Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’extime pour penser la Jouissance – Introduction à la 46ème soirée clinique « L’intra en mouvement »

Emilie EDELMAN

Tout d’abord, quelques mots quant au mouvement qui nous a amenés à cette soirée sur « l’intra en mouvement ». L’année dernière, à la même période à peu près, se tenait la soirée ayant pour thématique : « La relation et la subjectivité comme boussoles de la pratique clinique en CMP». Les intervenants d’alors nous ont témoigné ce qu’il pouvait en être de la pratique d’un clinicien œuvrant dans cette « branche » de l’institution psychiatrique qu’est le Centre Médico Psychologique, dispensant des soins en ambulatoire.

Mais l’arbre de l’institution psychiatrique a de nombreuses ramifications. C’est ainsi qu’est né le projet de faire intervenir des cliniciens dont la pratique (ou en tout cas une partie de la pratique) s’inscrit dans l’intra-hospitalier, c’est-à-dire dans les murs de l’hôpital psychiatrique, où les patients sont hospitalisés.

Pour ma part, j’exerce au CHI de Clermont de l’Oise et, comme la plupart des psychologues et psychiatres de mon hôpital, mon temps de travail est réparti entre les différentes structures du secteur dans lequel j’exerce, c’est-à-dire entre un CMP et des pavillons intra-hospitaliers (dits « entrants » et « chroniques »). Cette configuration du poste permet de rencontrer les patients aux différents moments de leur parcours de soin, mais aussi de tenter que leurs potentiels passages par l’hospitalisation donnent naissance à une demande de s’inscrire dans une démarche psychothérapique indépendante du moment « aigu » de leur malaise.

Je reprends le texte rédigé pour bâtir l’affiche de la soirée, parce que je souhaiterais, en guise d’introduction, amener quelques axes de réflexion sur la manière dont notre pratique en intra hospitalier nous renseigne, notamment par les embuches que nous pouvons y rencontrer, sur le fonctionnement de l’institution psychiatrique.

Bien qu’exerçant dans une institution de « santé mentale » se donnant pour objectif la guérison, l’autonomie et le bien-être du patient, le clinicien ouvre d’autres perspectives (qui parviennent parfois à s’articule aux premières) en pensant l’expérience de la « maladie » comme une expérience éminemment subjective, dont le sujet n’est pas que la victime, mais aussi l’acteur, dans la singularité qui est la sienne.

En ce sens, notre pratique orientée par la psychanalyse, loin de s’inscrire dans une démarche qui viendrait figer le symptôme -à éradiquer- en l’objectivant, sera sensible aux soubassements intrapsychiques, en mouvement, dudit symptôme, cherchant à dénouer, par une écoute de la parole du sujet et une prise en compte de ses effets (en tant qu’elle est adressée à un autre), ce qu’il en est du nœud de significations au lieu de l’inconscient.

En relisant mon écrit, je me suis aperçue que je décrivais, en les opposant :

La démarche prônée par l’ARS, qui demande à l’institution psychiatrique d’œuvrer en faveur de la « stabilisation » du patient, en usant de programmes de « réadaptation » et d’ « apprentissage », visant à combler ses divers « déficits ». La jolie question du mouvement, introduite par Dario dans le choix du titre de la soirée, est ici réduite à néant, puisque l’approche déficitaire (notamment de la psychose) fait des manifestations symptomatiques (et notamment du délire) un dysfonctionnement à maîtriser.

Et la psychanalyse qui, dans la lignée de Freud, pense le délire comme une « tentative de guérison ». Le mouvement est ici reconnu, retrouvé, c’est celui du travail subjectif au cœur des manifestations symptomatiques ; parce que ledit malade est bel et bien au travail pour qui sait l’entendre.

Mais cette opposition, bien qu’à mon sens justifiée, fait l’impasse sur la position du clinicien (psychiatre ou psychologue, en l’occurrence, dont la pratique est orientée par la psychanalyse) embauché par l’institution psychiatrique pour exercer en son sein. Bien que se référant à la psychanalyse, peut-on à ce point nier son appartenance à l’institution ? Qu’est-ce que produit cette appartenance ? Et comment ce qu’elle produit constitue un enseignement précieux sur le fonctionnement de l’institution elle-même ?

