Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’enfant symptôme : de l’aliénation à la séparation

L’enfant symptôme : de l’aliénation à la séparation

 

Dario MORALES

Comment expliquer que la rupture du lien conjugal puisse entrainer, au détriment de l’enfant, une rupture du lien parental ? Faut-il  alors rappeler que c’est l’évolution du couple qui va déterminer le type de passage vers la parentalité ? A l’occasion de cet événement des remaniements psychologiques se manifestent, capables de mettre en péril le couple dans sa fonction de couple parentale. Les parents passent lentement du désamour à la haine, sournoisement rongés par la difficulté à vivre en couple alors même qu’ils n’en faisaient qu’UN dans leur imaginaire. La clinique mais également les médiateurs que sont les juges et avocats, rencontrent des parents confrontés à la difficulté de gérer leur séparation ou divorce. Et l’enfant pris en tenaille, dans un conflit de loyauté  – va parfois soutenir un des parents, être sous son « emprise » jusqu’à devenir captif de son mode de pensée, et rompre tout lien avec l’autre parent et avec la famille de celui-ci. Parmi les maintes raisons, voici que  l’enfant conçu trouve toujours sa place « d’objet symptôme » censé combler l’un ou l’autre des partenaires. Les effets sont donc assez connus, si la parentalité confère des droits et des obligations, en cas de rupture, l’enfant devient parfois une « propriété » avec la volonté farouche d’un des parents à assurer le contrôle absolu de la garde. Qu’en est-il du désir de l’enfant, et de sa parole, au clinicien de s’assurer que les parents ne fassent pas obstacle à ce que s’ouvre pour l’enfant le champ de l’énonciation. Pour les intervenants, il s’agit d’aider à desserrer l’étau dans lequel ils sont pris.

 

Ce soir nous voulons mettre en tension l’articulation sur fond de tension entre le lien conjugal, lien parental. Dans l’argumentaire que j’avais rédigé pour cette soirée, j’avais pris soin de rappeler que la séparation des parents peut entraîner une rupture du lien parental. Mais je rappelle que c’est le couple conjugal qui détermine le type de lien du couple parental. Et d’autre part, je rappelle ce fait bien connu, le passage du couple conjugal au couple parental opère des remaniements psychologiques qui vont à l’occasion générer des bouleversements y compris des perturbations psychopathologiques qui vont mettre, le cas échéant, en péril la fonction du couple parental. Parler donc de parentalité veut dire assister au devenir d’être père/mère, fonctions symboliques bien réelles s’accompagnant de la capacité d’apporter quelque chose, l’amour, le soin, la protection, l’assistance, au nouveau venu, qu’est l’enfant.

 

