Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

« Une autre lecture du parricide, le meurtre du fils »

« Une autre lecture du parricide, le meurtre du fils »

 

Dario MORALES

 

 

Etre père est une fonction, une réalité, une représentation imaginaire marquée de puissance, d’autorité, d’idéal, mais aussi de désir : pour devenir père, il faut tuer son propre père, de fils, advient pour le sujet, le père. Mais pour exercer sa fonction symbolique, ce nouveau père doit être mort ; castré par les effets du signifiant, car il offre son phallus à travers son nom à la future mère. Un père qui se prend pour un père qui ne se laisse pas tuer car trop puissant, trop autoritaire ou idéal, n’est pas un père. Il est juste un fils, ou un sujet en position de fils, position plus sûre car le fils n’est pas voué à la mort comme le père. Il peut être juste tué. Vous connaissez l’histoire de Mateo Falcone dont Mérimée réactualise le mythe du héros tragique, le parricide par le meurtre du fils. Le narrateur propose une image violente et inquiétante de Mateo, il peut tuer pour se débarrasser d’un rival lorsqu’il s’agit de se marier à une fille qu’il aime. Du coup on comprend que Mateo place ses propres valeurs, fidélité à la parole donnée au dessus des individus. La vie humaine et la loi ont pour lui moins de prix que l’honneur, ici idéalisé. Il sera donc pris à son propre piège lorsque son fils Fortunato âgé de 10 ans trahit par cupidité – convoitise – l’honneur familial dont le père était le garant. Un bandit en fuite s’arrête devant la maison paternelle et demande à être caché. Le petit garçon accepte de le faire sous un tas de foin après avoir accepté cinq francs du bandit. Mais une troupe de gendarmes le suit, ils demandent au garçon s’il a vu le proscrit. En dépit des menaces de l’adjudant, le garçonnet n’accepte pas qu’il eût vu le bandit. Mais à la proposition d’accepter une montre il dénonce le lieu de la cachette. Mateo Falcone et sa femme rentrent à ce moment après une courte absence. L’adjuvant raconte ce qui s’est passé et la mère voit la montre. Mateo, très déçu, entend le bandit fait prisonnier dire quand il est amené par les gendarmes : « c’est la maison d’un traître », cette parole fait effet d’une interprétation pour Mateo, énervé et honteux, il amène son fils dans le maquis et le tue pour garder son honneur. « Justice », conclut le père.

 

Il y a dans cette nouvelle les ingrédients du meurtre symbolique ; un mot sur le petit garçon, Fortunato, à travers les actes : cacher le bandit et le dénoncer ensuite, il effectue ainsi fantasmatiquement un parricide car il prend des initiatives, il prend du nom, il cherche à transformer « le nom du père » en « nom du fils », sauf qu’il le fait à sa manière, il n’est pas fidèle au père, il trahit sa loi. Ici, le père n’a pas à intervenir pour réguler quoi que ce soit, ni à l’arrêter parce qu’il est mis sur le fait accompli. Je dirais même plus, Fortunato fait un pas en dehors du chemin tracé par l’idéal du père, il le payera de sa vie. Il lui aurait suffi, peut-être, d’être fidèle au père, suivre sa voie, de ne pas dévier, pour échapper à la mort. Mais qu’en aurait-il été alors de son désir et de sa liberté par rapport à la tyrannie de ce père ?

 

La fidélité au père est en rapport avec l’idéal : le sujet se sent en sécurité lorsqu’il reste fidèle à une figure paternelle idéale. Et l’idéal est censé « protéger » le sujet d’un désir, qui est toujours contradictoire et trompeur, du coup il se soutient du père pour se « protéger » de ses propres désirs contradictoires mais pour un sujet affirmer ses désirs, c’est déjà tuer un peu son père ! La raison est que lorsqu’un sujet croit soutenir le père, en réalité il l’abat. Autrement dit, l’idéal du père se constitue en même temps que la pulsion meurtrière à son égard. Fortunato prend ici l’initiative de s’écarter du chemin tracé, mais il y a des sujets qui se trouvent également dans l’impossibilité d’accomplir des actes en leur nom, car l’idéal qui reste inconscient, annule l’acte meurtrier du sujet : comme si cet idéal empêchait ou voilait le sujet de prendre le nom du père et de le faire sien. Voilà pour le fils. Pourquoi parlerais-je d’emblée du fils et du père idéal(isé) au lieu de vous parler du père.