Tout d’abord, un bref retour sur la lecture freudienne des « institutions de soins » qui accueillent les « nerveux ». Freud évoque ce qu’il en est du transfert négatif, qu’il juge très fréquent dans les maisons de santé. Il souligne que « le malade quitte la maison de santé sans être changé ou en état de rechute, dès qu’il tombe sous la domination du transfert négatif ». Puis, sur la composante positive du transfert : « Le transfert érotique n’agit pas dans les maisons de santé de façon aussi inhibante car il est là, comme dans la vie, voilé au lieu d’être mis à découvert ». Et enfin : « Les maisons de santé ne tendent à rien d’autre qu’à se rendre le plus agréable possible au malade afin qu’il se sente à son aise là-bas […]. Par là-même, elles renoncent à le rendre plus fort devant la vie, plus capable d’accomplir ses propres tâches ».

Bien sûr, il faut lire ces lignes en les resituant dans le contexte de l’époque de leur écriture. Cependant, l’analyse de Freud est intéressante pour notre propos. L’institution serait le lieu d’un transfert « incomplet », ni trop négatif (pour éviter le départ du patient), ni trop positif (pour éviter l’embrasement des affects). L’institution travaillerait dans le sens d’un contrôle du transfert qui attacherait le sujet à l’institution, tout en réprimant ses affects. On retrouve ici la logique de la suggestion.

Comment comprendre cette construction institutionnelle d’un transfert « positivant » (et donc chronicisant) ? En nous appuyant sur la lecture freudienne du « malaise » de, et dans, la culture, on peut entendre combien la société passe une « commande » à l’institution psychiatrique, une commande qui va dans le sens de ses propres normes et de ses idéaux de la vie sociale. Ainsi, bien que servant le sujet (et bien que se mettant à l’écoute de sa souffrance), l’institution sert aussi la société et reconduit le déni (de la pulsion de mort, de la sexualité infantile, de la folie etc.) sur lequel elle s’institue. L’institution se trouverait donc, et je m’appuie ici sur la pensée de Paul-Laurent Assoun qui a rédigé la postface de l’ouvrage Malaise dans l’institution, à cet endroit qu’est la frontière entre la norme sociale (exigeant un voilement de la vérité du symptôme) et le choc du symptôme, c’est-à-dire l’expérience du réel comme impossible à supporter, en sa valeur irrésorbable de vérité. Nous pourrions dire que le but de re-normalisation sociale impose à l’institution un compromis avec l’exigence de vérité. Le fait d’être à la fois du côté du déni et du côté de la vérité, ferait de l’institution psychiatrique le lieu de rencontre avec la psychose, c’est-à-dire avec ce « malaise réalisé en sujet ».

Ce petit détour me semble important en ce qu’il nous permet, par la lecture que nous avons du fonctionnement institutionnel, de ne pas être captifs de l’imaginaire institutionnel, qui nous fait croire à l’Institution idéale. Nous pourrions alors trouver une place qui ne serait pas toute incluse (puisque nous ne sommes pas dupes), ni toute extérieure (position qui relèverait alors d’un idéal analytique qui ne voudrait rien savoir de la réalité dans laquelle sa pratique est prise) ; une place « extime » pourrions-nous dire. Et de cette place pourrait être pensée la jouissance propre à l’institution. Jouissance que l’on repère bien dans le travail auprès des patients « chroniques », patients psychotiques à l’aspect intemporel et hors-mouvement qui restent hospitalisés durant de très longues périodes dans des pavillons qui leur sont réservés : jouissance de l’institution d’un lien maternel tout-puissant, jouissance du sujet psychotique qui est l’objet de son propre idéal.

Présentation des deux intervenantes :

Laurence Hemmler, psychologue à l’hôpital d’Orsay et psychanalyste

Nathalie Glück, psychiatre à l’hôpital Sainte Anne

François Ansermet, Maria-Grazia Sorrentino, Malaise dans l’institution, le soignant et son désir, Edition Economica 2013

Freud, Sur la dynamique du transfert, 1912 in Œuvres Complètes Psychanalyse volume 11

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