On ouvre ainsi un chapitre très complexe de la clinique. Lacan dans un texte célèbre, « Note sur l’enfant » distingue pour l’enfant, deux types de symptômes : ceux qui relèvent du couple familial ou ceux qui relèvent de la relation duelle à un des parents, le père, la mère. Cette distinction est décisive lorsque nous accueillons des enfants, bien entendu, les rdv sont pris par les parents car notre visée est de donner une place à l’énonciation de l’enfant, bien souvent, ce sont les parents que nous rencontrons, lors des premiers entretiens, mais l’enfant pour le coup nous pensons qu’il a le pouvoir ou la capacité à exprimer son symptôme. Dans le premier cas, Lacan parle de l’enfant qui trouve sa place de devoir répondre à ce qu’il y a de symptômatique dans la structure familial, c’est-à-dire le couple conjugal ;  à ce propos Lacan dit que « c’est le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à l’intervention du clinicien » ; pour ce qui est du deuxième cas, « l’articulation se réduit de beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère ». Ici l’enfant  pris dans le fantasme d’un de parents, la mère par exemple, devient l’objet de la mère qui a pour fonction de relever la vérité de cet objet. Sans rentrer dans le détail de deux cas, bien que les symptômes relevant du couple soient complexes, ils restent cependant plus ouverts ; en effet, l’enfant symptôme est pris comme tout symptôme dans les substitutions signifiantes des désirs, des idéaux, des fantasmes des parents ; il peut ainsi représenter la vérité de chaque partenaire du couple, soit la vérité du couple familial et à Lacan de rajouter « c’est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions », pourquoi ? Parce que ce n’est pas une relation duelle, c’est un rapport d’un homme et d’une femme qui tentent de faire consister le rapport sexuel qu’il n’y en a pas. Autrement dit l’enfant les fait exister comme parents qui fondent avec lui une famille, c’est-à-dire une institution avec ses lois, ses buts, son fonctionnement. La fonction de lien que l’enfant assure comporte une dimension symptômatique, celle de faire exister entre eux l’inexistant du rapport sexuel. Par leur désir, les parents lui confèrent une place et l’enfant manifeste la dimension de vérité par son comportement et sa prise de parole. Que fait l’enfant ? Habituellement, il est traversé par un processus d’appropriation et ou de rejet passif mais aussi actif des signifiants du père et de la mère, il est donc porteur du malentendu des parents qui se traduit par un mode symptômatique qui touche la sphère de son comportement, de son attitude, de ses peurs, de ses angoisses et  faute de pouvoir les déchiffrer, car l’enfant y est pris comme objet, aliéné, ce sont les autres, les parents, l’école, etc. qui, plus avisés, les nommeront à sa place sous la forme d’inhibitions, de l’hyperactivité, de l’agressivité, ou bien des « événements de corps » qui englobent la sphère somatique sous la forme d’énurésie, de problèmes de sommeil, d’encoprésie ; etc.

 

Ce qui semble important à souligner est la jouissance procurée par les parents liée au symptôme et lorsqu’il y a divorce il faut voir comment les parents cherchent à se servir – une mère évoquait à propos de son fils ; il est attentif, présent, doux et souvent ferme ; il peut être dur avec moi quand il le faut ; et comme je lui demandais de m’expliquer, elle disait, « il n’est pas comme mon ex-mari qui n’a jamais eu de maturité, mon fils a une personnalité ». Souvent dans ces situations les parents nous mettent au défi de changer quelque chose. Et l’on sait que rien ne bouge pour de vrai, si les parents de leur côté ne renoncent pas à la jouissance que le symptôme de l’enfant leur procure. Dans ce cas que je viens d’évoquer, l’enfant après la séparation du couple est pris par le fantasme maternel, assigné à une place qui condense la jouissance maternelle, pris en tenaille entre ces deux parents. Ici pris comme étant l’objet de la mère, lui servant de bouchon à son angoisse, disant par exemple, je n’ai pas envie d’aller chez papa, lui a refait sa vie, maman est seule, le soir elle vient me voir dans ma chambre, elle a peur d’être seule, elle a fait installer un lit de camp dans ma chambre. L’enfant fait des cauchemars ; il a besoin de moi, dit sa mère. Je cite Lacan, « cet enfant, n’a plus fonction que de révéler la vérité de la mère ». Inversement, parfois comme dirait Jean Bergès, les parents viennent se plaindre contre leur enfant, qui se refuse à les faire jouir parce qu’il refuse d’aller bien à l’école, à se tenir correctement, du coup, les parents se plaignent d’être avec des enfants qui se rendent maître de leur jouissance – il est le symptôme de leur jouissance. J’en passe ; nos invités exposeront mieux que moi à l’aide des vignettes cliniques ces situations si complexes !

 

Lorsque le clinicien est contacté ; il s’agit donc mettre cette dimension symptômatique au travail avec l’enfant afin de le dégager, le séparer de cette place de symptôme du couple familial et de l’aider à découvrir son propre désir. Le clinicien cherche pour chaque cas comment permettre à l’enfant de passer de sa position d’aliénation d’être symptôme des parents à celle de pouvoir préciser ce qui fait symptôme pour lui, son symptôme à lui dont il fera, le cas échéant de nous, le partenaire pour le déchiffrer.

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