Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’enfant qui ne voulait pas qu’on touche son corps -12ème Journée d’étude – Ton corps est à toi

Caroline KHANAFER

Introduction : corps et psychanalyse

Contrairement aux apparences, la psychanalyse et la philosophie peuvent aussi s’intéresser à la réalité du corps. Comme le souligne la philosophe Michela Marzano1, « le corps est l’une des données constitutives et évidentes de l’existence humaine : c’est dans et avec son corps que chacun de nous est né, vit, meurt ; c’est dans et par son corps qu’on s’inscrit dans le monde et qu’on rencontre autrui ».

En consultation, le corps est souvent au premier plan : le corps qui fait mal, qui manque, qui déborde ; le corps et ses symptômes. Allongé ou non sur un divan, on le pose comme on peut, on tente de s’en débrouiller. On le parle beaucoup. La psychanalyse lacanienne enseigne que le corps n’existe que d’être parlé. Les réactions corporelles en sont la preuve: « la boule dans le ventre », « la gorge nouée », « les sueurs », « les rougissements », « le cœur qui s’accélère »…

C’est notamment dans ma pratique avec les tout-petits et dans l’accompagnement de femmes enceintes que mon regard sur le corps s’est modifié, que j’ai eu envie de m’y intéresser autrement, de m’interroger sur la façon dont le psychologue tient compte du corps dans son existence charnelle. Tout thérapeute doit savoir se mettre à hauteur de l’enfant, et même au sol, avec du mobilier adapté pour observer avec justesse son rapport à l’espace, sa capacité d’appréhension, pour lui permettre d’être bien dans son corps – et pas avec un bureau d’adulte, une chaise à escalader ! « Notre civilisation de la chaise nous fait vivre souvent dans un mobilier loin du plancher. L’enfant devra, lui, apprendre à rencontrer le sol qui le porte, à apprivoiser son contact, à s’en dégager pour se redresser »2, explique Catherine Maupas, masseur kinésithérapeute formatrice auprès du personnel de la petite enfance.

C’est aussi en travaillant avec des psychomotriciennes, ostéopathes, sages-femmes, kinésithérapeutes, médecins … que j’apprends à observer le corps et à décrypter son langage. Par exemple le désaccord exprimé par un corps en tension alors que le sujet annonce que « tout va très bien ! ».

Cas clinique : L’enfant qui ne voulait pas qu’on touche à son corps

La clinique avec les enfants montre que ce qui les conduit en consultation, ne fait pas nécessairement symptôme pour eux. Si les symptômes manifestés par l’enfant gênent, dérangent la famille, l’école … ils peuvent être un point d’identification sur lequel l’enfant s’appuie dans son développement.

Le cas de Lucas illustre le texte de Lacan « Note sur l’enfant ». Le symptôme de Lucas « se trouve (-t-il) en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale » ? « Le symptôme (…) se définit dans ce contexte comme représentant de la vérité. Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial. C’est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions».

Ou bien Lucas est-il « l’objet de la mère »  qui « n’a plus de fonction que de révéler la vérité de cet objet »? L’articulation se réduit de beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère. (…) La distance entre l’identification à l’idéal du moi et la part prise du désir de la mère, si elle n’a pas de médiation (celle qu’assure normalement la fonction du père) laisse l’enfant ouvert à toutes les prises fantasmatiques »3.

La rencontre au CMPP avec Lucas, 2 ans et demi :

Les crises de colère de Lucas, de plus en plus violentes, poussent ses parents à venir consulter. D’emblée, ils avouent ne plus parvenir à apaiser leur fils et se sentent démunis. L’anamnèse met en avant une panoplie de symptômes – refus de s’alimenter, troubles du sommeil, colère, agitation, apprentissage de la propreté problématique …

Un symptôme n’est pas évoqué par les parents, mais il apparaît rapidement en séance : Lucas refuse qu’on touche son corps  aussi bien dans les soins – lorsqu’il se blesse par exemple, que pour le contenir en cas de colère. Les crises de colère sont récurrentes, elles durent et épuisent toute la famille.

Un suivi avec un homéopathe et quelques séances d’ostéopathie permettent un apaisement un court temps. Si Lucas est un symptôme du couple parental, on peut entendre dans ces temps d’apaisement un appel à « l’autre du soin » ! C’est en venant parler à une psychologue de leur fils, d’eux, de leur histoire et dans ce qui va se jouer dans la rencontre avec Lucas qu’un autre nouage peut se profiler.

