Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le lien social et l’univers des règles de l’alliance selon Claude Lévi-Strauss – 35eme Soirée

Monique Garnier

 

Affiche 14-11-12 lien-socialLes cadres généraux de la vie sociale s’élaborent, au fondement de toute culture, selon un modèle régit par trois grands principes :
1. Enoncer les interdits fondamentaux donnant naissance au groupe social,
2. Etablir un code de l’échange, toujours basé sur le principe de la réciprocité du don,
3. Eriger un système de réglementation du mariage.
Les prémisses de ce modèle culturel prennent naissance, au sein des organisations dualistes et corrèlent, selon l’auteur avec certaines structures fondamentales de l’esprit humain. La culture devient, dans cette optique, le creuset dans lequel se projètent les représentations de la subjectivité humaine.
Nous allons résumer les premières argumentations des règles de la théorie de l’alliance, développées lors de la rédaction de la thèse de doctorat de l’auteur, en 1949 : « Les structures élémentaires de la parenté ». Cet ouvrage fut initiateur de la théorie structuraliste Lévi Straussienne, que nous essaierons, en conclusion de cet article, de mettre en perspective avec la problématique du lien social dans la psychose.

I INTRODUCTION – L’univers de la règle :
La thèse débute par une première réflexion visant à rapprocher les concepts de nature et de culture. S’appuyant sur l’observation des attitudes en groupe des grands primates d’une part et des hommes d’autre part, Claude Lévi – Strauss constate une absence de règles régissant le comportement sexuel des niveaux supérieurs de la vie animale. « Cette absence de règles semble apporter le critère le plus sûr qui permette de distinguer un processus naturel d’un processus culturel » (Lévi – Strauss, 2002, p.9). Le critère le plus valide des attitudes sociales deviendrait par conséquent : « la présence ou l’absence de la règle dans les comportements soustraits aux déterminations instinctives » (Ibid, p.10). Nous obtenons ainsi, pour distinguer ce qui relève de la nature et de la culture, un double critère, constitué par les concepts d’universalité et de norme : « Posons donc que tout ce qui est universel chez l’homme relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est restreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier » (Ibid, p.10).
La règle paradigmatique permettant d’illustrer cette définition du culturel par l’arbitraire du code symbolique, est la prohibition de l’inceste. Cette règle, qui se retrouve au fondement de toutes les cultures étudiées par l’anthropologie, est toutefois conjuguée avec une très grande variabilité d’un groupe social à l’autre. L’auteur pose par hypothèse, que : « Parmi tous les instincts, l’instinct sexuel est le seul qui, pour se définir, ait besoin de la stimulation d’autrui » (Ibid, p. 12). Ceci expliquerait, une des raisons pour lesquelles, c’est sur le terrain de la vie sexuelle, de préférence à tout autre, que le passage entre les deux ordres s’est opéré : « La prohibition de l’inceste est à la fois, au seuil de la culture, dans la culture et, en un sens – nous essaierons de le montrer – la culture elle – même » (Ibid, p.12).
II LES FONDEMENTS DE L’ÉCHANGE – la théorie de l’alliance :
Les deux parties du livre suivant l’introduction, développent le système d’échange représenté par : « L’échange restreint », et « L’échange généralisé ». Nous n’aborderons ici que les fondements de l’échange, sans évoquer le long développement de ces deux systèmes, et les fines argumentations de la thèse au travers des civilisations de l’Australie, de la Chine et de l’Inde.
2.1. Le Don et Contre – Don :
Le lien social pour se fonder, s’exprime, tout d’abord, comme nous venons de le voir, par le fait de la règle interdictrice. Les lois de l’échange présentent un caractère arbitraire et c’est précisément ce qui va permettre d’expliquer en quoi elles inscrivent la question du lien dans l’univers du symbolique. La règle de la prohibition de l’inceste ne se laisse pas pleinement saisir, si derrière l’interdit on n’entrevoit pas la contre – partie positive de l’interdiction. Les effets prescripteurs sont en effet, de trois ordres. Ils établissent la prééminence du social sur le biologique, du collectif sur l’individuel et de l’organisation sur l’arbitraire du hasard. Ils donnent ainsi naissance au système d’échange qui constitue le second paramètre caractéristique de l’émergence du phénomène de la culture. Le principe de l’intervention est sollicité chaque fois que le groupe est confronté à la distribution hasardeuse d’une valeur dont l’usage présente une importance fondamentale pour sa survie. L’échange constitue le dénominateur commun d’un grand nombre d’activités sociales en apparence hétérogènes entre – elles. L’échange fait ici référence aux règles du don et du contre