Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Présentation : Pourquoi s’intéresse-t-on au corps dans la clinique psy ? – 38eme soirée – La clinique du sujet psychotique épileptique

Dario Morales

15.05.2013 AfficheNous pourrions penser a priori, que la clinique surtout psychanalytique s’intéresserait préférentiellement à l’inconscient, à la parole, aux rêves mais peu au corps. Et pourtant, dès l’invention de la psychanalyse par Freud et son travail sur les symptômes hystériques nous constatons que la question du corps est centrale dans la pratique clinique.

La « psyché » a des effets sur le corps. Au niveau de la conversion hystérique, nous avons la perturbation d’une fonction du corps (la digestion, l’audition, la vision, la motricité) sans altération de l’organe physique. On peut dire que l’organe parle, interpelle, exige au fond un déchiffrage : Freud parlait de « langage d’organe ». Or ce soir nous sommes dans une configuration fort différente, ici l’épilepsie est un trouble neurologique chronique, avec altération de l’organe, qui se manifeste par des crises. De l’autre, la psychose relève plutôt d’une psychopathologie dont l’articulation corps – psyché doit être à chaque fois démontrée ; l’association causale entre psychose épilepsie n’est pas l’enjeu de la soirée ; c’est d’ailleurs un débat fort ancien et l’association entre l’existence probable d’une relation physiopathologique entre psychose et épilepsie n’est pas clairement établie ; on constate simplement que l’incidence des symptômes psychiques chez des patients épileptiques semble nettement plus élevée que dans la population générale. L’objectif de la soirée serait plutôt de rendre compte de la prise en charge des sujets psychotiques ayant des troubles épileptiques. Mais vous allez constater que la distinction psychose et épilepsie qui semblait être nette, se complexifie dans la mesure où le sujet emprunte toujours au corps, à son corps défendant un lexique dont il se sert pour aborder la réalité ; dans l’épilepsie il s’agit du réel du corps ou une ou plusieurs de ses fonctions sont atteintes et donc altérées. Le corps affecte le sujet qui est par ailleurs affecté dans son psychisme.

C’est donc autour de ce lexique que je vais ponctuer deux ou trois choses pour vous rendre compte de la place du clinicien psy lorsqu’il intervient dans les services de soins somatiques ou dans les services de neurologie au sein de l’hôpital psychiatrique.

La place du corps pour la clinique dépend du lien existant entre le corps et le signifiant – je rappelle que le signifiant « est ce qui représente le sujet (auprès d’un autre signifiant) ». Il y a plusieurs façons de l’aborder. Premièrement, on peut prendre le symptôme comme un symptôme message, dans ce cas il y aurait une vérité « emprisonnée » dans la chair et qui pourrait être délivrée dans la cure lorsque cette vérité s’articule en paroles. Dans d’autres cas, le symptôme n’est pas un message ou n’est pas vécu comme tel ; ici c’est le réel du corps qui affecte le sujet ; au fond, peu importe si le symptôme est déchiffré ou non, tant que « la cohésion » de l’organisme concourt à donner un corps au sujet ; le sujet est invité à donner un sens au symptôme corporel, il peut aussi bien décliner l’invitation ; cependant, il arrive que cette cohésion ne fonctionne pas ; dans la psychose, justement, le sentiment d’unité du corps fait place à la discordance, au morcellement ; l’image qui unifie le corps tend à se disloquer. Prenons l’exemple suivant, un patient schizophrène dit « j’ai perdu ma tête », en disant cela on constate quand même que sa tête est en place. Cette phrase est une « image » ; est-ce que cela implique, pour lui, la présence d’une sensation « de perdre la tête » ? Ou bien, s’agit-il simplement des mots ? « Perdre sa tête » est un dit, mais à le dire, cela porte à conséquence, surtout lorsque le sujet est psychotique halluciné. Vous voyez bien, là, sur cet exemple très simple, qu’il y a là une disjonction entre les parts de l’organisme, l’image du corps et le signifiant, ce qui est dit affecte ainsi le corps parce que le signifiant affecte le corps ; c’est parce que seul le signifiant peut faire le corps, en transformant le donné biologique de l’organisme vivant.

Ceci apprend que c’est le signifiant qui affecte le corps, parce que le signifiant mortifie le corps en le vidant de sa jouissance. Le signifiant produit ainsi l’extraction, l’évacuation de la jouissance du corps. Le corps devient ainsi décomplété de la jouissance parce que le signifiant nomme les parties du corps avec un effet d’attribution et aussi d’unification. Le signifiant sépare pour mieux unifier.

J’ai avancé ces idées simples pour vous faire sentir comment l’un des enjeux de cette soirée touche aux relations étroites et complexes qu’entretiennent le corps et le psychisme dans leur rapport au signifiant ; selon que l’organisme est touché ou le corps en tant que tel.

Je terminerai cet avant propos d’ouverture, avant de passer la parole aux invitées, par cette citation de Dostoïevski, écrivant souffrant d’épilepsie. Dans ce texte extrait des Possédés, l’écrivain russe évoque par la bouche du personnage Stravoguine la crise d’épilepsie qui touche à la fois son organe, le cerveau mais qui va jusqu’à déréaliser l’être du sujet ; du coup, nous sommes à la frontière d’un état qu’on pourrait décrire comme psychotique1.