La colère comme identification à un trait du père :

A notre rencontre, Lucas évite volontairement mon regard ou alors a les sourcils froncés – me présentant le visage de la colère. La tétine dans la bouche, le doudou sur les yeux ou les oreilles… Tous les orifices sont clos laissant peu de place à la rencontre, à la relation à l’autre, au jeu. Son doudou, objet transitionnel, apparaît comme une protection entre lui et l’autre.

Pendant la troisième séance, sa mère le pose au sol à ma demande. Installée à sa hauteur, je lui propose d’aller voir les jouets. Il se laisse tomber au sol, hurle, se débat… mais ne se relève pas. Il est comme un nourrisson qui ne peut faire sans l’adulte, qui n’a que les pleurs et les cris pour tenter de se faire comprendre. Madame ne réagit pas. Elle reste passive. Je m’approche de lui, sans le toucher et tente de le contenir par ma voix : « que veux-tu ? Tu peux me parler, tu peux te relever si tu le souhaites ». Il faut le répéter plusieurs fois. Au bout d’un certain temps, Lucas cesse de crier, se redresse et grimpe sur sa mère.

Les parents se décrivent comme étant autoritaires. Les entretiens montrent qu’ils n’incarnent pas l’autorité. En particulier, le père souffre quasi physiquement quand il doit poser des limites à ses propres enfants. Cela l’insécurise, le renvoie à l’enfant nerveux qu’il était, à ses parents qui ne posaient aucune limite. « Je ne m’aime pas quand je suis en colère. Quand je m’emporte, je ne sais pas me calmer rapidement et tout le monde prend ! » Or il perd souvent son calme. Il aimerait que sa femme ne couve pas autant Lucas et qu’elle incarne – à sa place – l’autorité.

La relation entre Lucas et son père présente une ambivalence. D’un côté, Lucas donne satisfaction à son père en le réclamant la nuit et en étant plus câlin avec lui qu’avec sa mère. Il le convoque ainsi dans sa position féminine et maternelle – celle que son père veut assumer. C’est toujours le père qui se lève la nuit, aussi bien pour Lucas que pour son fils ainé, né d’une première union. D’un autre côté, Lucas renvoie à son père une image de lui-même insupportable. Il ajoute : « Plus on rentre en conflit, plus il revient vers moi ». Puis en déduit que ses deux fils s’expriment par la colère, comme lui. Il a toujours voulu devenir père, mais il garde « la  peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur ». Cet impossible à incarner l’autorité est un sujet de discorde dans le couple.

Lucas, le « bébé » de sa maman :

Lucas est le petit dernier de la famille, le seul enfant du couple. Madame a une fille et un fils d’un premier compagnon. Monsieur a un fils qui vit chez sa mère mais vient régulièrement. Au début de leur rencontre, Madame tombe enceinte. Elle avorte.

Monsieur lui en veut : « il l’aimait déjà ce bébé », dit-elle. Reçu seul, il confie l’avoir menacée de ne plus vouloir d’enfant si elle avortait. Il a eu le sentiment de ne pas avoir « son mot à dire ». Elle se justifie : ils sortaient tous deux d’une séparation, elle ne savait pas comment leur relation allait évoluer. Deux ans plus tard, le couple désire un enfant ensemble. Pendant la grossesse, un risque de trisomie crée une inquiétude (en fait, une erreur de calcul). Madame veut garder son enfant. Elle a l’idée que c’est sa dernière grossesse. Elle souhaite réussir à allaiter au moins 6 mois son bébé, le « pouponner jusqu’au bout ». Le doute plane une semaine. Puis s’en suit un réel soulagement.

Pour son fils ainé, Monsieur a également été confronté à un risque de trisomie et d’avortement thérapeutique : à 8 mois de gestation, son ex compagne doit faire une amniocentèse (qui se révèle négative). Dans les deux situations, Monsieur renonce à décider : « c’est le corps des femmes ».

Sa mère le nomme « bébé ». Lucas est pris par ce signifiant, avec le comportement que cela implique pour satisfaire sa mère. C’est quand Lucas parvient à dire à sa mère « Je ne suis plus un bébé », qu’elle cesse de l’appeler ainsi. Le langage prend alors son envol. A partir de ce moment, Lucas peut aussi s’adresser directement à moi ou même venir seul en séance.

