Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Migration – Quatre éclairages sociologiques

Monique Geneviève GARNIER

I LA NAISSANCE DES VILLES

L’humanité a vécu à l’état nomade depuis le paléolithique, pour commencer à se sédentariser durant le néolithique. Si notre Histoire commence avec l’écriture, la notion de Protohistoire nomme l’étape au cours de laquelle les hommes amorcent une nouvelle version de la migration. Sous l’impact progressif de la maîtrise du bronze et du fer, ils deviennent agriculteurs et éleveurs. La Protohistoire se caractérise par une structuration croissante de la société. L’habitat se modifie, donne naissance aux premières agglomérations et engendre de nouveaux modes de socialisation qui seront à la base de la renommée des citées antiques. Les travaux archéologiques montrent, dès l’Antiquité, une appropriation de l’espace et du temps qui impulse le phénomène de l’agglomération, corollaire de l’apparition des villes. Ur, qui fut découverte par Charles Léonard Wooley, est l’un des premiers villages à être fondé (v. 4000 av. J.-C.) par les Sumériens appartenant à la culture d’El – Obeid. Dès avant 2800 av. J.-C., Ur était devenue l’une des cités-États sumériennes les plus prospères. Les grandes métropoles s’établissent historiquement, autour de la Méditerranée, sur la route de l’Inde. Antioche, devient un centre intellectuel et politique qui regroupe près d’un million d’habitants. Syracuse constitue un exemple de ville polynucléaire. Composée de cinq villes différentes (Pentapolis), elle donne naissance au concept de ville fédérée. Apamée est une ville militaire qui, à l’époque romaine, compte jusqu’à six cents milles habitants et forme une tétrapole avec Laodicée et Séleucie. On pourrait citer aussi Babylone, Alexandrie……

Toutes ces villes connaissent un rayonnement qui attire en leur lieu des peuples multiples. Chaque culture réside généralement dans des quartiers distincts mais jamais clos. Déjà, la question d’une intégration de toutes les subjectivités ainsi regroupées pose question. Le développement de la Cité incarne la variabilité d’expression sociale dont l’homme a fait preuve pour inventer son cadre de vie et conjuguer, au travers du temps et de l’espace, ses versions de la Citoyenneté et de la Civilisation.

La Cité a initié un état de droit, au sein duquel le droit d’asile politique a été reconnu dès la naissance des civilisations égyptienne, grecque et hébraïque. Plus proche de nous, Descartes a demandé l’asile aux Pays – Bas, Voltaire en Angleterre…..

Le droit d’asile reconnaît à toute personne la liberté de ses opinions politiques et de ses croyances religieuses, ainsi que la possibilité, à sa demande, d’obtenir la protection d’une autre autorité souveraine telle un pays étrange,r en cas de persécution

Le capitalisme a engendré l’apparition d’une nouvelle conception des rapports sociaux. Il a initié une migration fondée -et de plus en plus réduite- au facteur économique Ce qui est remarquable, au niveau de l’organisation de l’espace social, c’est que la révolution industrielle a fait naître, sous la forme du « pavillonnaire » ou des « grands ensembles ». l’anti – ville. Négation de la cité conçue en tant que lieu d’échange, le phénomène « banlieue », a introduit une dérégulation de la vie en commun.

Dans nos cités d’aujourd’hui, les effets de cette dérégulation font retour au travers du fait divers. Le fait divers disait Roland Barthes, est de l’ordre de « l’inclassable ». Il commence à exister là où le monde cesse d’être nommé. Il est précurseur d’anomie. Le fait divers fait symptôme et nous renvoie, au point de jonction du réel et du symbolique, un message, sons une forme inversée, témoignage de ce que notre capacité à discourir, n’a pas su prendre en compte du désir de l’Autre.

II LE CONCEPT D’ACCULTURATION

Le terme «acculturation», néologisme américain dérivé du latin «cultura», (action de cultiver la terre et au figuré action d’éduquer l’esprit), a été proposé dès 1880 par les anthropologues américains. Les anglais lui préféraient le terme de «cultural change», les espagnols celui de «transculturation» et les français l’expression d’«interpénétration des civilisations ». Mais le vocable nord américain finit par s’imposer. En 1936, le Memorendum for the study of acculturation signé par, Redfield, Linton et Herskovits, définit l’acculturation comme : «l’ensemble des phénomènes qui résulte d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de culture différente et qui entraîne des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes».

