Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Mme B. : Un dispositif sur mesure – 9eme Journée – Ruptures et continuité

AFFICHE-25-0912 RUPTURE

Cédrine MONIER

 Je vais tenter, au travers du cas ici de Mme B., de mettre en avant comment un dispositif inédit, celui de l’intervention régulière du psychologue à domicile, pu permettre à cette femme en se saisissant de l’offre faite de rétablir une certaine continuité du lien de parole, d’inventer son usage de l’appui transférentiel, en s’engageant dans un processus de séparation jusque-là figé, qui la laissait seule, sombrer dans un hors-temps mortifère.

 

Je rencontre Mme B. âgée de 50 ans, chez elle depuis dix mois, comme le permet le dispositif d’appui à domicile de l’EPOC (Espace Psychanalytique d’Orientation et de Consultation). Elle avait précédemment rencontré dans nos locaux une collègue, puis interrompu sans refaire signe.

 

C’est le service social qui l’accompagne dans le cadre des suites du décès de son conjoint qui nous sollicite pour une intervention à domicile cette fois, car l’état de santé de Mme B. s’est dégradé : elle souffre en effet d’une pathologie digestive chronique qui lui vaut un statut d’invalidité depuis 3 ans et a perdu brutalement son mari il y a 2 ans. Elle vit actuellement avec ses 3 enfants à sa charge et se trouve particulièrement isolée. Cet isolement et la présentation dépressive de Mme B. alertent son assistante sociale qui lui reparle de l’EPOC. Mme B. reconnait « avoir besoin de parler », mais insiste sur son incapacité à sortir de chez elle.

 

Le corps, au premier plan

 

Lors des premières rencontres, Mme B. m’accueille chez elle dans une atmosphère de pénombre, rideaux tirés, comme coupée du monde. Originaire d’Asie du Sud, son expression en français est malaisée, mais suffisante pour permettre les entretiens.

 

Elle évoque tout d’abord essentiellement   ses problèmes somatiques qui lui pèsent au quotidien en raison de leur chronicité et qu’elle présente comme cause de son isolement, « ça ne guérit pas », dit-elle découragée. Ces symptômes nécessitent en effet qu’elle puisse se rendre à tout moment de façon impérieuse aux toilettes, ce qui décourage toute idée de sortie du domicile. Elle m’explique également en pleurant que son fils aîné, âgé d’une vingtaine d’années, se tient quasi cloîtré dans sa chambre depuis le décès du père presque 2 ans plus tôt et ce, malgré les incitations du médecin de famille à aller consulter en CMP. Mme B. est très inquiète pour lui.

 

L’autre sujet d’inquiétude qu’elle aborde, mais surtout me montre, concerne sa difficulté à s’y retrouver dans l’ensemble de ses papiers et démarches administratives : perdue, elle déballe devant moi des piles de courriers en vrac, sans parvenir à s’y retrouver, me demandant d’en relire certains avec elle, doutant toujours d’en avoir bien compris le contenu. Des échanges avec l’assistante sociale qui me contacte par téléphone, nous permettront de répartir les interventions de chacune et d’éclairer Mme B. à ce sujet, mais jamais tout à fait, comme si tout cela restait lié pour elle.

« Avant tout était bien »

 

Ce tournant que Mme B. évoque, d’abord discrètement puis plus centralement au cours de nos rencontres, c’est le décès brutal de son conjoint deux ans plus tôt alors qu’elle est elle- même hospitalisée. La dimension de trauma ne fait pas de doute, « alors qu’il n’était jamais malade, lui… » me dit-elle, « ce n’est pas normal, pourquoi ?… la vie comme ça c’est moche ». Elle pourra dire que le choc central pour elle fût de ne pas retrouver son conjoint au domicile à son retour de l’hôpital, rien n’était plus comme avant.

 

Mme B. me parlera alors de cette vie d’avant.

 

Originaire d’un pays d’Asie du Sud, le couple s’exile en France afin de fuir les exactions liées à l’instabilité politique dans leur pays. Madame était là-bas enseignante. Une partie de la famille reste au pays, dont la grand-mère de Mme B., qui l’a élevée en partie et à laquelle elle est très attachée.

 

Une fois en France le couple a un parcours d’ « intégration » exemplaire, monsieur reprenant des études pour tenter d’obtenir des équivalences avec le diplôme supérieur obtenu dans son pays. Mme B., empêchée par la langue, se contente d’un travail modeste mais indispensable pour faire vivre la famille, dans une enseigne de distribution, à laquelle elle restera fidèle de longues années avant d’être mise en invalidité. De cette période d’activité professionnelle, Mme B. me dira d’abord le souvenir agréable qu’elle garde, surtout d’un certain type de

« clients » dont elle parle avec tendresse, « les personnes âgées, les grands-mères, là à 9h tous les matins, certaines avaient 90 ans». Elle me parle également d’un couple d’amis

« âgés » longtemps fréquentés et chez qui ils étaient invités à partir en vacances, « à la campagne » insiste-t-elle. Mme B. regrette de ne pas pouvoir déménager et envie sa sœur domiciliée en banlieue, un endroit « beaucoup plus calme ».

