Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le savoir : symptôme ou interface avec le monde ?

Perrine VANDAMME

Parler du « Haut Potentiel Intellectuel » ou du « surdon », c’est prendre le risque de déclencher des réactions extrêmes, entre déni, scepticisme, ou fascination face à une capacité de pensée surinvestie qui masquerait ou protègerait une insécurité émotionnelle.

Les avancées en neurosciences nous diront, dans les années à venir, quelles particularités de fonctionnement présentent les cerveaux des sujets à haut potentiel. Un certain nombre d’hypothèses sont déjà posées: il semblerait, comparé à une moyenne statistique, que l’influx nerveux y circule plus rapidement, que la densité synaptique soit plus grande, que la latéralité hémisphérique soit moins prononcée pour diverses opérations de pensée. Il existerait en outre, chez l’enfant précoce de réelles différences dans le processus de maturation cérébrale, qui aideraient à expliquer la plus grande vulnérabilité de ces enfants face aux troubles dys- et au TDAH (Revol et coll.).

Il importe dans tous les cas de garder à l’esprit que les personnes à haut potentiel sont peut-être plus réceptives et plus facilement débordées par les stimulis externes (perceptions sensorielles, perception des ambiances) et internes (mouvements émotionnels), ce que les anglo-saxons nomment « Over-excitability ». Ces capacités sensorielles et cognitives exacerbées auront une influence sur le rapport du sujet à son environnement et au monde, et dans la construction de sa personnalité.

Je reçois en consultation, généralement à l’occasion d’un épisode dépressif, des adolescents ou des adultes qui souffrent du fait de n’avoir pas pu exploiter leur potentiel intellectuel. Les raisons peuvent être l’existence de difficultés spécifiques dans les apprentissages, ou un environnement familial et/ou scolaire qui n’a pas reconnu ce potentiel. D’autres personnes, ayant à l’inverse un parcours brillant, consultent à l’occasion d’événements de vie qui mettent en évidence la précarité d’un équilibre dans lequel l’investissement intellectuel a pris une fonction défensive. Beaucoup ont aussi dû utiliser leur énergie et leur intelligence pour affronter des parcours de vie traumatiques, souvent au détriment de la réussite académique.

La réflexion en psychologie est centrée sur l’observation et l’analyse des mouvements affectifs, l’élaboration émotionnelle, la résolution des conflits à l’origine des symptômes. Le niveau d’intelligence du sujet n’est souvent évalué que de manière intuitive, peu consciente. Lorsque la personne que nous rencontrons a surinvesti la sphère intellectuelle, cognitive, cela nous apparaît vite comme suspect. Nous pouvons ressentir, ou lutter contre, une fascination face à la richesse d’une activité de pensée théorique et d’un savoir, apparemment déliés des processus émotionnels et pulsionnels. Nous aurons alors la tentation de mettre de côté cette intelligence « affichée », pour centrer notre travail sur la sphère émotionnelle et affective.

Notre hypothèse est, a contrario, que l’intelligence, en tant que « aire de savoir » du sujet à haut potentiel, fait partie intégrante et sensible de la personne. Cette aire de savoir doit être polymorphe, source de plaisir, zone de sublimation, elle enrichit le rapport au monde, et participe à donner un sens à la vie. Le symptôme, la souffrance, surviennent quand cette « aire de savoir » perd ces caractéristiques. Elle prend alors une forme rigidifiée, et répond à une fonction particulière dans l’économie psychique du sujet. Selon la forme qu’elle prendra, elle apparaîtra chez certains comme une sorte d’hypertrophie, compensatoire d’une faille narcissique. Chez d’autres, elle apparaîtra comme une carapace, interface défensive à l’égard du monde. Ou bien enfin comme une vacuole interne, au sein de laquelle le bouillonnement cognitif est au service du refoulement.

C’est le cas de Clément

Clément présente les caractéristiques des personnes à très haut potentiel (QI supérieur à 150), pour lesquelles l’adaptation au monde est rendue complexe du fait du décalage très important avec leur environnement, et pour qui l’intensité du moindre mouvement émotionnel est telle qu’il leur est nécessaire d’apprivoiser l’émotion par sa représentation cognitive « logique » avant de se risquer à la vivre. A l’extrême, la représentation cognitive intériorisée de l’émotion est perçue comme suffisante et plus satisfaisante que l’émotion elle-même. Car en l’absence de confrontation à la réalité de l’émotion, la personne ne se soumet ni au jugement de son exigence interne, ni au regard de l’autre.

Lors de mon premier contact avec lui, par téléphone, j’avais été obligée par manque de disponibilité de l’orienter vers une psychologue avec laquelle je collaborais régulièrement, ce qu’il accepta. Je le rencontrai par la suite pour un avis et un suivi psychiatrique. Le double suivi dura environ deux ans, puis je continuai à le suivre seule durant cinq ans. Il fit en outre un travail très bénéfique en psychomotricité (travail sur ressenti corporel, sur les distorsions dans la représentation corporelle, sur le tonus et la relaxation).