don, formalisées en un système de prestations totales, longuement décrit par Marcel Mauss (1924). Le concept de culture s’entend, dans cette optique, comme un système symbolique où viennent se loger les éléments structurels que représentent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, les productions de l’art et de la science et enfin, les croyances religieuses. Ce modèle dépasse de très loin, la dimension économique du contrat. Le don d’une valeur – adressé par un individu à un autre – les transforment implicitement en partenaires et confère une qualité nouvelle à la valeur échangée. Les structures élémentaires de la parenté sont intimement liées à ces modalités de l’échange. Les alliances vont prendre une forme originale, dans chaque culture, mais elles remplissent, dans tous les cas, la fonction primordiale d’assurer l’existence du groupe, et de substituer ainsi, l’organisation au hasard.
Définir le lien social en tant que réalité nécessite donc de s’apercevoir qu’il n’y a de social qu’intégré en un système. L’échange, conçu en tant que fait social total, va pouvoir prendre pleinement son sens, en s’incarnant dans les histoires individuelles des participants : « le fait total ne réussit pas à être tel par simple réintégration des aspects discontinus : familial, technique, économique, juridique, religieux, sous l’un quelconque desquels on pourrait être tenté de l’appréhender exclusivement. Il faut aussi qu’il s’incarne dans une expérience individuelle » (Mauss, 1950, p. xxv).
Trois obligations constituent la base de tout système d’échanges : donner, recevoir, rendre. Ce système s’anime, grâce à un « signifiant flottant » (Ibid), qui dans les cultures, dites primitives, va prendre la forme de « hau », « mana », « wakan », « orenda » (Ibid), et autres notions de même nature, simples formes symboliques susceptibles de se charger de n’importe quel contenu. Dans le système de l’échange traditionnel : « les objets de dons bénéficient d’une valeur symbolique qui excède infiniment celle du travail ou de la matière première …… Il y a bien plus, dans l’échange, que les choses échangées » (Lévi – Strauss, 2002, p.69). J. Lacan interprétera ces formes symboliques en les référençant à la dette qu’elles renferment : « Identifiée au hau sacré ou au mana omniprésent, la Dette inviolable est la garantie que le voyage où sont poussés femmes et biens ramène en un cycle sans manquement à leur point de départ d’autres femmes et d’autres biens, porteurs d’une entité identique : symbole zéro, dit Lévi-Strauss, réduisant à la forme d’un signe algébrique le pouvoir de la Parole » (Lacan, 1966, p.279).
2.2. La place des femmes dans les lois de l’échange:
Au sein des organisations culturelles naissantes, le principe régulateur initiant les règles de la parenté, fait de la femme un objet d’échange dont l’importance prend une signification particulièrement stratégique pour l’élaboration du lien social.
Les règles exogamiques portant sur le mariage, constituent le prolongement de l’interdit primordial en vue d’assurer l’intégration des individus au sein du groupe social. Elles définissent la place de chacun, par le biais des rôles et des statuts qui lui sont attribués : « Envisagée sous son aspect purement formel, la prohibition de l’inceste n’est donc que l’assimilation par le groupe, qu’en matière de relations entre les sexes, on ne peut pas faire n’importe quoi. L’aspect positif de l’interdiction est d’amorcer un début d’organisation » (Ibid, p.50). L’assimilation des femmes au statut d’objet à la foi rare et échangeable, donne naissance au code de la filiation qui va structurer au travers des règles du mariage, la société en plaçant la compétition individuelle pour l’acquisition des femmes sous le contrôle du groupe. Ces règles vont permettrent de constituer des groupes distincts selon un premier principe d’opposition qui apparaît entre deux types de places, ou plutôt entre deux types de rapports dans lesquels chaque femme peut devenir fille ou soeur, c’est-à-dire femme cédée, ou bien épouse, c’est-à-dire femme acquise. Le principe de réciprocité du don introduit ainsi, dans chacun des groupes – prenant part à l’échange – une dynamique de déséquilibre et de tension : « Les femmes constituent le bien par excellence, et nous avons justifié au chapitre III la place exceptionnelle qu’elles occupent dans le système primitif des valeurs, mais surtout parce que les femmes ne sont pas, d’abord, un signe de valeur sociale, mais un stimulant naturel ; et le stimulant du seul instinct dont la satisfaction puisse être différée : le seul, par conséquent, pour lequel, dans l’acte d’échange, et par l’aperception de la réciprocité, la transformation puisse s’opérer du stimulant au signe, et, définissant par cette démarche fondamentale le passage de la nature à la culture, s’épanouir en institution » (Ibid, p.73).

