Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Sortir la clinique des contraintes carcérales

José RAMBEAU

Ma pratique en milieu carcéral a débuté avant même la création des SMPR et des UCSA, cela la fait donc remonter à plus de trente ans. J’ai en effet commencé ma pratique en maison d’arrêt comme psychologue vacataire attaché à une consultation d’hygiène mentale relevant alors de la DDASS. En trente ans j’ai donc pu assister aux évolutions et aux réformes de la clinique et des soins psy en prison mais l’essentiel d’une telle pratique n’a pas bougé d’un iota quant aux exigences requises pour exercer derrière les murs. En effet l’application de soins psy en prison relève d’un paradoxe et d’une particularité : ceux-ci s’effectuent dans le cadre d’une institution de santé publique dépendant du ministère de la Santé (les SMPR et les UCSA sont rattachés à des établissements hospitaliers publics en tant que secteurs à part entière) et cette institution de soins se trouve l’hôte d’une autre institution (la prison) relevant, elle, de l’Administration pénitentiaire et du Ministère de la Justice et qui n’ont pas vocation de soins. La pratique du soin psy se trouve donc incluse, invitée voire tolérée au cœur des quartiers de détention en voisinage avec les réalités quotidiennes de la vie carcérale régie par d’autres règles que le soin des sujets souffrants. D’où le paradoxe d’une pratique du soin qui dépend entièrement du bon vouloir des agents de l’Autre institution chargée elle de la surveillance, de l’application des peines d’emprisonnement et des consignes de sécurité parfois drastiques et aléatoires : en maison d’arrêt le patient reçu ne peut se déplacer par lui-même (sauf exception pour certains détenus travaillant comme « auxiliaires ») pour venir voir son psy, il dépend des disponibilités des surveillants qui ont à charge de l’autoriser à sortir de cellule, de contrôler le motif du rendez-vous et l’accompagner parfois jusqu’au lieu de consultation. Ces différentes contraintes administratives et matérielles peuvent aussi être l’occasion d’une confrontation avec les caprices de l’Autre pénitentiaire et les haines ordinaires qui entravent immanquablement la circulation des détenus. D’où sont requises la patience et la tolérance du clinicien pour assurer un minimum d’accueil soignant qui reste ouvert à la tuché.

S’il y a une institution où le psychanalyste se trouve désinséré de ses pratiques ambulatoires habituelles, c’est quand il s’autorise à venir exercer en prison. La pratique de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique en milieu carcéral témoigne de ce que la désinsertion concerne autant le patient reçu que l’analyste qui le reçoit et elle vient confirmer la pertinence des indications de Freud et de Lacan sur la nécessité pour le clinicien de toujours désapprendre les expériences thérapeutiques précédemment menées pour pouvoir entendre ce que les nouveaux patients ont à dire de leur singularité.

Dans la Maison d’arrêt où j’exerce, l’espace où se déroule la rencontre entre l’analyste et le sujet détenu peut se trouver réduit à trois mètres carrés (boxes préfabriqués provisoirement installés dans les lieux de circulation que sont les coursives mais dont on sait qu’ils sont faits pour durer !) et parfois l’espace peut encore être plus réduit (en parloirs d’avocats ou de visiteurs par exemple) avec un mobilier des plus spartiate qui soit, un guéridon branlant et deux chaises défraîchies. Et c’est pourtant dans cette précarité mobilière que l’analyste va se risquer à instaurer un lieu qui puisse faire accueil à la vérité de l’inconscient de celui qui a pris le risque d’un rendez-vous avec le psy, un lieu que Jacques-Alain Miller a désigné sous le terme de « Lieu Alpha ». « Les effets thérapeutiques ne tiennent pas au cadre, nous indique-t-il, mais au discours, c’est-à-dire à l’installation de coordonnées symboliques par quelqu’un qui est analyste, et dont la qualité d’analyste ne dépend pas de l’emplacement du cabinet, ni de la nature de la clientèle, mais bien de l’expérience dans laquelle lui s’est engagé »1, une minuscule table et deux chaises ne préjugent pas des effets thérapeutiques qui peuvent se produire au cœur même de la détention si un analyste avec son désir engagé et son éthique vient à occuper l’une des deux chaises.