 

Lorsque je souligne l’insistance de ce signifiant « grand-mère », Mme B. m’explique son attachement pour cette grand-mère qui l’a un temps élevée et qu’elle adorait. Elle pleure en m’expliquant que sa grand-mère est décédée sans qu’elle n’ait pu retourner là-bas la revoir. Un souvenir lui revient, elle m’explique : « On était beaucoup dehors là-bas et je montais dans les arbres attraper les mangues, c’était délicieux », me décrivant un environnement de

« nature, d’arbres,   de plages » ajoute-t-elle, et la chaleur du climat, avant les bouleversements politiques.

 

De la vie en France elle m’explique surtout à quel point son mari constituait le pilier de la famille, tant au foyer, où il prenait particulièrement plaisir à « faire à manger, il adorait », dit- elle, qu’en ce qui concernait toutes les démarches sociales et administratives. A ce moment Mme B. peut dire : « Il s’occupait de tout ! », en souriant et repérant son propre choix de s’en remettre complètement à son partenaire. Ainsi se trouvaient noués pour elle ce deuil, l’exil et l’impossibilité dans laquelle elle était face aux différentes démarches, totalement déboussolée.


Le risque d’un nouvel exil

Derrière la plainte somatique au premier plan, c’est donc plutôt semble-t-il au risque de l’isolement et de la rupture du lien social que se trouve soumise Mme B., dans ce pays où elle vit pourtant depuis une vingtaine d’années. La disparition du mari, pilier de la famille, ramène Mme B. à une dangereuse solitude, comme à nouveau exilée. L’atmosphère en vase clos de l’appartement en témoigne. Mme B. me dira effectivement combien la barrière de la langue lui rend laborieuse toute démarche, même médicale, lasse de ne pouvoir exprimer comme elle le souhaite ses ressentis. Face à cette lassitude, le risque est qu’elle ne se fasse oublier, comme elle a pu m’expliquer à quel point son « ras-le-bol » de l’hôpital peut l’amener à minimiser ses plaintes et douleurs pour ne pas y retourner. De la même façon, elle explique qu’elle renonce plus régulièrement à solliciter l’aide de sa sœur pour l’accompagner car, dit-elle, « les gens en ont marre, c’est pas drôle et ils travaillent ». On voit dans ce cas que la venue au domicile de l’intervenant apparaissait comme un acte nécessaire afin d’éviter le laissé-tombé de ce sujet.

 

Le nouage du transfert : un point d’appui dont elle se sert, en le sachant

 

Mme B., soutenue par mes questions, évoque progressivement davantage son pays et ses regrets, en lien à sa maladie, me disant que « là-bas ça ne serait pas pareilil y a la famille, on n’est pas seuls, on se soigne avec les plantes… et le climat, ici il fait froid…là-bas toutes les maisons sont ouvertes !», mettant pour la première fois des mots sur son isolement actuel noué au déracinement initial.

 

Simultanément à l’entrée dans un discours sur son histoire et son pays, Mme B. pourra commencer à parler de la douleur de la disparition de son mari. De confession hindouiste, elle m’explique alors l’origine de sa sensibilité au catholicisme et se rappelle le voyage à Lourdes que son mari avait organisé pour elle en espérant sa guérison. Elle me dit un peu plus tard être retournée le dimanche à l’église pour la première fois depuis sa disparition, souriant de sa maladresse liée au fait qu’elle ne « connaît pas bien » les rites, mais ayant fait preuve de volonté en surmontant cela pour s’intégrer à la cérémonie. Elle m’apprend les différences avec les rites funéraires hindouistes et me dit son souhait de pouvoir retourner dans son pays lorsqu’elle ira mieux pour célébrer là-bas, dans la tradition, la mort de son mari. La fois suivante elle me propose à la fin de notre rendez-vous une part du gâteau qu’elle a fait, pour la date de l’anniversaire du défunt. On peut faire l’hypothèse ici d’une possible relance d’un travail de deuil jusque-là suspendu, d’autant plus que Madame B. se trouve coupée de ses croyances d’origine. Plus tard, cherchant des papiers dans le portefeuille de son mari, Mme B. m’explique qu’elle n’avait pas pu retoucher à cet objet jusque-là, ni aux dernières traces écrites du défunt. Elle retrouve l’acte de décès produit par l’hôpital et pour la première fois se fâche : « Je savais qu’il n’arrivait pas à aller aux toilettes tout seul, et ils ne voulaient pas que je vienne, pas avant midi! » me dit-elle. Monsieur est décédé un matin, après une chute dans les toilettes.

