Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

La réponse à une demande d’insertion

Adriana GONZALEZ

L’aménagement du lien social implique de se faire, dans le transfert, le partenaire du sujet. Au CHRS Antenne Aurore nous sommes attentifs au type du lien social que le sujet invente, aussi minimal, soit-il.

    1. L’accompagnement se caractérise par une conversation discrète permettant la garantie au sujet d’une reconnaissance de ses constructions de son rapport à l’Autre et à la jouissance. Nous allons montrer l’aménagement du lien social d’un sujet psychotique.

Monsieur A. est un homme homosexuel de 52 ans, il est né en Algérie. Lorsque nous le rencontrons, il présente des troubles de la jouissance, il veut se faire couper un sein qui a poussé dans son corps avec la prise d’hormones féminines.

Il se trouve dans une situation sociale très précaire (sdf, emploi précaire, sous qualifié et mal rémunéré). Il nous est adressé par une institution sociale qui l’a « ramassé » dans le bois de Boulogne. La prostitution, signifiant maître, a organisé l’univers maternel et traverse trois générations.

L’institution sociale qui nous l’a adressé le considérait comme malade, comme « hormo-né », reconnu en tant que tel par l’État. A l’Antenne on lui a offert une place singulière où il puisse tenter de conjuguer, d’une part, l’Autre Imaginaire, place dans laquelle se posent les questions de l’être de l’homme et de la femme, et d’autre part, un Autre dans lequel se traite la question de ce qu’est la ‘normalité’ à laquelle il aspire.

Sa mère a choisi la femme avec laquelle il s’est marié, lui imposant d’avoir des enfants, tout en se montrant pleinement complice de son homosexualité ! Marionnette de l’Autre, il lui offre toute sa soumission et son obéissance. Il a eu trois enfants, il dit « avec ma mère, on se relayait, j’étais une mère poule. »

Monsieur A. a toujours été attiré par les garçons. Il a été victime d’un viol à l’âge de 12 ans, son père a découvert le secret du viol par les gens du village, « mon père m’a tabassé » dit-il. On peut faire l’hypothèse que la violence du viol liée à celle du père a ouvert la brèche à une jouissance infinie chez ce sujet.

Il a fait une mauvaise rencontre avec un homme violent dont il est tombé amoureux à l’âge de 17 ans qui le traitait comme un objet-déchet. Le masochisme se transformera en un commandement venu d’ailleurs : «  il le fallait – dit-il – … laisser pousser la poitrine », il commence à prendre des hormones féminines.

Puis sa mère lui lancera un anathème : « Tu dois enlever ta poitrine, sinon tu ne rentreras pas en Algérie ». Frappé par ses mots, il devra organiser sa vie autour. Saisi du discours de sa mère, il peut aujourd’hui – en décidant d’arrêter son traitement – s’autoriser à ponctuer un « NON »…

Le secret : à sa naissance il a été placé à la DASS française en Algérie, à l’âge de 2 ans il a été adopté par une prostituée et par un client de cette femme. C’est à l’âge de 20 ans qu’il découvre son adoption, lorsqu’il va chercher un extrait de naissance. Face à cette évidence, sa mère adoptive choisie de nier, elle détruit ‘acte de naissance.

En Algérie, l’adoption est reconnue mais les enfants sont appelés SNP, sans-nom-du-père. Dans sa famille, l’adoption a été un secret tout comme son homosexualité. C’est le signifiant « bâtard » qui évoque cette vérité caché.

Monsieur A. a tout fait pour rencontrer sa mère biologique, il cherche à dévoiler le secret de son adoption. Elle rencontre celle qui l’avait abandonné, « je la haie » dit-il, elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait savoir rien de lui. Il est né d’une relation extra-conjugale, il dit « je suis né de l’amour ».

Il quittera l’Algérie en 2001. Il dit avoir tout perdu à ce moment-là : «  j’avais tout, un boulot, un salaire, mes enfants, j’ai tout laissé là-bas. » Sa demande est de retrouver ce statut.

En France il s’offre à la prostitution en tant que travesti en femme pendant 2 ans.

Il raconte « on m’a dit, pourquoi tu ne fais pas le trottoir? » et il est allée au bois de Boulogne, où il s’est fait insulter.

La première année en France, il travaille en faisant le ménage, et après dans les bordels, il gardait les enfants de prostituées. Il était l’homme à tout faire des femmes. Il dit « j’étais heureux, comme chez moi, mais avoir un diplôme et faire le ménage, il y a quelque chose qui ne va pas. » En tant que prostitué, il a un sentiment d’indignité, de ‘bâtard’ qui lui rappellent ses premières expériences de l’enfance.

En Algérie, il était assistant des professeurs qui avaient des élèves en difficulté avec la langue française. Il a travaillé à l’école plus de 20 ans. Le travail à l’école est un signifiant transmis par la mère, qui aussi a quitté la prostitution pour travailler en tant que secrétaire dans une école catholique française.

Monsieur A. est venu de son pays pour trouver une reconnaissance de l’État français, nous l’accompagnons dans toutes ses démarches pour avoir un statut civil en France. La justice française reconnaît un statut civil aux transsexuels, la loi autorise les soins et offre une protection contre la persécution dans leurs pays.

Il vient me voir pour parler des tensions relationnelles particulièrement pénibles qui se produisent. L’Autre est vécu comme ‘abuseur’ ce qui se caractérise avant tout par une demande à laquelle le sujet ne peut pas se soustraire. Dans son boulot, les tâches qu’il doit faire ne sont pas clairement établies. On lui donne toutes sortes de tâches en remplacement des autres, notamment de surveillant. « On est contrôle et on contrôle. »

Dans son travail, il fait l’homme, il garde le secret de son homosexualité, il est l’homme à tout faire. Enfant de la D.A.S.S et à ce titre fils de l’État, il s’accroche désormais à un autre semblant : devenir fonctionnaire de l’Éducation Nationale. De la prostitution au « devenir assistant de l’éducateur », il a pu opérer une substitution de jouissance lui évitant le pire.

Le travail thérapeutique que je fais avec lui est d’assécher la souffrance qui il ressent des conflits au travail. Il rencontre des femmes toutes-puissantes mais il peut mobiliser des ressources de symbolisation et d’invention. C’est cette dimension qui lui permet de faire des trouvailles. Il trouve des réaménagements au lien aux autres. Je lui offre des béquilles pour avancer dans sa vie.

Il reste toujours un irréductible du symptôme. Monsieur A. a pris distance des mauvaises rencontres, il évite les relations amoureuses, mais sa jouissance a pris un autre chemin. Il souffre d’une obésité qui pose des problèmes médicaux à cause de son diabète. Monsieur A. dit : « je mange rien et je grossis, c’est mon corps, je vais me faire couper un morceau d’intestin ». Monsieur A. souffre d’une jouissance localisée dans son corps. Il continue à venir m’en parler et il est par ailleurs suivi en psychiatrie.

Le signifiant grand-père : Ce sujet trouve une solution avec la naissance de son premier petit-fils. En tant que père, il était « mère poule », il devait garder secrètes son homosexualité et son adoption. En tant que grand-père il est finalement reconnu comme celui qui donne le nom à ses petits-enfants, il gagne le respect de ses enfants…

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