Il ne s’agit pas d’une simple modification formelle ou comportementale, mais bien de modifications profondes des représentations symboliques. Les modèles de référence, les valeurs et les croyances connaissent des bouleversements qui se produisent, non sans heurts, défis, blocages, refus, dérobades, mais aussi avec acceptation plus ou moins sélective et réorganisation culturelle.

Les anthropologues retiennent généralement quatre stratégies d’adaptation dont résultent quatre destins de l’acculturation :

  1. La marginalisation : a pour effet l’abandon de son identité culturelle sans adopter ou rejeter l’autre culture,

  2. La séparation : est le maintien de son identité culturelle sans adopter la culture de l’autre groupe,

  3. L’assimilation : consiste en l’abandon de son identité culturelle d’origine, pour adopter celle de la culture d’accueil,

  4. L’intégration : correspond au maintien de son identité culturelle (source) et conjointement, à l’adoption de la culture cible.

La taille et le poids respectifs des cultures en contact, le contexte démographique ou politique, la parenté ou l’éloignement ethniques des modes de vie, sont autant de facteurs qui provoquent des déséquilibres entre groupes majoritaires et minoritaires. Aux conditions historiques, économiques et sociales du mouvements d’acculturation, il y eu, dans les années soixante, extension du concept à la dimension de l’individu. A partir de ce deuxième niveau d’analyse, les notions d’ethnocentrisme et de relativisme culturel donneront une orientation plus particulièrement centrée sur les changements psychologiques engendrés par l’acculturation.. L’expérience de l’altérité génère, dans un premier temps, une période de profonde instabilité. La confrontation à la nouveauté, à l’inconnu, active de nouvelles représentations et des affects jusque là, souvent ignorés. Progressivement, le mouvement d’instabilité s’atténue et tend vers l’équilibre. Les individus se forgent de nouveaux repères et redéfinissent leurs places respectives dans l’espace culturel recomposé.

III LA LOGIQUE DE L’EXCLUSION : Norbert Elias

Norbert Elias a contribué au développement du «constructivisme». Cette théorie sociologique cherche à considérer la réalité sociale comme un processus dynamique, en construction permanente. Elle propose un modèle d’analyse qui remet en cause le vieux schéma dualiste «individu – société», qu’elle considère comme une opposition statique et artificielle. Elle révise notamment le concept plurisignifiant d’«identité sociale».. Les courants de la sociologie traditionnelle tendent à attribuer aux groupes sociaux, aux ethnies, des composantes identitaires dont la transmission serait quasi héréditaire. L’approche constructiviste cherche à mettre en valeur le travail symbolique qui se trouve à la base de ce processus d’appropriation d’une appartenance culturelle. Cette approche permet d’établir un parallèle entre l’étude sociologique des phénomènes d’acculturation et leur abord psychanalytique. Pour N. Elias, la constitution des groupes met en œuvre des formes spécifiques d’ «interdépendance » et de «pouvoir». Proche des idées développées par la métapsychologie de Freud, il pose que le processus de civilisation consiste en une médiation des pulsions, par les dispositifs normatifs qui canalisent l’expression libre de certains affects, notamment la violence et l’agressivité.

En 1950, N. Elias se consacre à l’étude d’une banlieue appartenant à une grande ville industrielle des Midlands, en Angleterre. Winston Parva se compose de trois zones d’habitation : un quartier bourgeois et deux quartiers ouvriers. Contrairement à ce que l’on pourrait s’attendre, le mécanisme de l’exclusion ne s’établit pas entre les deux classes sociales antagonistes, mais entre les anciens habitants de la communauté ouvrière et les nouveaux arrivants. Les nouveaux venus sont victimes de ségrégation, de stigmatisation et de rejet, alors qu’ils ne diffèrent ni par la race, ni par la langue ou la culture ni par la position économique des ouvriers établis. Il n’est pas possible d’invoquer le facteur numérique des deux groupes. Certes, les anciens sont plus nombreux que les nouveaux arrivés, mais ils le sont aussi par rapport au quartier bourgeois, sans que cela n’ait engendré une configuration hostile entre les deux communautés. L’auteur démontre que l’origine du phénomène de marginalisation des nouveaux arrivants est l’impact du mécanisme du «préjugé». Pour N. Elias, les préjugés sont façonnés, non pas à partir d’une expérience vécue de l’altérité, mais en fonction d’une structure de personnalité, elle – même mise en place dans la prime enfance. Le groupe source développe le processus de la marginalisation par peur de la différence et par crainte de la perte de sa cohésion sociale. Les préjugés servent à renforcer le sentiment de puissance et de valorisation du groupe source. Le groupe cible présente une structure avec des valeurs identitaires beaucoup moins ancrées. Cette fragilité communautaire rend possible l’impact de l’image véhiculée par les représentations du groupe source. L’effet de la marginalisation se développe selon la logique de l’identification à l’agresseur. Les membres du groupe cible finissent par intérioriser l’image dont ils sont victimes. L’impact de ce ravage est particulièrement puissant sur les jeunes adolescents qui peuvent alors facilement basculer dans la délinquance. Ce processus d’exclusion signifie fondamentalement, un refus de l’altérité et de l’interdépendance. L’ «autre» est imaginarisé comme radicalement différent et menaçant. Le refus de la rencontre par l’arme du préjugé peut se schématiser en quatre stades. Les membres du groupe source prélèvent un ou plusieurs traits de l’autre (caractéristique physique, comportement type, habitude langagière..). Dans un second temps, ils développent une interprétation erronée de la signification de ces traits et médiatisent cette fausse attribution par le biais de la rumeur. Le troisième temps de la caricature voit se déployer la projection des intentions agressives dirigées vers les membres du groupe cible. Au quatrième temps, le groupe source passe à l’acte et assoie son pouvoir par la mise en place des mesures de persécution, de discrimination et de privation des droits fondamentaux.

