le laisser en plan. J’ai dû être amenée à lui expliquer la différence entre une famille d’accueil de l’ASE et une famille adoptive, insistant sur le long cheminement d’une procédure d’adoption. Mais qu’entend-elle quand on lui parle de parents dans l’attente d’un enfant, le désir d’enfant n’entrant pas dans sa logique subjective.

Il y a cependant un enfant en place d’exception : Mathéo, un enfant toujours collé à elle. Elle dira finalement qu’elle ne veut qu’un enfant, qui gardera sa place d’enfant « unique ». Elle ne veut plus fréquenter les hommes craignant d’être maltraitée. Elle veut se centrer sur Mathéo dont elle espère récupérer la garde, elle veut aussi s’investir dans des formations, un travail, récupérer son indépendance avec l’aide d’une équipe socio-éducative, poursuivre son suivi psychologique. La séparation forcée d’avec Mathéo l’a-t-elle conduite au véritable manque ? Ce vide central qui la traverse peut-il se transformer en manque, en l’appel à l’Autre. Quand elle parle de son fils, il semble davantage venir boucher une béance que combler un manque (qui serait une érotisation du vide dans un registre phallique). L’enfant ne vient pas à la place d’un substitut d’un manque phallique. Comment peut-il être en place d’objet, d’objet a pris dans le fantasme maternel puisque cette femme n’apparaît pas divisée par le signifiant maître de la maternité ? L’enfant n’est pas non plus l’objet du fantasme de la mère qui pourrait servir sa perversion (un objet fétiche). Laura est plutôt dans le collage avec Mathéo, ce qui lui permet de faire tenir un petit autre dans une accroche désespérément recherchée. Ce qui a été nouveau pour elle, c’est qu’il devienne « un sujet » d’inquiétude, plus qu’un objet accolé à elle. L’articulation d’une parole agrafant un peu le symbolique, le renouage par le lien social pourrait protéger son fils de la place d’un objet réel « chu » et d’un « laissé en plan », signifiant qui a percuté son propre corps et celui de sa mère. corps-cause-v7-

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