J-A.Miller nous précise qu’un Lieu Alpha « est un lieu de réponse, un lieu où le bavardage prend la tournure de la question, et la question elle-même la tournure de la réponse. Il n’y a Lieu Alpha qu’à la condition que, par l’opération de l’analyste, le bavardage se révèle contenir un trésor, celui d’un sens autre qui vaut comme réponse, c’est-à-dire comme savoir dit inconscient. Cette mutation du bavardage tient à ce que nous appelons le transfert, qui permet à l’événement interprétatif d’avoir lieu (…). Pour qu’il y ait Lieu Alpha, il faut et il suffit que s’installe la boucle par laquelle ‘l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée’, le sujet se trouvant dès lors branché sur le savoir supposé dont il ignorait être lui-même le siège »2. Ainsi René, incarcéré pour une conduite sexuelle incestueuse, cherchant comme la plupart à se défausser de sa responsabilité de sujet délinquant me confie, dans l’entre deux chaises, une formule qu’il se voudrait pouvoir le disculper aux yeux de son Autre : « j’ai dérapé ! ». Dans cet énoncé aussi succinct qu’il soit, j’y perçois une très fugace vacillation où s’entend une possible subjectivation de sa responsabilité d’abuseur et j’opèrerai du coup une scansion sous forme d’une remarque lui indiquant que s’il avait dérapé c’est donc qu’il s’était engagé auparavant sur un terrain glissant et, ce, afin que son simple constat « J’ai dérapé » soit déplacé d’un chouia et devienne une question : qu’est-ce qui l’a donc décidé à s’engager sur le terrain glissant ? J’arrêterai l’entretien à la suite de cette question qui va le laisser quelque peu dérouté et perplexe.

Pour que le transfert puisse se mettre en place comme levier à tout traitement possible des conduites délinquancielles, l’analyste a au préalable à opérer un certain dérangement des positions défensives dont font usage les sujets détenus pour se convaincre de leur innocence ou de leur irresponsabilité. Une telle manœuvre a pour visée de provoquer une certaine désinsertion de leurs modes imaginaires d’insertion dans leur Autre voire à les en délester ou à trouer cet Autre trop consistant et a aussi pour visée de « tempérer » leurs modes débridés de jouir aux dépens de cet Autre. Il s’agit pour l’analyste de faire tourner le trouble de jouissance ou de conduite (qui contrevient à l’ordre public) à une formation symptomatique impliquant la responsabilité du sujet telle que Lacan la définit dans son écrit « Science et vérité »3 et passer ainsi d’une clinique phénoménologique à une clinique sous transfert. A l’entretien suivant, René tentera de récupérer ses billes, qui s’étaient trouvées chamboulées par mon intervention indésirable, et ce en ayant préparé tout un discours pour contredire l’analyste et se le mettre dans la poche par une démonstration qu’il aurait voulu convaincante. Il avait beau dire, je me cantonnerai à lui rappeler qu’il lui avait cependant bien fallu se décider pour une action antérieure à son dérapage, celle de s’engager sur le terrain glissant et qu’il n’y avait donc pas à revenir sur ce point là. Là-dessus, à son insu et à ma grande surprise, René va énoncer la vérité de sa position de transgresseur sous une forme pour le moins dénégationnelle et ce en s’offusquant énergiquement que l’on pourrait croire alors que son acte serait « prémédité » ce qui en aucun cas n’est entendable ni acceptable à ses yeux. Je ferai une nouvelle scansion en ne le détrompant pas quand à déduction. Je soutiendrai sans ambages qu’il y a bien eu en effet préméditation dans la mesure où toute action humaine se trouve précédée d’une décision. C’est par toutes ces petites vacillations dirigées que René aura quelque chance de s’engager sur la voie du parler vrai s’il consent au transfert. Pour l’heure les choses ne sont pas encore de cet ordre. Mais il vient toujours aux entretiens proposés.

