Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Présentation de la 15e soirée de l’atelier de Criminologie « Boucler la répétition, l’ouverture vers l’incurable »

Dario MORALES

« Cerner l’incurable » ; abord de ce qui reste en marge au déchiffrage de la répétition et qui résiste au travail thérapeutique, qui revient sans cesse comme boucle, destin de ce qui fait retour, part inassimilable, stagnation, jouissance qui ne fait pas symptôme pour le sujet  et qui reste au cœur de la répétition, part incurable, part maudite. Ici il s’agit dans un premier temps de mettre la répétition à l’épreuve du transfert donc à une supposition du savoir, car le transfert pousse à mettre en forme le symptôme par le chiffrage et donc le passage de la jouissance en signifiant, les tours de la répétition permettant alors d’accéder à une répétition qui s’ouvre à l’autre, voire au désir du sujet ; et d’autre part de mettre en évidence comment le travail de la cure ne se limite pas à faire apparaître un effet de vérité, mais de faire résonner également la jouissance enfermée, proche de ce qui fait trauma chez le sujet. C’est donc la rencontre avec cet incurable, l’irréductible de la jouissance qui viendra également faire une ultime différence avec la boucle de la répétition. La cure nous montre alors cette difficulté majeure, parfois inatteignable chez certains sujets. Mais cet horizon n’est jamais écarté dans la cure, car il reste de l’ordre du possible, dans lequel s’expose la relation du sujet avec son inconscient et se vérifie comment il peut éclairer son mode particulier de jouissance, la contingence qui a tracé son destin.

Le thème de la soirée pose une question cruciale, quel peut être l’effet du travail sous transfert de la répétition, puisqu’il est exclu que l’on en vienne à bout, du réel selon l’expression de Lacan !

Une différence viendra éclairer ce point. La répétition de la chaîne signifiante et la répétition dont s’esbigne le réel, je reprends le terme de Lacan (Autres Ecrits, pg541), le réel se sauve veut dire qu’il n’est pas évident à rattraper. Cela est quand même lourd de conséquences surtout lorsque l’on se pose la question de savoir si la répétition est un processus sans fin. On peut imaginer que le sujet peut tenter de venir à bout de la répétition de la chaîne signifiante mais qu’il est impossible d’aménager une sortie complète pour le réel qui gît au sein de l’inconscient, l’incurable par essence et qui concerne l’incidence de la jouissance. La chaîne signifiante possède sa temporalité propre, nous avions évoqué les signifiants qui représentent le sujet dans son dire, les signifiants s’actualisent ; de l’autre, du point de vue de l’inconscient des éléments qui ne sont pas à proprement parler des signifiants et qui échappent au sens, qui ne représentent rien mais qui affectent la jouissance des corps. Il y a donc un croissement de ces deux répétitions. Le sujet se croit naïvement maître de lui-même, mais il reçoit un signe qui vient du réel et qui le divise. La jouissance s’infiltre et fait symptôme. Le sujet est ainsi rattrapé. Dès lors, l’expérience de la cure s’oriente à partir du symptôme. La répétition montre ainsi sa première dimension en tant qu’indice d’un échec dans la symbolisation ; l’expérience de la cure vise alors sa mise en forme signifiante. Mais inversement la cure nous apprend jusqu’à quel point le symptôme a du mal à disparaître et demeure une part qui tend à se perpétuer sous le régime de la compulsion, qui insiste et qui persiste : c’est cela que Lacan désigne avec le terme de jouissance. Le patient, nous dit Freud, développe, sous transfert, une compulsion de répétition qui émane de sa résistance au traitement. Les résistances, ajoute-t-il, déterminent l’ordre de ses diverses répétitions, en mettant en acte ses inhibitions, ses attitudes inadéquates, ses traits de caractère pathologiques qui sont à l’origine de la morbidité de sa névrose. Là où la pulsion règne en maître, la répétition devient butée, inertie, fermeture de l’inconscient et rupture du lien avec le rapport au savoir ; on peut insister sur ceci, dans la cure est mise à l’épreuve la répétition qui convoque ainsi le savoir inconscient, des signifiants où s’est aliéné la demande, le désir, mais au fur et à mesure que se déploie cette répétition se révèle la faille de l’Autre, un savoir qui ne détermine pas le sujet qui n’est pas corrélé à la chaîne mais à l’objet a. Ce mouvement fait apparaître un trou dans le savoir, trou qui sera bordé par les signifiants mais dont il restera toujours un bout que le signifiant ne parviendra pas à serrer. La symbolisation produit le reste, répercute la perte de jouissance dans ce reste, exemple les rêves de répétition, où comme le dit Blanchot, « se produit le harcèlement ineffable d’une réalité qui toujours s’échappe et à quoi on ne peut échapper ». Le fait qu’une vérité ne cesse d’échapper au sujet. Ces rêves peuvent aller jusqu’à « intranquilliser » le sujet, l’éveillant à une vérité qui, depuis toujours, n’aura cessé de lui manquer, mais qui pour toujours, se rappellera de lui. Je vais l’illustrer autrement par l’image suivante : le sujet fait le tour de la demande jusqu’au point où il fait l’expérience de l’impossible, à condition bien entendu que la répétition soit mise en perspective avec l’impossible dont son autre nom s’articule avec ce reste inassimilable qu’est le « trauma ». Je reviens à la scène traumatique parce qu’elle caractérise le fait que le sujet fait l’expérience de la séparation du corps et de la jouissance, dans l’impossibilité à le saisir avec le signifiant. C’est ici où se décident les enjeux cliniques. On peut imaginer que ce qui est recherché vise à réparer la faille qui sépare le corps de la jouissance, croyance un peu naïve mais par contre il serait davantage possible de produire une altérité, à savoir cesser de croire que le phallus existe, cesser de croire que l’Autre peut se le procurer ou mieux cesser de le demander. D’ailleurs la pratique pousse à joindre un indice qui permettrait d’assurer que la cessation n’est pas une pure fiction qu’il y a une perte de jouissance. J’avais utilisé lors de la soirée de Mai le terme d’entropie pour dire qu’à chaque tour la jouissance n’est pas la même. Autrement dit, on peut suggérer que ce qui est visé est que le rapport à la jouissance ne reste pas identique, que le sujet parvienne tout au moins sur certains aspects, à s’autoriser sans l’Autre. Ou bien que le sujet fasse les tours de la répétition afin d’accéder à une répétition qui soit une ouverture à l’autre, pacifiée de sa relation à l’autre. Part maudite, part incurable mais qui peut rendre au sujet une forme moins inhumaine de jouissance.

%d blogueurs aiment cette page :