IV PROXIMITE ET CONFLIT : Georg Simmels

Contemporain de Freud, G. Simmel (1858 – 1918), envisage le conflit non pas comme un accident dans la vie des sociétés, mais comme un élément constitutif de la vie en groupe. Lewis A. Coser en reprenant le meilleur de l’auteur, montre dans sa thèse de doctorat, en 1956, que la théorie du conflit et celle de l’intégration ne sont pas à considérer comme deux paradigmes rivaux. Le conflit perd la centralité que lui avaient jusque là réservé les sociologues marxistes et ouvre du même coup, de nouveaux cadres d’analyse. Le conflit n’est plus considéré comme cause de violence : c’est le refus de le gérer qui précisément signale le déni de l’altérité. Le paradigme de ce mode de fonctionnement se révèle au sein du groupe sectaire. Les groupes sectaires développent une morale spécifique et exigent un dévouement absolu de leurs membres. Les engagements sociaux extérieurs au groupe sont regardés avec suspicion. Ces formations sont imperméables à toute variabilité de comportement, au regard des normes érigées en lois. Elles ont une forte tendance à l’autoritarisme et sont sujettes au contrôle de leaders charismatiques. Ce genre de collectif ne peut fonctionner sans poser pour principe implicite ou explicite, le refus radical de toute expression subjective chez ses membres. Il n’y a aucune place pour les différences internes. Un tel groupe doit continuellement engager des efforts de purification pour se protéger de l’implosion. Parallèlement, il est sans cesse en lutte avec l’extérieur et réagit avec violence contre toute forme de désaccord Pour le sectaire, la dissidence n’est pas une divergence d’opinion, mais une faute sacrilège. Dans la plupart des cas, comme le remarque Simmel, ce n’est pas la divergence en soi, mais plutôt le risque de fracture, de scission et de schisme qui nourrit le conflit. Cette crainte de la dissolution alimente les réactions violentes qui débouchent sur l’éradication de la dissidence. Selon le contexte, on parlera tantôt de renégat, d’apostat, de déserteur, de déviationniste, de dissident, de révisionniste, d’hérétique, voire de transfuge ou de traître. Il ne s’agit cependant que de modulations sur l’air de la séparation, qui menace le groupe d’affaiblissement, de dissolution, voire de liquidation. «Hérésie» vient du Grec «hairesis», nom formé à partir du verbe «haireo» qui signifie choisir et penser par soi – même. Le groupe sectaire définit comme hérétique tout individu qui propose une alternative là où le groupe ne veut pas en voir. Pour ce type de groupe, il est moins dangereux que le dissident rejoigne l’ennemi. Le renégat prend alors la figure du traite et la cohésion du groupe se trouve préservée. L’hérétique est beaucoup plus dangereux car il représente le risque d’éclatement du lien constituant le groupe. Quel est donc la nature de ce lien qui ne peut socialiser ses membres qu’au prix de l’exclusion de l’autre ?

