Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Être mère : entre désir et angoisse

Caroline KHANAFER

Être mère, se débrouiller avec son histoire et ses fantasmes

« J’ai voulu arrêter la pilule, et puis finalement je ne peux pas. Je me rends coupable de ne pas avoir réussi à maintenir une famille par rapport à mon enfant ». C’est avec ce constat d’échec que je rencontre Marie et son fils Théo, âgé de 2 ans ½, dans le cadre d’une consultation mère-enfant. Elle est séparée du père. Le comportement impulsif et agressif de son fils l’inquiète. Depuis plus d’un an, un autre homme partage sa vie – leur vie. Ils envisagent d’avoir un enfant. Lacan dénonce la prétendue harmonie de la grossesse. « La valeur de la psychanalyse, enseigne-t-il, c’est d’opérer sur le fantasme »i. Ajoutons qu’ « être père et mère, cela passe pour chacun avec son fantasme »ii.

Ce projet d’être enceinte et de bébé vient réveiller de profondes angoisses chez Marie. Les grossesses et l’arrivée d’un enfant constituent des temps de profonde fragilité où nombres conflits du passé – parfois pouvant concerner plusieurs générations – qui n’ont pas pu être symbolisés resurgissent. La clinique avec les enfants et la clinique de la maternité mettent en lumière les incidences générationnelles, les répétitions transgénérationnelles, les souffrances portées par un sujet qui semblent s’originer bien avant sa naissance. C’est ce que nous allons explorer lors de nos rencontres avec Marie. Lacan parle du « malentendu de la naissance » : « Qu’êtes-vous d’autres que des malentendus ? »iii, car la construction du rapport à l’Autre passe par le langage. L’enfant nait. Il y a d’abord un corps. Puis il parle. L’Autre parlait avant lui. On sait avec Lacan qu’il n’y a pas de rapport sexuel – il n’y a que des relations sexuelles. L’existence de symptômes résulte du fait que de génération en génération, le langage est transmis. Or la langue est un malentendu. Plus on cherche à dissiper un malentendu, plus il est renforcé, nourri. Philippe Lacadée, psychanalyste, précise que ce malentendu « est d’avant, dans le lieu de l’Autre qui nous préexiste – dans ce que Lacan a appelé le « bafouillage de nos ascendants »iv. Le traumatisme de la naissance, c’est de naître désiré, désiré sur fond de malentendu posé de structure au point d’équivaloir au corps du sujet ».

« La violence fait partie de ma vie »

Marie est une jeune femme à vif. Nos séances sont marquées par une intense émotivité, des larmes et un désir de s’en sortir, de rompre avec la violence – signifiant qui entre dans sa vie dès sa conception. En effet, son père surprend sa femme avec un autre homme. Quand elle lui annonce sa grossesse, il ne la quitte pas mais refuse de la croire quand elle lui assure qu’il est le père. Ce n’est qu’à la naissance de Marie qu’il se sait être le père biologique – puisque Marie est porteuse d’une malformation qui vient de son côté et nécessite plusieurs interventions chirurgicales. Cet « héritage » est un sujet de conflit dans le couple. Ils se disputent souvent au point d’en venir aux mains. La mère ayant régulièrement l’avantage. Nourrisson, Marie subit un sevrage lié à la prise d’anti-épileptiques par sa mère, qui fait de nombreuses crises d’épilepsie pendant la grossesse.

Ses parents se séparent quand elle a 10 ans. Marie fait le choix de vivre chez sa mère dont la violence se retourne rapidement contre elle. Face à cet Autre maternel violent et maltraitant, Marie est en position d’objet. Elle ne peut que subir et « encaisser » les coups de sa mère – qui tombent sans prévenir. Régulièrement elle est prise à partie dans les conflits entre sa mère et sa grand-mère maternelle. Pas de place pour l’amour ni la tendresse. Le discours des deux femmes révèle un rejet d’être en place de mère aimante pour leurs enfants.