 

Après quelque temps Mme B. semble pouvoir retrouver une certaine « assiette » en se saisissant des appuis proposés, notamment de l’espace de parole ainsi que du lien entretenu entre les différents intervenants, puisque les travailleurs sociaux me contactent régulièrement pour échanger à son sujet.

 

Au fils des semaines, les rideaux de l’appartement et les fenêtres sont plus souvent ouverts, la lumière entre dans les lieux, des plantes poussent sur le balcon. Mme B. est plus souriante et son ton plus léger.

Les déplacements vers l’extérieur (rendez-vous médicaux) semblent moins lui peser, elle ne souhaite plus prendre l’ambulance car « les gens vont savoir que je suis malade » dit-elle, et préfère un taxi, voire reprend les transports sur de courts trajets. Cette liberté de circulation retrouvée, indépendamment d’une amélioration physique objective, fait signe d’un bougé du côté du sujet.

 

Lorsque je lui fais remarquer, au sujet de l’offre qu’elle me fait depuis quelque temps d’emporter quelque chose qu’elle vient de cuisiner : « Le mardi vous me faites à manger ! », elle rit et me dit : « Quand ça va pas les gens viennent pas te voir, alors j’ai pas envie de parler de tout ça quand ils viennent. Tout ça je peux en parler avec toi, c’est pas pareil. »

 

Mme B. sait à partir de ce moment pourquoi elle peut s’adresser spécifiquement à la psychologue et paye pour ça. Ce premier temps du suivi signe le nouage du transfert, moins dans le sens classique d’un sujet supposé savoir, que sur le versant de la présence même de la psychologue qui, via ce dispositif à domicile, est venue représenter un « point d’adresse incarné », comme le propose Gil Caroz au sujet du transfert dans la psychose ordinaire. Transfert qui se spécifie pour Mme B. de s’adresser aux traits suivants élus chez la psychologue : D’être une femme, qui l’écoute et de surcroit pourquoi pas une mère, puisque visiblement enceinte. Cette modalité transférentielle peu commune permit la relance d’un certain élan vital et contribua à susciter chez ce sujet une ouverture à minima de l’inconscient, comme les rencontres ultérieures en témoignent, au travers d’un rêve, qui ne sera pas sans effets.

 

Un rêve

 

Récemment, Mme B. me parle pour la première fois, d’un rêve. Surprise, elle ne comprend pas sa survenue. Elle m’explique qu’elle fait souvent « des cauchemars du pays« , mais celui-ci est différent et l’étonne. Je lui demande de me raconter : « C’était dans le magasin [son lieu de travail]. Ma collègue s’énervait et alors je me mettais à crier après elle et je lui disais, tu es folle! Tu es folle! C’est ta faute tout ça, si je suis malade! Et je criais, je criais! » Mme B. me dit, un peu gênée : « Je ne comprends pas pourquoi ce rêve, cette nuit, ça fait 15 ans que je ne l’ai pas vue. » Elle se demande si ce rêve n’est pas un mauvais présage en m’expliquant que c’est une croyance dans son pays. Je lui demande de me parler de cette collègue. Elle m’explique sa sournoiserie, les vols qu’elle commettait dans le magasin et les manigances. Mme B. insiste, « Moi, dans mon pays ce n’est pas comme ça, le travail c’est le travail, moi je travaillais et je ne disais rien. » Elle m’explique qu’elle n’a jamais osé répondre à cette femme, ni la dénoncer, « Je gardais tout dedans« . Mme B. m’explique alors que les médecins lui avaient indiqué la composante psychogène de sa maladie digestive, « Ils m’ont dit que j’étais trop nerveuse avec mon travail« . Je lui propose : « Voilà, c’est un peu ce que votre rêve dit ». Elle sourit et dit au sujet de cette collègue : « J’aurais voulu la tuer! » C’est donc au moment où le transfert se noue, avec une femme occidentale en la personne de la psychologue, que se réactualise pour Mme B. le choc culturel probablement vécu et incarné un temps par cette collègue, figure mauvaise de la femme occidentale qu’elle rencontre alors et dont elle peut maintenant parler, 15 ans plus tard. Son interprétation porte sur la recherche de sens à donner à sa maladie. Mais ce rêve révèle aussi une autre vérité comme nous allons le voir par la suite. S’y formule un reproche, l’expression d’une hostilité, déplacée sur le

 

personnage de la collègue, mais qui n’est sans doute pas étrangère à la précieuse indication de Freud au sujet du deuil pathologique qu’il spécifie ainsi, je cite : « La perte de l’objet d’amour [y] est une occasion privilégiée de faire […] apparaître l’ambivalence des relations d’amour », fin de citation. La dépression, voire la maladie, venant masquer l’hostilité.