Pour conclure :

Il nous parait incontournable – pour amorcer une explication de l’orientation du processus d’acculturation vers la marginalisation ou l’intégration – de revenir à l’enseignement freudien. Lorsqu’il rédige «Psychologie des masses et analyse du moi», Freud reproche aux interprétations de Gustave Le Bon et William Mc Dougall de présenter un caractère trop réducteur pour expliquer l’incidence de la vie en groupe sur les individus. Ces auteurs proposent l’effet de contagion et de suggestibilité qui serait comparable à celui obtenu sous hypnose. Freud déconstruit l’hypothèse de cette causalité basée sur le principe de la suggestion. Cette approche phénoménologique voile l’essentiel du sentiment d’appartenance qui s’origine dans l’opération du transfert. La liaison libidinale s’articule dans deux directions. La première, verticale, en direction du meneur, correspond au choix d’objet. La seconde, horizontale, est dirigée vers les autres membres, c’est l’identification. La pacification du collectif repose, au moins partiellement, sur l’élision d’une figure paternelle. L’Idéal du Moi et la cohésion du groupe sont fonction des conditions d’émergences de cette représentation emblématique. Une dizaine d’années plus tard, dans «Malaise dans la civilisation», Freud reprend sa conception des relations de la psychologie collective avec les pulsions et l’inconscient. L’intériorisation des règles sociales est l’effet de la sublimation. La culture en réprimant les pulsions permet le développement d’un lien libidinal inhibé quant au but. Ainsi socialisés, les hommes sont capables de géniales créations de l’esprit, comme le prouve en premier lieu, la langue elle-même. Mais le lien qui unit les membres de la communauté dispose de son inverse dans le corollaire de la haine. Pour résoudre l’apparent paradoxe de l’hostilité entre les groupes, Freud fait intervenir le narcissisme. Dès 1914, Freud avait établit une distinction entre la formation de l’idéal du moi, qui s’adresse à l’objet de la pulsion et la sublimation qui concerne le but de la pulsion : « La sublimation est un processus qui concerne la libido d’objet et consiste en ce que la pulsion se dirige vers un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle ; l’accent est mis ici sur la déviation qui éloigne du sexuel. L’idéalisation est un processus qui concerne l’objet et par lequel celui – ci est agrandi et exalté psychiquement sans que sa nature soit changée » (Freud, 1914, p 98).

Dans son retour à Freud, Lacan en introduisant la logique du Signifiant, démontre que les lois de l’inconscient découvertes par Freud, sont les lois du langage. En 1968, lorsqu’il aborde son séminaire « d’un Autre à l’autre », il interroge les rapports de la jouissance et de la parole en nouant deux concepts de son enseignement. Le premier écrit avec un A majuscule, désigne un lieu symbolique d’où émane tout langage : le discours de l’inconscient qui détermine le sujet dans sa relation au désir. Le second, écrit avec un a minuscule circonscrit l’objet du désir en tant qu’il se dérobe au sujet. Le mode d’entrée du sujet dans le circuit de la parole conditionne la mise en place de l’Idéal du Moi à partir duquel il soutiendra sa position subjective et son inscription symbolique dans l’espace social par le jeu de la sublimation. Les dérives actuelles de l’acculturation nous invitent à réinterroger ces concepts fondamentaux qui nous rappellent que l’altérité ne s’établit pas sur un mode dyadique mais selon une structure triangulaire dans laquelle le signifiant impose ses propres lois à chacun des partenaires. L’altérité ne se réduit pas à un échange entre le moi et son semblable. Elle nécessite un échange à quatre termes, dans lequel sont impliqués tout à la fois, le sujet en tant qu’il cherche à s’énoncer et l’Autre comme trésor des signifiants.

Références bibliographiques (éditions françaises)

  • N. Elias « La Civilisation des mœurs », 1974, en poche Pocket

  • N. Elias « La Dynamique de l’Occident », 1975, en poche Pocket

  • N. Elias « La Société des individus », Fayard, 1991

  • N. Elias « Logiques de l’exclusion », en poche Pocket, 2001

  • S. Freud « Pour Introduire le narcissisme », (1914), in : La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969

  • S. Freud « Psychologie des masses et analyse du moi, in : Oeuvres Complètes, T. XVI, Paris, PUF, 1991

  • S. Freud « Malaise dans la culture, Oeuvres Complètes, T. XVIII, Paris, PUF, 1994

  • J. Lacan « D’un Autre à l’autre » Séminaire XVI (1968/69) – SEUIL, 2006

  • Lewis A. Coser, Les Fonctions du conflit social (1956), Paris, PUF, 1982

  • G. Simmel «Sociologie, étude des formes de la socialisation», P.U.F., 1999

  • G. Simmel «Secret et sociétés secrète»s, Circé, 1991

  • G. Simmel «Le Conflit », Circé, 1992

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