Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

“DE PIRE EN PIRE”

Maud FOUCHER

Je travaille dans un service de Protection de l’Enfance, lieu que l’on nomme instance de “régulation” du lien parent-enfant, à visée protectrice pour l’enfant, et dans une dynamique éducative de “soutien à la parentalité” ! Le risque, dans les situations extrêmes des familles accueillies, serait de ne pas entendre quelque chose du fantasme qui agit. Ce que les parents transmettent inconsciemment à leur enfant ou projettent sur leur enfant : l’enfant que le parent a été, qu’il croit avoir été, qu’il craint d’avoir été, ou encore ce qu’il n’aurait pu être. Cela serait dommageable de s’arrêter aux seuls faits de maltraitance (classiquement classés en 3 types : physique, psychique et sexuelle) qui ont conduit ces familles à être accueillies dans cette institution si particulière. Ainsi, malgré toute la difficulté de rester clinicien au sein d’un lieu de l’Aide Sociale à l’Enfance, il faudra tenter de repérer la singularité du tissage qui noue chaque sujet à sa famille. Je vous propose d’écouter ce que Cyril et sa mère ont à dire de ce qui les lie. Peut-être que certains de vous ont vu le film “Mommy” de X. Dolan où est présenté remarquablement un duo mère-fils explosif entre amour, violence, tendresse et insultes. Lorsque j’ai vu ce film, j’ai été saisie par sa ressemblance avec le cas dont je vais vous parler ce soir.

Cyril a 16 ans, il se présente à moi comme une personne très violente : « dès 5 ans je tapais la maîtresse », « ça n’est jamais allé et c’est allé de pire en pire ». Sa description de lui-même comme enfant puis jeune violent laisse place à un discours de haine envers le père, de désir de le tuer. Cyril parle alors d’une manière très crue et se décrit comme un être impitoyable : menaçant de mort, inlassablement, tous les membres de sa famille, évoquant la présence de couteaux, de ciseaux et de traces de sang dans sa chambre ; laissant entendre le mal qu’il se faisait alors à lui-même, ou qu’il aurait pu faire à l’ensemble de sa famille. De cette première rencontre, je retiendrai alors la nécessité pour Cyril, de convaincre l’autre de l’horreur qu’il incarne.

« De toute façon s’ils ne m’ont pas entendu, ils vont entendre parler de moi » est la phrase que Cyril adresse à sa famille d’accueil à l’issue de ce premier rendez-vous avec moi. Cette phrase parle-t-elle de notre échec à entendre alors ce que ce jeune adolescent a à dire ? Ce qui est certain, c’est que Cyril fera alors parler de lui presque tous les jours, notamment par divers moments de “crise” qui le conduisent inlassablement en service de pédiatrie.

Cyril est l’aîné d’une fratrie de trois enfants. Il a un frère de 14 ans, et une demi-sœur de 4 ans et demi. La dernière est la fille de sa mère et de son nouveau compagnon. Les parents de Cyril se sont séparés lorsque ce dernier avait 3 ans. Au sein du domicile familial semblait régner un climat de grande violence. Le père de Cyril se retrouve hospitalisé suite aux coups de Madame, en réponse à la violence verbale de Monsieur. Ce climat donne lieu au placement de Cyril et de son petit frère chez une tante maternelle (TDC) durant une période de presque 3 ans. Lorsque Cyril a environ 6 ans, il retourne vivre chez sa mère, installée avec son compagnon actuel.

Madame décrit une dégradation des liens avec son fils lorsque celui-ci a 11 ans (naissance de la petite sœur) : crise de colère où Cyril jette et casse ce qui se trouve autour de lui, propos agressifs, plaintes de l’école par rapport à son comportement. Une hospitalisation en pédiatrie pour “menace de défenestration” conduira à la mise en place d’un suivi en CMPP. Dans cette prise en charge thérapeutique, un placement familial est tenté, mais ce dernier prendra fin quelques mois plus tard. Plus d’un an après, une Information Préoccupante sollicitant une mesure de protection émane du lieu de soin, ce qui conduit alors à la mise en place d’une AEMO. Cette nouvelle mesure ainsi que l’expertise psychiatrique demandée par le Juge pour enfants concluent à la nécessité d’un placement. Une altercation entre Cyril et sa mère va venir provoquer et confirmer le placement : Cyril s’en prend à sa mère physiquement, et menace de mettre fin à ses jours et de tuer tout le monde dans la maison.