En surface, son problème semblait relativement simple. Physicien d’une trentaine d’années, l’épisode dépressif qu’il connaissait pouvait s’expliquer par un grand isolement relationnel, associé à un travail inintéressant pour lui, qui consistait à passer ses journées à faire des calculs extrêmement complexes mais détachés de toute réalité concrète. Le traitement antidépresseur instauré fut d’ailleurs assez rapidement efficace, Clément n’eut pas besoin d’un arrêt de travail qu’il refusait d’ailleurs, et il put recommencer à  » fonctionner » comme il l’avait toujours fait.

A y regarder de plus près, les choses étaient beaucoup plus inquiétantes. Clément avait commencé le premier entretien en précisant qu’il avait décidé de consulter lorsque l’idée de se suicider était devenue omniprésente. Consulter était l’aboutissement d’une réflexion logique (« je n’ai pas encore tout essayé pour aller mieux »). Le traitement prescrit n’avait d’ailleurs pas une réelle action antidépressive, mais procurait une sorte de lissage émotionnel qui permettait, par une réduction du niveau de souffrance, de rationnaliser les pensées suicidaires et de reporter un éventuel passage à l’acte à plus tard. La dépression de Clément n’était pas un simple épisode dépressif réactionnel, mais une crise existentielle provoquée par la mise en échec des stratégies de défense qu’il avait consciemment mis en place depuis l’adolescence. C’était la faillite d’un système dans lequel l’activité intellectuelle avait servi à refouler les émotions, peur, colère, et désespoir. Cela ne fait pas si longtemps que Clément peut, pour faire diversion de celles-ci, se plonger dans un roman, rencontrer des amis ou aller faire du sport. A l’époque, son seul moyen d’apaisement était de plonger dans le monde mathématique, dont il tentera de m’apprendre l’esthétique.

Mais le plus frappant lors de notre premier rendez-vous, a été ma sensation de rencontrer un jeune garçon terrifié. Il se trouvait dans la situation la plus difficile qui soit pour lui: il devait se jeter dans l’inconnu d’une rencontre, il devait, en parlant de lui, affronter ce qu’il avait toujours fui, l’image détestable qu’il avait de lui-même et la honte de son échec d’alors. Il devait aussi, et c’était certainement prendre le plus grand risque, faire confiance à un espoir seulement théorique pour qui n’a jamais connu cette situation: c’était l’espoir que, s’il existait une solution pour aller mieux, cette solution reposait sur le fait d’engager une relation humaine, avec quelqu’un qui le « comprendrait », condition indispensable pour être aidé.

Il faut préciser que l’enfance de Clément avait été très traumatique. Le père de Clément était manifestement la caricature d’une personnalité narcissique exerçant sa tyrannie sur une épouse totalement déprimée, et sur ses enfants. Instituteur, il attendait de son fils d’être toujours premier de classe. Il aurait vécu le contraire comme une humiliation auprès de ses collègues. La mère de Clément avait tenté de quitter son mari avec Clément qui avait trois ans, et alors qu’elle était enceinte de sa petite soeur. Elle était finalement revenue au domicile après un mois, n’ayant manifestement pas les moyens matériels ni psychologiques d’assumer cette nouvelle vie avec ses enfants. Suite à son retour, elle « s’absenta » dans tous les sens du terme, en trouvant un travail de nuit qui lui permettait d’éviter de croiser son mari, et en déléguant à celui-ci l’éducation des enfants.

Clément et sa soeur, avec laquelle il n’avait pas de lien proche, ont grandi dans la crainte de leur père. Il n’y avait dans cette famille pas de discussion, pas d’affection, juste des injonctions, des critiques, parfois des menaces physiques. Clément était un enfant gentil, en retrait. Très jeune, il avait rêvé d’être archéologue, à la recherche de signes de vies passées. Plus tard, il aurait voulu être capable de corriger la loi de la relativité dont il percevait l’esthétique mathématique imparfaite, en laissant une trace dans l’histoire. Le quotidien le renvoyait à son incapacité à s’intéresser aux mêmes choses que ses pairs, ce qui n’était pas constamment douloureux quand la seule chose exigée de lui était de rapporter des notes parfaites à la maison.

Il rapporta un point de rupture alors qu’il avait quatorze ans, à la suite d’une nième moquerie de son père. Il avait pu ressentir de la colère, vite réprimée, qu’il avait transformée en l’idée que sa revanche serait de réussir ses études tellement brillamment que son père serait obligé de reconnaître sa valeur. Evidemment, aucun diplôme, même son doctorat, n’apporta l’effet escompté. Ce qui, à chaque fois réduisait aux yeux de Clément la valeur de son effort. Une fois indépendant, il avait continué à faire « comme si ». En travaillant beaucoup, en vivant quelques temps avec une jeune femme. Mais progressivement, son univers se rétrécissait. Se trouver incompétent pour engager une discussion anodine lui fit abandonner toute tentative de relation avec autrui hors de la sphère professionnelle. Il s’enferma dans une bulle, peuplée de livres, de musique. Lorsque je le rencontrai, il vivait totalement seul dans un monde désolé.

