Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

La performance, le masochisme et la douleur chez le salarié

La performance, le masochisme et la douleur chez le salarié

Dario MORALES

En prenant appui sur un terme du vocabulaire sportif, la performance, devenue au fil du temps un signifiant maître, paradigme de la ‘soumission librement consentie’, à l’aide de nos invités, nous voulons l’interroger afin qu’ils nous donnent la mesure de ce qui pousse certains sujets à travailler encore et encore, pris dans une course d’endurance sans limite, acceptée comme une évidence par des sujets à se dépasser sans cesse et sous laquelle ils peuvent aller jusqu’à s’abîmer. Dans la langue anglaise burn-out signifie « s’user, s’épuiser, craquer » en raison de demandes excessives d’énergie de forces ou de ressources. Mais qui demande cela ? Il y a ainsi convergence, au nom du culte de la performance, accepté comme une évidence, entre le modèle néo-libérale qui se présente comme acéphale mais qui façonne ainsi des multiples champs de la vie sociale et la croyance du sujet au management de sa propre vie. La performance en effet interroge la question de l’effort, de la limite, et donc de l’excès et son corollaire le surmenage, l’épuisement. Pour articuler ces différents éléments, performance, management individuel, le régime de domination néo-libérale n’a pas besoin d’une forme d’oppression extérieure, mais elle peut l’obtenir des sujets eux-mêmes. Il faut donc obtenir des sujets qu’ils deviennent captifs d’une série de commandements et d’impératifs par lesquels ils seront confrontés aux exigences qui se manifestent comme étant « illimités ». Il se pourrait alors que les nouvelles formes d’organisation de l’entreprise, du travail, de la sexualité, raniment les vieilles questions freudiennes des formes de masochisme moral, décrites ensuite par Lacan, au sens où le sujet se fait la voix de l’Autre, instrument de la satisfaction de l’autre, et du « sentiment de culpabilité », car le sujet dans sa finitude est confronté à l’impossible construction et réalisation de soi, tant les exigences du capitalisme sont illimitées. La domination de l’illimité a besoin des salariés, des usagers, des travailleurs coupables et masochistes – c’est ce discours que j’entends au cabinet lorsque je reçois des salariés performants, certes en rage, mais qui se vivent avant tout comme coupables, usés par leur travail, constatant dans leur chair qu’il y a quelque chose d’impossible à satisfaire qui touche l’au-delà du principe de plaisir, que Lacan appelle la jouissance. La finitude de l’homme rencontre l’illimité du capital. Mais dans la performance il ne s’agit pas d’une simple aliénation, à cette partie étrangère au sujet. Le néo-libéralisme s’est proposé de fabriquer des entités solitaires, sans héritages symboliques, sans histoire à déchiffrer, sans interrogations sur leur singularité. Toute cette dimension symbolique humaine est scotomisée au service du rendement dépassant les possibilités symboliques dont les individus disposent à l’intérieur du lien social. C’est cela que nous observons chez les salariés qui viennent nous voir, ils aimeraient jouir de leur performance, jouir de cet instant dont on ne sait pas s’il s’agit du présent au d’une temporalité « indéterminée » tant cette jouissance différée tout le temps, tarde à venir. Oui, voici un masochisme moral qui se vit comme un sentiment de culpabilité, et qui combine souvent la douleur psychique et la douleur physique. Le sujet éprouve la douleur à partir d’un autre, ce qui frappe alors dans le réel est la voix du signifiant maître. « Il me casse les oreilles », disait une patiente à propos de son supérieur, en apprenant qu’elle souffrait des acouphènes. Elle se complétait ainsi avec la voix de l’Autre qui s’installait dans son oreille. J’ai un certain nombre de patients qui sont mis en arrêt maladie après que leur corps se soit gravement endolorit, les acouphènes, le dos, les maux de ventre, les céphalées, pourrissent leur vie du sujet etc la douleur vient rappeler la présence de cet autre. Je vais le dire de façon à peine métaphorique, le sujet se fait déchet, douleur pour montrer à l’Autre « voilà ce que tu as fait de moi », dans l’espoir de provoquer son angoisse, souvent tardive, présente qu’au moment du suicide. Il y a du coup, là, une relation structurale entre masochisme et sadisme. A la violence de l’Autre répond la douleur, la tentative de suicide et révèle à l’horizon, la pulsion de mort, mais si la pulsion de mort est inoffensive sous les effets du discours, elle revient dans le réel lorsque l’emprise, la volonté de puissance la tourne vers l’intérieur. Le masochisme se fait alors érogène, il touche le corps mais sans toutefois pouvoir tempérer le signifiant maître, il écarte la pulsion sexuelle, ce qui revient alors est la pulsion de mort comme « résidu » intérieur. Du coup, c’est ce « résidu » qu’elle met en évidence, et le « résidu » devient ainsi le support de la pulsion. Pour ceux qui sont habitués au discours lacanien, vous trouvez là dans cette formulation au plus près, l’objet a. Pour aller plus loin et clore, vous voyez là, étalés, les objets a, la grande variété d’objets présents dans la souffrance, dans la plainte de nos patients dont se lit le rapport au maître, à la pulsion de mort et à la douleur. La performance, fait place à l’angoisse d’être dévoré, détruit par l’autre, et obéit donc à une syntaxe, et chaque sujet possède la sienne, en fonction de son vécu, de son histoire et de son rapport au collectif. (…)

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