A l’adolescence, quand les questions de la féminité et de la sexualité se posent, Marie se scarifie. « La violence fait partie de ma vie, la non violence je ne sais pas ce que c’est. La violence, je la connais, c’est rassurant », confie-t-elle. Marie est aliénée aux signifiants de l’Autre. Elle présente des Tocs et des phobies au point d’être déscolarisée. Elle fait des attaques de paniques. Elle se met à fumer de l’herbe, encouragée par son petit ami, consommateur de drogues dures. Ses angoisses l’envahissent et la débordent. A 18 ans, suite à un bad-trip, elle réussit à s’adresser à un centre médico-psychologique. On lui diagnostique une lourde dépression. La psychothérapie permet un apaisement des symptômes. Au moment de sa grossesse, après 10 ans de prise d’anti-dépresseurs, elle parvient – non sans difficultés en raison d’une forme d’accoutumance / d’addiction – à se sevrer.

Dans une confusion générationnelle où personne n’est à sa place, Marie veut réparer les blessures, colmater les failles de la lignée maternelle. Son père tente d’intervenir. Cela reste inopérant. Marie veut « avoir une maman », quitte à être l’objet de sa haine. La sanction tombe quand sa mère lui dit : « Je ne te supporte pas, je ne m’aime pas donc je ne peux pas t’aimer, j’ai l’impression de me voir quand je te vois ». Alors Marie essaie de se faire toute petite, de se rendre aimable. Les contradictions dans le discours de sa mère et ses agissements la déstabilisent, la font douter. C’est encore le cas aujourd’hui : « Tu ne sais pas faire avec ton fils, rappelle-toi combien je t’ai aimé en te mettant à la porte pour que tu comprennes qu’il fallait gagner de l’argent pour s’en sortir ». Désormais, elle peut venir en parler pour tenter de se décoller de cette aliénation. C’est avec ce modèle que Marie, fille, doit se construire en tant que femme puis mère. La psychanalyste Christiane Alberti souligne que « Lacan a patiemment élaboré une séparation entre mère et femme en abordant d’emblée une autre perspective, celle de l’être. Non pas seulement la mère pour un sujet, mais la position « être mère »v

« Il fallait que ce soit un garçon »

L’histoire du couple formé par ses parents va se répéter dans les choix amoureux que fait Marie. Elle rencontre un homme. Ils désirent un enfant, dit-elle. Elle lui annonce sa grossesse. Il lui avoue avoir été infidèle. Un rendez-vous est pris pour un avortement, « décidé ensemble ». A l’hôpital, il lui reproche d’y avoir songé. Elle décide alors de poursuivre sa grossesse. Très rapidement, son compagnon la frappe et la maltraite psychologiquement. Elle a été un enfant objet de maltraitance. Elle est désormais une femme sous l’emprise de la perversion d’un homme.

La grossesse et l’enfant « a-venir »vi renvoient à la question du fantasme maternel. Marie « sait » qu’elle va avoir un garçon. Cela la protège de ne pas rejouer sa propre relation à sa mère, pense-t-elle. On pourrait entendre son besoin d’un enfant de sexe masculin comme sa solution imaginée pour briser ce qui la fait tant souffrir et rompre avec la parole prophétique de sa mère : « nous sommes toutes des poupées russes ».

Accoucher – rencontrer son tout-petit – devenir mère et l’angoisse qui en découle

La grossesse est un équilibre parasitaire complexevii, note la psychanalyste Marie-Claude Sureau. Une angoisse peut en découler. Quand Marie voit pour la première fois son bébé, les angoisses rejaillissent fortement. La rencontre avec le réel du corps hors de son corps est un impossible à symboliser sur le moment. « Il était nu, j’avais quelque chose en moi de l’ordre du fantasme mais il était réel ». Les visites incessantes à la maternité ne font qu’accentuer son mal-être. Rappelons que si pour une mère, son enfant vient en place de substitut à son manque phallique, il peut aussi se trouver en place d’objet de fantasme maternelviii. Hors de son corps, Marie réalise avec effroi que son tout-petit ne lui « appartient plus ». Pendant plusieurs jours, elle garde les mains sur son ventre, tant le manque en elle lui est insupportable. Elle va pouvoir commencer à faire connaissance avec Théo grâce à la complicité des sages-femmes qui limitent les visites incessantes de l’entourage et grâce à l’intervention du psychiatre de la maternité qui a une écoute et des paroles bienveillantes. Cependant c’est sous la forme « d’un cadeau, d’un don » qu’elle peut lui faire une place dans leur quotidien.