Il s’agit pour l’analyste de viser à désinsérer le sujet de son mode de jouissance délinquant et de faire vaciller la méconnaissance très active dans laquelle il se tient pour ne pas avoir à apercevoir son lien de dépendance à l’Autre, lien qui consiste à jouir de l’objet de l’Autre hors castration et hors constitution de son propre objet de satisfaction. C’est-à-dire que le sujet délinquant (qu’il s’agisse de délinquance d’argent ou de délinquance sexuelle) consomme ce qu’il prélève à l’Autre pour en vivre la jouissance à sa place sans avoir à y engager sa propre mise de sujet désirant. C’est en cela qu’il se trouve pris dans un lien exclusif d’aliénation à l’Autre l’excluant de tout accès au procès de séparation. Serge Cottet nous rappelle qu’une identification symbolique « se fait par la séparation de l’Autre au moyen de l’objet, par un refus de l’aliénation (…) Certains modes de jouir font symptôme social : générés par l’idéologie de la liberté et de l’autonomie (Internet par exemple) et ne sont pas toujours compatibles avec les signifiants-maîtres, ceux du marché et de la société de performance »4. Par ses manœuvres l’analyste tente d’engager le sujet délinquant ou celui de l’addiction dans un processus de séparation propice à la mise en place d’une identification symbolique et non plus imaginaire et propice de surcroît à l’instauration du transfert sans lequel aucun bougé n’est envisageable. Cela suppose que l’analyste ait en prison une pratique plus « active » que dans d’autres institutions de soins afin de déranger le sujet (celui de la pulsion) qui est toujours heureux selon l’indication de Lacan.

Il s’agit pour l’analyste d’ébranler la sacro-sainte croyance du sujet délinquant à sa « chère liberté » qu’il oppose au « métro-boulot-dodo » du commun des hommes pour tenter de lui faire apercevoir que son choix subjectif est du côté de la perte et de l’échec et non du côté du gain et de la réussite car à s’en tenir à la seule dépense de ce qu’il prélève à son Autre il ne peut manquer de se faire repérer et donc de se faire arrêter par les forces de l’ordre et d’être jugé au Nom de la loi universelle. Lorsque la vacillation et la désinsertion ont opéré un bougé chez le sujet détenu, l’analyste peut alors assister à des effets thérapeutiques au cours même de son temps de détention et à l’émergence d’une nouvelle responsabilité qui permette au sujet délinquant d’assumer son procès du côté d’un mieux être non sans angoisse, mieux être lié à son insertion inédite dans le champ social symbolique.

Aujourd’hui il revient à l’analyste lacanien exerçant en prison de maintenir autant que faire se peut un « Lieu Alpha » dans cette institution dépendant d’un autre ministère que celui de la Santé, quitte à consentir à l’occupation d’une simple chaise dans un espace réduit là où d’autres cliniciens se préoccupent avant tout du confort d’un bureau « respectable » pour recevoir les patients et s’adonnent par ailleurs au confort imaginaire d’une clinique cognitivo-comportementaliste plus affine avec les politiques pénitentiaires.

Pour ma part lorsque je me suis engagé à exercer en prison cela s’est fait sur le mode d’un pari. Celui d’offrir à ceux qui sont détenus les conditions d’une rencontre « ordinaire » et possible avec un analyste sans aucun préalable au même titre que les demandes qui se présentent dans les CMP ou en cabinet. Il s’agissait pour moi d’appliquer une clinique tout venant au sein d’une institution carcérale sans avoir à tenir compte des démêlés du sujet avec la Justice. Recevoir le sujet tel qu’il se présente au même titre qu’un psychanalyste ne mène pas une enquête préalable sur un sujet qui sonne à sa porte. Mon pari se voulait donc d’introduire au sein de l’univers carcéral, derrière les murs, les conditions d’une pratique du soin psychique au plus proche de la pratique hors les murs. Plus de trente ans après il me semble que le pari a été tenu. Mais pour cela la pratique de l’analyste a du se faire inventive pour sortir des contraintes de l’univers carcéral et pénitentiaire afin d’assurer la tâche ordinaire d’un psychanalyste ce qui n’a pas été sans se plier à des contraintes personnelles pour pouvoir assurer l’ordinaire d’un clinicien orienté par le respect de la souffrance du sujet tel que nous l’a enseigné Lacan.

Je vous préciserai au cours du débat ce que j’entends par les inventions et les contraintes auxquelles le psychanalyste aurait à se soumettre pour pouvoir assurer une rencontre ordinaire avec les sujets détenus.

Mots clé : désinsertion ; délinquance ; psychanalyse appliquée

1 Miller.J-A, « Vers PIPOL 4 » in la Lettre Mensuelle n°261, Septembre-Octobre 2007, pages 25-26.

2 Ibid, page 26.

3 Lacan.J, « Science et vérité » in Ecrits, Editions du Seuil, Paris, 1966.

4 Cottet.S, « Désinsertion : le sans nom » in la Lettre Mensuelle n°274, janvier 2009, page 7.

%d blogueurs aiment cette page :