Le placement de Cyril débutera par une hospitalisation de 3 mois. Cyril a alors 15 ans en juin 2011.

La symptomatologie de Cyril au cours des premiers mois de placement se renforce : « scarifications », « crise au collège ». Cela conduit à plusieurs hospitalisations. A chaque fois, Cyril “sollicite” une admission au CHI par une menace de passages à l’acte sur lui et sur autrui. Une contenance au sein de ce lieu semble être trouvée : les troubles et l’angoisse s’estompent, cependant à l’hôpital Cyril ne veut rien et ne demande rien. Le lieu de soin ne se considère alors pas comme un lieu adéquat. De la même manière, à cette même période, le collège fait un signalement « élève en danger et possiblement dangereux », manifestant leur difficulté à “garder” un jeune avec de tels agirs…

Lorsque je rencontre Cyril, il s’est déjà écoulé 6-7 mois de placement. Mon arrivée concorde avec la demande de la mère de revoir son fils. Madame évoque la violence de son fils et la dégradation du lien avec lui. Son discours est marqué par un désinvestissement progressif de ce fils qu’elle ne vit que comme un enfant « difficile, agressif et violent ». La description qu’elle fera par la suite de son ex-compagnon, le père de Cyril, ne peut que faire écho à la description précédente de son fils. Madame évoque l’augmentation sans limite, des difficultés avec Cyril, et de la souffrance que ce dernier lui a fait endurer. Elle décrit son impuissance face à ces agirs, ne pouvant les arrêter, renonçant sur la fin à intervenir (Cyril sera déscolarisé durant de longs mois) ; et ainsi le mieux-être de la famille depuis le placement de ce dernier. Le rejet maternel apparaît massif.

Lorsque je l’interroge sur le lien à son fils lorsque celui-ci était petit, cette dernière sourit. Elle explique la manière dont elle a voulu très fortement un enfant, en parallèle à la dégradation de son couple. Madame décrit alors Monsieur comme « allant voir à droite à gauche ». Elle dit avoir beaucoup investi ce premier enfant : « on était tout le temps ensemble », « on dormait ensemble ». Cette description de la mère, tranche avec celle actuelle, laissant apparaitre le lien mère/fils tel amour et haine poussés à l’extrême.

Durant les premiers mois de placement, aucune rencontre physique entre Cyril et sa mère n’a été mise en place. Cependant, les appels téléphoniques sont quasi quotidiens, le lien n’est jamais rompu, le conflit reste entretenu. Cyril sollicite énormément sa mère, parfois jusqu’à quinze appels par jour. Madame, « fatiguée », met souvent fin aux sollicitations de son fils, de façon maladroite et très rejetante. Insultes et agressivité sont le contenu de ces appels. Ils ne se revoient que 6 mois plus tard, une séparation physique d’avec la mère qui n’est ainsi pas la première dans l’histoire de Cyril.

Avant de discuter de ce que ce couple mère/fils nous donne à voir, je souhaite vous décrire “les retrouvailles” : dès la salle d’attente, on observe un plaisir manifeste autant pour Cyril que pour sa mère de se retrouver : la discussion bat son plein. Celle-ci continue sans interruption jusqu’à rejoindre la pièce où aura lieu la visite. Madame et son fils ne cessent de passer d’un sujet à un autre, laissant l’impression de ne pas tenir compte des réponses que l’autre peut faire. Cyril se montre de plus en plus agité, excité, il taquine, provoque sa mère qui répond sur le même mode. Au sein de cette boucle, dans ce terrible jeu de miroir, l’excitation monte et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Puis, tout de