III LES FORMES DE L’ECHANGE – les premiers modes d’alliance et de filiation et l’atome de parenté
Les structures élémentaires de parenté se construisent à l’aide de formes d’échange spécifiques. Les deux grands modèles sont représentés par les systèmes de « l’échange restreint » et de « l’échange généralisé ». Une structure élémentaire peut – être « prescriptive » ou « préférentielle ». Le critère distinctif n’est pas là, mais va résider tout entier dans le fait que le conjoint, aussi bien prescrit que préféré, l’est au nom de son appartenance à une catégorie d’alliance déterminant son degré de parenté vis-à-vis d’Ego. En d’autres termes, la relation impérative ou souhaitable est une fonction de la structure sociale.
Les structures complexes font reposer la prescription ou la préférence, sur un autre type de considérations : « Par exemple si elle s’explique du fait que l’épouse souhaitée est blonde, ou mince, ou intelligente, ou parce qu’elle appartient à une famille riche ou puissante. Dans ce dernier cas, il s’agit sans doute d’un critère social, mais dont l’appréciation reste relative et que le système ne définit pas structuralement » (Ibid).
3.1. L’organisation dualiste :
Dès le XVIe siècle, les ethnologues ont relaté dans leurs écrits, la présence de formes d’organisations dualistes, en Amérique Centrale, au Mexique et au Pérou. Claude Lévi-Strauss retrouve dans bon nombre de cultures (Amérique du Nord, peuplades du Nil, tribus d’Afrique….), la survivance des traces de ce mode primitif d’organisation. Pour en résumer les principes, nous évoquerons un mythe d’origine cité par l’auteur, et provenant des Nuer du Nil Blanc : « Un certain Gau, descendu du ciel, a épousé Kwong (sans doute arrivée, elle aussi du ciel à une date antérieure)…..et eu d’elle deux fils Gaa et Kwook et un grand nombre de filles. Comme il ne disposait de personne avec qui les marier, Gau assigna plusieurs de ses filles à chacun des deux fils, et pour éviter les calamités qui résultent de l’inceste, il accomplit la cérémonie de ‘couper en deux un bouvillon dans le sens de la longueur’….et décréta que les deux groupes pourraient se marier entre eux, mais ni l’un ni l’autre dans son propre sein… » (Ibid., p.82).
L’organisation dualiste consiste toujours en un système où les membre d’une tribu ou d’un village vont se répartir en deux divisions qui vont établir des relations qui peuvent aller de l’alliance à l’hostilité. Les deux moitiés sont généralement exogamiques. La descendance est plutôt matrilinéaire. On y trouve l’existence de deux héros culturels jouant un rôle important dans la mythologie de la culture. On peut trouver une dichotomie du pouvoir : civil/religieux ou civil/militaire. Les moitiés sont très liées entre- elles, non seulement par les échanges de femmes mais par la fourniture de prestations et contre – prestations réciproques, tant au niveau social, qu’économique et cérémoniel.
Ce système n’est pas forcément apparent à l’observation directe, mais l’ethnologue le retrouve dans toutes les parties du monde et généralement associé aux niveaux de culture les plus primitifs. Cette distribution suggère donc moins une origine unique qu’un caractère fondamental propre aux cultures archaïques.
3.2. L’atome de parenté :
Lévi – Strauss reprend la suite des travaux de Radcliffe-Brown (1924) dont le mérite a été de mettre en évidence le rôle de l’oncle maternel dans la structure spécifique de la parenté. Ce rôle implique une relation à quatre termes, fondement de l’atome de parenté. Cet atome à quatre éléments (le frère et la sœur d’une part, le père et le fils d’autre part), repose sur la fonction de l’avunculat, qui n’est pas immédiatement donné à l’observation de l’ethnologue. Ce représentant du groupe, dont l’époux a reçu sa conjointe, est l’élément pivot permettant d’analyser et de qualifier les attitudes des membres d’une communauté. Sur cette base, il devient possible de modéliser toutes les combinaisons des conduites possibles au sein de la structure ainsi crée. Pour rappeler brièvement les apports