Quelques mois après la naissance de Théo, Marie quitte le père. Les violences n’ont pas cessé après l’accouchement. C’est à nouveau en faisant appel à un Autre du soin – la PMI – qu’elle se sort en partie de cette relation.

Seule avec son fils, Marie est prise « d’angoisses de pulsions » : « il m’a fallu plus d’un an pour passer devant la fenêtre ». Ce qu’elle nomme « pulsion », c’est le spectre d’un passage à l’acte : « Je suis une enfant de mère violente, l’ex-femme d’un homme qui me battait, je ne savais pas qui j’étais, je ne me connaissais pas. Est-ce que j’aurais été capable d’être violente avec un enfant ? ». On peut fait l’hypothèse que l’enfant, c’est aussi elle-même. La séparation physique avec Théo, elle la revit chaque fois qu’il part chez son père. Elle commence peu à peu à mieux supporter ces séparations, ses absences. La traversée de Marie de ses angoisses mortifères me rappelle un passage du livre « Le bébé » de Marie Darieussecq :

« Mon pouvoir sur lui est stupéfiant. Il serait si simple de m’en débarrasser. Je rêve que je l’oublie au supermarché, sur la plage. Je retrouve la poussette, mais vide, Je prends la fuite. A l’état de veille, entre deux tétées, je sais que c’est cela désormais qui m’est interdit : la fuite, disparaître, me carapater »ix.

Le jeu des identifications : quelques mots sur Théo

Quand je le rencontre, Marie rapporte qu’il peut agresser soudainement ses petits camarades à la crèche. Il peut la taper. Elle reconnaît avoir du mal à faire preuve d’autorité avec lui. Du haut de ses 2 ans ½, Théo est un petit garçon très attentif à ce qui se dit et qui s’exprime très bien. Il trouve un repère stable en la personne de son beau-père. Ses symptômes cessent rapidement après quelques séances.

Les « pulsions » de son fils, Marie les associe au côté violent du père : « ils gèrent tous les deux la frustration par la colère ». L’espace thérapeutique lui fait comprendre que la violence est aussi un signifiant qui lui appartient – à elle. Elle perçoit qu’elle n’est pas toujours en place de mère et qu’elle ne le laisse pas en place de fils. « Je réalise que je l’attends comme le Messie quand il revient, je lui saute dessus pour avoir des câlins » : cette phrase agit comme une prise de conscience sur elle (même si elle ne saisit pas encore toute l’ambiguïté : cette demande insatiable d’amour, cet amour débordant pour son fils qui lui rappelle malgré tout un homme qui l’a faite souffrir). Elle tente de lui laisser un « petit espace » à ses retours – un temps de calme pour lui. Elle tente d’apprendre à ne pas tout attendre de lui. Ce petit espace est une coupure qui permet également à Théo de se décoller d’une identification aux signifiants pulsion et violence. Il annonce fièrement qu’il ne tape plus et qu’il dort dans « un lit de grand », monté par son beau-père.

On ne nait pas mère, on le devientx

Contrairement à ce qu’on peut entendre, il n’y a pas d’instinct maternel. Il y a des relations qui se construisent notamment sous forme de complexes, explique Lacanxi.

Marie sait se saisir de l’espace thérapeutique pour cheminer vers – on peut le lui souhaiter – un « être mère ». « L’histoire du loup » que Marie me rapporte, semble en témoigner : Théo confie à sa mère qu’il a très peur du loup. Il se fâche quand elle lui dit qu’il n’existe pas. Son papa lui a affirmé qu’il existe un méchant loup. Alors Marie décide de « le croire »  et lui répond: « on va gronder le loup et le faire partir ». Ecouté et accompagné par sa maman, Théo chasse donc grâce aux mots, ce loup invisible et pourtant si présent. Être mère, cela en passe par apaiser les peurs de son enfant – ce que sa mère n’a pas pu faire pour elle. 