Le jeu du « coucou où es-tu ? » :

Graciela CRESPIN nomme l’« appétence symbolique » : « cet appétit formidable de relation à l’Autre dont font preuve les nouveau-nés humains »4. En observant Lucas (son corps crispé, son regard soucieux, les colères…), en écoutant le discours de ses parents (« un bébé qui bougeait tout le temps » in utéro, peur des bruits, refus de retourner chez sa nounou, refus des soins…) et de ce qui s’élabore en séance, je mets au travail l’hypothèse d’un manque d’appétence symbolique.

Or ce manque « est de nature à obturer non seulement la rencontre mais aussi toute possibilité de transmission »5. Les angoisses de la mère – angoisses mortifères – pendant le temps de gestation ont-elles empêché la symbolisation du côté maternel ? Notamment le risque de trisomie évoqué ci-dessus mais aussi une crainte des diagnostics et une tendance à être hypocondriaque depuis le décès soudain de son père (6 ans avant sa dernière grossesse). La crainte d’un ptosis (chute de la paupière supérieure) pouvant nécessiter une intervention chirurgicale est levée à la naissance – le fils ainé de Monsieur a eu ce problème. Madame se dit également très angoissée par la mort subite du nourrisson.

Le jeu est primordial avec les enfants. Lors de nos premières rencontres, Lucas joue très peu et fait principalement des colères. Comment jouer avec lui ? Il ne quitte pas son doudou – son « objet transitionnel » dont Lacan précise qu’il est du côté de l’imaginaire mais sans s’y réduire. C’est un élément tiers entre la mère et l’enfant. Il appartient au corps de l’enfant et en même temps, il s’en détache.

Profitant que le doudou soit posé sur les genoux de Lucas, j’initie un jeu de « coucou, où es-tu doudou ? ». Bébé, il n’a pas connu avec ses parents le « coucou, où es-tu ? ». Ce jeu, à l’image du « fort-da » découvert par Freud, consiste en une alternance de présence et d’absence / apparition et disparation. Je m’adresse au doudou, pour laisser un espace entre Lucas et moi. Il se prend au jeu ! Il le cache sous la table puis le fait réapparaitre dans une grande hilarité. Dès que Lucas me le présente, je m’écrie, ravie : « Ah tu es là ! ». Il fait évoluer le jeu en se cachant derrière des jumelles ou en retournant ma chaise.

Alors qu’il se cogne, il me laisse lui apporter du réconfort en posant son doudou sur son genou. Petit à petit, au cours des séances suivantes, Lucas vient même s’asseoir plus près de moi, s’appuyant sur ma jambe ou mon épaule pour passer, s’adossant contre mon dos. Il laisse la tétine et le doudou de côté.

Conclusion :

Lucas semble trouver des solutions pour se sécuriser. Il tente de faire en sorte que le désir de la mère qu’il grandisse soit exprimé. Il se débrouille pour devenir un petit d’homme, un être parlant, il peut consentir à renoncer au Non.

Les séances semblent témoigner d’une symbolisation accessible pour Lucas. Ses parents ont choisi de venir au CMPP, ont investi l’espace thérapeutique, répondent aux sollicitations, et comme leur fils, ils sont au travail. Ils peuvent se soutenir de la parole de l’autre. Les rencontres se poursuivent avec Lucas pour soutenir son développement et avec ses parents pour les accompagner dans leur parentalité. Son père pourra-t-il être autre chose qu’une référence imaginaire en incarnant sa fonction paternelle ? Sa mère pourra-t-elle se défaire de ses angoisses mortifères ?

Ainsi « la rencontre inaugurale avec l’Autre ne se situe pas au moment de la naissance, mais (qu’) au contraire, dès la vie intra-utérine, pendant la gestation, le bébé humain est déjà en rapport avec cet autre humain qui le porte »6.

1 MARZANO Michela, La philosophie du corps, collection « Que sais-je ? », 2007, p.3.

2 MAUPAS Catherine, Un enfant épanoui, Paris, Hachette, 2012, p.133.

3 LACAN Jacques, « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.374-375.

4 CRESPIN Graciela, L’épopée symbolique du nouveau-né, Toulouse, Erès, 2013, p.27.

5 Ibid, p.29.

6 Ibid, p.25.

%d blogueurs aiment cette page :