Un effet de séparation salutaire

 

L’engagement du processus de deuil ainsi qu’une « reconnexion » avec la culture et les croyances propres au sujet, soutenus par le transfert, permirent d’engager une stratégie visant à induire ou pointer des ruptures au sein de l’identification mortifère qui semblait écraser le sujet sous le poids du réel : Décès du mari, maladie et enfermement du fils, se présentant en effet dans une dangereuse continuité.

 

Quelques interventions permirent d’isoler, d’une part la question de la disparition du mari, et d’autre part les tracas liés à la maladie. Ceci permit à Mme B. d’énoncer récemment : « Cette vie c’est trop dur…si il y avait seulement une chose, mon mari mort…mais la maladie et mon fils qui ne sort pas, c’est trop ! », énonciation qui porte la trace d’un premier effet de séparation et que le sujet ponctue un peu plus tard par un repérage inédit de sa propre position : « Toute seule dans cette maison c’est trop triste, je suis comme morte ! ». Formulation à partir de laquelle dorénavant des effets de coupure d’avec cette dimension mortifère se feront sentir, dans le rapport au personnage du défunt, à la maladie ainsi que dans le rapport au futur.

 

Mme B. m’apprend récemment qu’elle a décidé de prendre à son compte les conseils d’un médecin remplaçant rencontré cet été à l’hôpital : « Une femme ! », insiste – t – elle, « et surtout qui a discuté longtemps avec moi, presque une heure ! ». Elle aurait conseillé de davantage sortir, s’occuper, partir en vacances et envisagerait même de diminuer le traitement médicamenteux ; et ce que Mme B. a retenu surtout de cet entretien : « Si ça va la tête, la maladie ça va mieux ! »

 

Mme B. me dit également qu’elle a eu plusieurs contacts avec d’autres femmes de sa connaissance, qui elles aussi ont perdu leur mari. Elle remarque : « Mais la première, ses enfants vont bien…Et l’autre, elle a déménagé… ». Mme B. songe depuis peu à déménager, peut-être en banlieue, car, dit-elle, « il y a plus de parcs, d’arbres… peut-être au bord de l’eau », reprenant ici certains signifiants forts faisant référence à son histoire et son pays, ce que je soutiens. Elle envisage, enfin, de faire dans l’année qui vient un voyage dans son pays avec une amie, afin de pouvoir accomplir là-bas les rites funéraires dans la tradition, ce qu’elle n’a pu faire en France, mais aussi, pour s’occuper d’elle, en se soignant avec les remèdes locaux.

 

Finalement, lors d’un de nos derniers entretiens, Mme B. aborde une toute nouvelle version du fonctionnement familial du vivant du mari, entamant la figure idéale jusque-là intouchée et qui permet de préciser l’interprétation du rêve. Une position critique à l’égard de son conjoint peut commencer à s’énoncer, au travers d’un reproche qu’elle lui adresse pour la première fois, situant ce dit dans un après-coup du rêve et de son effet de vérité : En effet, les « bêtises » de son mari, comme elle dit, ne sont pas étrangères aux difficultés financières actuelles de madame, car, m’explique-t-elle, « il dépensait » et dispensait généreusement l’argent qu’elle seule gagnait, laborieusement. Mme B. m’explique également que peu de temps avant son décès, voyant sa femme malade, monsieur lui avait promis « d’arrêter les bêtises« , c’est-à-dire de se mettre au travail et d’économiser. Mme B. me dit alors le désir

 

qu’elle avait depuis longtemps : « Acheter une maison, avec un jardin, comme ma sœur. Elle est pourtant arrivée plus tard en France, nous, ça fait vingt-cinq ans, et je suis toujours là! » dit-elle, exaspérée et déçue, me montrant l’appartement. C’est donc bien au mari que s’adressait l’hostilité du rêve, déplacée sur le personnage de la collègue voleuse, comme elle le confirme ici. Un reproche s’énonce, pour la première fois, un dit qui entame résolument la version idéale initiale de cette « vie d’avant ».

Pour conclure : La façon dont cette femme, issue d’une culture et de croyances éloignées des références occidentales et psychanalytiques, s’est emparée de la proposition de rencontre avec un psychologue, est tout à fait singulière. C’est bien, semble – t – il, la restauration possible de la parole adressée à un Autre qui vient chez elle et l’écoute autrement, qui permit l’invention pour elle d’une version originale de l’inscription dans le transfert et de son usage, en tirant profit de la vérité qui émergea d’une formation de l’inconscient et en renouant avec un certain sentiment de vie.

 

 

 

1 Gil CAROZ, « Quelques remarques sur la direction de la cure dans la psychose ordinaire », Quarto, 94-95, janvier 2009, p.59.

 

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