Clément fut l’un des premiers patients avec lequel j’ai travaillé de manière consciente et simultanée sur trois niveaux. Il fallait que j’assure à l’adulte suradapté qu’il était, par ma compétence technique médicale, le maintien de son adaptation de surface, en attendant qu’il ait les moyens d’engager les changements qu’il souhaitait. C’était par exemple le rôle du traitement médicamenteux, qui permettait en réduisant le niveau de souffrance, de maintenir un peu plus longtemps une situation devenue intenable, ce qui était nécessaire car ne plus pouvoir « fonctionner » aurait conforté Clément dans la sensation de son incapacité et dans son désespoir. Je devais rentrer dans son monde intellectuel, son « aire de savoir ». Au sein de celle-ci, j’étais une personne qui acceptait d’apprendre de lui et le reconnaissait comme être « savant », ce qui répondait probablement au besoin de reconnaissance qu’il avait attendu de son père. Clément évoquait sa passion pour l’astronomie, me racontait les livres qu’il lisait, tentait de me faire comprendre certains phénomènes physiques. De mon côté, j’attirais son attention sur tous les éléments qui faisaient sens par rapport à son histoire, comme le lien entre son « obsession » sur les traces laissées par les hommes au cours des âges, alors que lui-même n’avait aucune information sur sa généalogie, mais la sensation de secrets familiaux qu’il ne connaîtrait probablement jamais. Nous échangions sur l’idée que nous pouvions avoir d’un éventuel sens à l’existence, en y engageant chacun notre « façon d’exister ». Ceci avait l’utilité de faire voir à Clément qu’il pouvait y avoir d’autres visions que la sienne, d’autres postures possibles face à ce qui restait fondamentalement et nécessairement sans réponse. Cela permettait aussi de mettre en évidence et de relativiser les pensées limitantes, les rationnalisations morbides, les distorsions de la réalité qu’il avait accumulées au cours de ces années d’isolation relationnelle. Et surtout, je l’accompagnais sur le plan affectif, dans la reconnaissance, la mise en mot des émotions, l’autorisation à réagir, à penser et à être soi.

J.C. Terrassier évoque, chez les enfants intellectuellement précoces, le risque de dyssynchronie qui peut concerner les différents secteurs de l’intelligence, la psychomotricité ou l’affectivité. La dyssynchronie affective se présente sous la forme d’un décalage entre des capacités cognitives très développées et des capacités affectives qui semblent « en retard par rapport à l’âge » de l’enfant. L’enfant, probablement en raison d’une difficulté à réguler ressenti et expression émotionnelle, peine à développer une compétence dans la résolution des conflits, et ce d’autant plus que les situations relationnelles à enjeu émotionnel sont souvent évitées (dyssynchronie sociale associée). A l’âge adulte, si l’adaptation relationnelle et sociale paraît bonne en surface, la capacité à se positionner face à l’autre dans une relation d’adulte à adulte, à supporter le regard d’autrui sur soi et être soumis à son appréciation, voire son jugement, n’est en fait pas acquise.

En parallèle, passer par le corps avec le travail en psychomotricité le força à ébranler la construction défensive par la cognition qui le protégeait mais l’emprisonnait. Il put se rendre compte que (je le cite) « son corps était présent, en tant que point de contact et interface avec le monde environnant, et source d’expériences sensibles pouvant alimenter et enrichir les processus cognitifs ». Il put apprendre, une fois acceptée la mise en danger d’une situation de thérapie à médiation corporelle, « à se regarder soi-même, directement, plutôt qu’au travers du regard de l’autre, fantasmé ».

Il est au final manifeste que le potentiel intellectuel de Clément a servi ses stratégies de survie psychique dans un milieu familial désaffectivé. Pouvoir s’absenter dans son monde de savoir l’a aidé à supporter une ambiance intolérable où il n’avait pas d’autre choix que réprimer ses affects. Cette stratégie lui a évité une dépression infantile pour laquelle il n’aurait probablement pas trouvé d’aide. Par la suite, utiliser sa réussite intellectuelle « contre son père », lui a permis d’éviter le conflit direct avec celui-ci, et aussi d’éviter d’affronter son ambivalence face à la figure paternelle haïssable. Ces stratégies ont eu sur l’instant un effet protecteur de son psychisme, le temps qu’il grandisse suffisamment pour pouvoir s’extraire de ce milieu familial mortifère.

A ce jour, Clément continue son parcours. Il a changé de travail, il s’est fait de vrais amis avec lesquels il n’a (presque) plus peur de se montrer tel qu’il est, il a rencontré une jeune femme. Lui comme moi savons que tout n’est pas réglé, qu’il n’a pas « fini le travail », et qu’il lui reste de son passé des fantômes à affronter. Cela se fera en son temps.

Pour l’instant, il vit…

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