« Je tirai de nouveau ma montre : vingt minutes s’étaient passées depuis le moment où elle était sortie. Mes soupçons commençaient à prendre tournure de certitude. Alors j’ai décidé d’attendre un quart d’heure encore. Je me donnai ce délai. L’idée me vînt ensuite de m’assurer si elle n’était pas revenue sans que je l’aie remarquée. Mais un silence absolu régnait et j’aurais pu entendre le bruit d’un insecte. Soudain, mon coeur se remit à battre. Je tirai ma montre : il restait encore trois minutes ; je les laissai passer quand même, bien que mon coeur battît à me faire mal. Je me levai enfin, mis mon chapeau sur la tête, boutonnai mon pardessus et regardai autour de moi pour m’assurer de n’avoir laissé aucune trace de mon passage.

« J’ai glissé la chaise vers la fenêtre pour lui faire reprendre son ancienne place. J’ai ouvert la porte de sortie, l’ai refermée à clef et me suis dirigé vers le cabinet noir. La porte était fermée, mais non à clef ; je savais, d’ailleurs, qu’elle ne se fermait pas à clef ; mais je ne tenais pas à l’ouvrir ; je me suis hissé simplement sur la pointe des pieds et ai regardé à travers la fente du haut de la porte. Je me suis souvenu à ce moment qu’en étant assis auprès de la fenêtre et en examinant la petite araignée rouge, je songeais précisément à ce geste : me lever sur la pointe des pieds et regarder par la fente d’en haut.

« En mentionnant ici ce détail, je veux prouver avec évidence combien j’étais en possession de mes facultés mentales, que je n’étais pas fou et que je suis responsable de tout. J’ai regardé longtemps par la fente, car il y faisait sombre, mais pas complètement, Bref, j’ai vu tout ce qu’il me fallait…

« La journée déclinait et, à travers les vitres de ma petite chambre, tamisée par les fleurs en pots sur l’appui de la fenêtre, pénétrait toute une gerbe de rayons obliques qui m’inondait de lumière. Je me suis hâté de refermer les yeux, ayant soif de prolonger le songe disparu ; mais soudain j’ai vu apparaître, comme au milieu d’un incendie rouge, la petite araignée écarlate. Elle m’est apparue telle que je l’avais vue sur la feuille du géranium, alors que les rayons obliques du soleil couchant pénétraient, comme aujourd’hui, par la fenêtre près de laquelle j’étais assis. J’ai senti comme un fer qui entrait dans ma chair, je me suis redressé et me suis assis sur le lit…

« Je vis devant moi Matriocha, toute maigrie, les yeux enfiévrés, exactement comme alors, quand elle demeurait debout sur le seuil de ma chambre et, hochant de la tête, leva vers moi son tout petit poing. Et jamais rien ne me fit autant souffrir ! Le désespoir lamentable d’un petit être impuissant, à l’intelligence encore rudimentaire, me menaçant (que pouvait-il me faire ?) et n’accusant que lui-même ! Jamais je n’avais éprouvé quelque chose de semblable !

« Je restai ainsi sans bouger jusqu’à la tombée de la nuit, oubliant les heures qui s’écoulaient. Appellerai-je cela le remords, le repentir ? Je ne sais et ne pourrais le dire encore aujourd’hui. Peut-être même, ce souvenir de l’acte que j’ai commis ne m’inspire-t-il pas du dégoût. Peut-être ce souvenir contient-il quelque chose d’agréable qui excite mes passions… Non, ce qui m’est insupportable, c’est cette vision, et précisément sur le seuil, avec son petit poing levé et menaçant, ce seul aspect d’elle, cette seule minute d’alors, ce seul hochement de tête… Voilà ce que je ne puis supporter, et voilà ce qui m’apparaît presque chaque jour depuis ! Et l’image ne surgit pas spontanément : c’est moi qui la provoque et ne puis ne pas la provoquer, bien que ce soit le tourment de ma vie. Oh, si du moins je l’apercevais une fois en réalité, ou en une sorte d’hallucination !… ».

1 « Dans ces états épileptiques il y avait un moment précédent de très peu la crise (lorsque celle-ci lui venait à l’état de veille), où soudain, au milieu de la tristesse, des ténèbres de l’âme, de l’étouffement, son cerveau semblait s’embraser par instants, et où toutes ses forces vitales se tendaient à la fois dans un élan extraordinaire. La sensation de vie, la conscience de soi-même paraissaient décuplées dans ces moments fulgurants. Le cerveau, le coeur s’illuminaient d’une extraordinaire clarté ; tout son trouble, ses doutes, ses inquiétudes, semblaient s’apaiser aussitôt, se résolvaient dans une sorte de paix supérieure, pleine de clarté, de joie harmonieuse et d’espoir, pleine d’entendement et de conscience de la cause finale. Mais ces moments, ces lueurs n’étaient encore que le pressentiment de cette dernière seconde (jamais davantage) par quoi commençait la crise. Seconde, bien entendu, absolument intolérable. Réfléchissant à cela une fois revenu à la santé, il se disait souvent que tous ces éclairs et toutes ces illuminations d’une conscience supérieure, donc “d’une existence supérieure”, n’étaient rien d’autre que maladie, qu’altération d’un état normal et que, s’il en était ainsi, il de s’agissait nullement d’une existence supérieure, mais au contraire d’un état qui devait être compté au nombre des plus bas… » avant propos de G.Arout, à L’idiot, Paris, Gallimard, 28e éd, 1943

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