Marie se confronte en séances à la fille qu’elle a été, à sa relation avec sa mère, à la femme qu’elle est, à toute son histoire familiale. Le tout marqué par le signifiant violence. « J’ai l’impression d’être un déversoir pour les gens, j’induis quelque chose » : pour elle cela cause la répétition de la violence. Dans un premier temps, elle devient mère sans repères rassurants. L’angoisse surgit : sera-t-elle maltraitante ? Aujourd’hui, quand elle doit dire « non » à son fils, hausser le ton, cela reste douloureux. « Tout se mélange parfois », confie-t-elle : la maltraitance maternelle, les scarifications, la haine ressentie contre son ex conjoint.

« Les analysants, souligne Anaëlle Lebovits, viennent effectivement à l’analyste avec leurs mères, au sens, où (…) ils parlent d’elles (…). Aussi, qu’on soit homme ou femme, qu’on se demande comment devenir mère ou père ou qu’on le soit déjà, qu’on ne le devienne jamais, qu’on s’affronte à sa mère ou qu’on s’entende à merveille avec elle, et qu’elle soit vivante ou morte, on parle de sa mère »xii.

L’histoire ne dit pas encore si Marie sera enceinte et mère à nouveau – ni quand. Elle a pour le moment l’idée qu’elle a encore de l’ordre à remettre dans son histoire et dans sa vie.

Conclusion

J’aimerais ajouter que j’ai toujours été sensible à ce que vivent les femmes, les hommes, les couples pendant une grossesse, aux enjeux de la maternité et de la parentalité. La clinique avec les enfants et les parents a fait naître chez moi le désir d’accompagner en particulier les femmes sur leur projet de grossesse, pendant la grossesse, après l’accouchement. Très régulièrement en travaillant avec des familles, on constate dans l’anamnèse les prémices des difficultés. Elles apparaissent ainsi bien avant la naissance d’un enfant. On entend des récits de vécus de fausses-couches, d’accouchements traumatisants, de vécus abandonniques qui n’ont pas pu ou peu être parlé. Il ne s’agit pas de remplacer le suivi médical, de prendre la place des sages-femmes. Leur travail est précieux. Il s’agit d’entendre ce que la psychanalyse lacanienne nous enseigne – à savoir que la grossesse est un fait de paroles et que le corps en garde des traces. C’est aussi, en tant que psychologue, psychanalyste, pouvoir accueillir tout ce qui peut émerger durant ces plus ou moins 9 mois et parfois d’être en position de tiers pour soutenir la mise en place du lien mère-bébé, père-bébé.

Voici ce que raconte le personnage du livre de Marie Darieussecq : « Ce que je sais peu à peu de lui (du bébé) n’est nourri que des tâtonnements qui nous rapprochent. Il est fait de mots et de temps, de chair, d’élans. Aucun programme ne le code ; aucun désir ne suffit à expliquer ce qu’il est »xiii.

i LACAN Jacques, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.366.

ii SUREAU M-C, intervention à la journée « Des nouvelles…d’Attendre un enfant », ACF-Normandie, mars 2011.

iii LACAN Jacques, « Le Malentendu », in Ornicar, 1980.

iv LACADEE Philippe, Le malentendu de l’enfant, Editions Payot Lausanne, 2004, p.208.

v Collectif, ALBERTI Christiane, Être mère, Navarin – le Champ Freudien, 2014, p.9.

vi En référence à « L’enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme », in « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.373.

vii SUREAU M-C, intervention à la journée « Des nouvelles…d’Attendre un enfant », ACF-Normandie, mars 2011.

viii LACAN Jacques, « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.374-375.

ix DARRIEUSSECQ Marie, Le bébé, P.O.L, 2005, p.18.

x Référence au « on ne nait pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.

xi LACAN Jacques, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.23-84.

xii Collectif, LEBOVITS-QUENEHEN Anaëlle, « Des mères sur le divan », in Être mère, Navarin – le Champ Freudien, 2014, p.180.

xiii DARRIEUSSECQ Marie, Le bébé, P.O.L, 2005, p.188.

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