de cette étude aujourd’hui classique, Radcliffe-Brown, montre que l’avunculat renferme deux systèmes d’attitudes antithétiques : dans le premier cas, l’oncle maternel incarne l’autorité familiale et son neveu lui doit obéissance. Dans le second, c’est le neveu qui jouit des privilèges. Parallèlement, il existe une corrélation entre ce premier lien et celui qui s’établit avec le père. Les rapports entre individus vont se définir par un caractère essentiel : positifs (+) ou négatifs (-). Ainsi, lorsque la relation père fils est chaleureuse, celle entre l’oncle maternel et le neveu est commandée par l’autorité du premier sur le second et inversement. L’avunculat constitue donc une relation pivot, intérieur à un système. Pour comprendre la nature du lien social, il faut donc considérer le système dans son ensemble, afin d’en apercevoir la structure. Les quatre termes de l’atome de parenté sont unis par deux couples d’opposition corrélatives tels que pour chacune des deux générations en cause, il existe toujours une relation positive et une relation négative. Lévi – Strauss déduit de cette analyse, les premiers fondements nécessaires pour qu’une structure de parenté puisse exister. Il faut toujours pouvoir constater la présence de trois types de relations : une relation de consanguinité (de germain à germaine), une relation d’alliance (d’époux à épouse) et une relation de filiation (de parent à enfant). L’oncle maternel n’apparaît pas à l’observation directe de la structure, mais il en est la condition. Cet apport capital du structuralisme anthropologique, permet de s’apercevoir qu’en matière d’analyse du lien social, il faut considérer les relations entre les termes au lieu de s’attacher aux termes en eux – mêmes.
IV CONCLUSION – quel rapport entre le lien social et la psychose ?
Les Structures Elémentaires de la Parenté, nous fournissent une grille d’analyse permettant de se rappeler plusieurs principes de bases, lorsqu’on aborde la question complexe du rapport d’un sujet au « lien social ». La naissance d’un groupe n’est pas déterminée biologiquement. Elle est fonction d’un acte symbolique où s’origine le rapport social, auquel Lévi-Strauss, dans cet ouvrage, donne le nom d’Intervention. Les hommes inventent des systèmes d’organisation, afin de trouver un mode de penser la réalité. La prohibition de l’inceste et l’exogamie constituent des règles substantiellement identiques en ce sens qu’elles induisent conjointement le principe de réciprocité, à savoir que le renoncement au fruit de la filiation directe – fille et fils, ou frère et sœur – conditionne le droit à celles et ceux que déterminent la nomenclature du cercle des parents et des alliés. Le système donnant naissance aux premières versions de la culture humaine, prend en effet, pour base, la notion de degrés de parenté qui ne doit pas être confondu avec celle de la famille consanguine. Situer cette théorie dans notre réflexion, c’est essayer de redonner au terme d’échange matrimonial une signification qui ne repose pas sur le concept d’individu mais sur celui d’atome de parenté. Ce qu’il faut souligner dans cet ouvrage exemplaire de Claude Lévi-Strauss, c’est que cet atome n’est pas immédiatement donné à l’observation, mais que sa structure vient éclairer la logique des attitudes individuelles au sein d’un groupe donné.

V COMPLEMENT DE BIBLIOGRAPHIE :
LACAN J. (1966) Ecrits – Fonction et champ de la parole et du langage – Editions du Seuil, Paris – p. 237 à 322.
MAUSS M. (1924) – Essais sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés primitives – l’Année Sociologique, seconde série, 1923-1924
MAUSS M. (1936) – Les techniques du corps – Journal de Psychologie, XXXII, 3-4, 15 mars – 15 avril 1936. Communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934.
MAUSS M (1950) – Sociologie et anthropologie, introduction de Claude Lévi-Strauss – P.U.F. 4e édition 1968.
RADCLIFFE-BROWN (1924) : The Mother’s Brother in South Africa – South Africa Journal of Science, vol.XXI.

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