 

Pour ce qui est de Mateo Falcone, il est porté par un idéal sans faille, et c’est au nom de cet idéal qu’il va jusqu’à mettre à l’écart son désir de sujet et faire de son fils, l’héritier. Mettre l’idéal à la place du désir est évidemment la solution symptomatique de Mateo : il réalise ses actes au nom du père et non en son nom propre. Ce qui signe ses actes, c’est le père. D’où le personnage, austère, tyrannique, aux traits paranoïaques qu’incarne Mateo et comme il se soutient d’un idéal, son champ de manœuvre reste limité : il dira à sa femme, « femme, cet enfant est-il de moi ? Que dis-tu Mateo ? Sais-tu à qui tu parles ? Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait une trahison ». : Mateo sera soit dans l’inhibition, dans le non agir, ou bien dans le passage à l’acte. C’est ce versant qui sera à l’œuvre chez Mateo, sous le versant de l’agressivité meurtrière.

 

Je me permettrais un petit détour ; le père mort dans le processus du désir n’a pas la même valeur que le père mort dans le soutien de l’idéal. Dans le désir, le père se conserve « symboliquement » dans le nom avec lequel le sujet signe ses actes. Il met en place un processus qui va de l’interdiction à l’identification. Il est celui qui dit d’abord « non » (interdit la mère) mais d’un autre côté est celui qui dit « oui » et qui consent que le fils s’identifie, à sa manière, à lui. C’est justement ce processus basée sur l’identification à des traits – et non pas à un calque qui permettra au fils d’accomplir des actes. Grace à ce processus d’identification le père est à la fois absent – mort – le sujet prend alors sa place – présent, dans le nom.

 

A présent pour terminer venons-en au crime. Un père qui se prend pour un père est celui qui ne se laisse pas tuer car trop puissant, trop autoritaire, trop investi d’un idéal. Ce type de père est paradoxalement en position de fils, une position comme je l’avais annoncé plus « sûre » car un fils n’est pas voué à la mort comme le père, il peut être juste tué. En effet, un père qui se prend pour un père refuse le combat avec le fils, parce qu’il est encore en train d’affronter son propre père, parce qu’il n’est pas en mesure de tuer. Il croit au père idéal, auquel il cherche, plus ou moins maladroitement, à s’identifier, mais sans y réussir. Mateo Falcone en cassant son fils, pense esquiver la mort et la castration qui lui imposerait la réussite du fils. En ce sens on peut dire qu’il n’arrive pas à assumer la fonction paternelle qui symboliquement ordonne le sujet dans son rapport à la filiation et à la castration : un tel père, ne veut rien perdre, ou dit autrement ne veut pas donner, le nom, le phallus.

 

Comment qualifier le crime commis par Mateo Falcone ? Je dirais qu’il révèle non  pas seulement de la colère d’un père mais de la haine d’un père qui veut à tout prix soutenir l’idéal, mais au-delà il s’agit du crime du nom, car en tuant son fils, Mateo Falcone tue le père en lui, d’où il tient son nom. En faisant de la sorte, il interdit à son fils d’accomplir des actes en son nom, devenir père à ton tour, par exemple. Enfin, dans la phrase du père qui scelle le destin de Fortunato, « cet enfant est le premier de sa race qui ait une trahison » s’entend ce discours qui vient de loin, « si le monde n’est plus comme avant, le monde va s’écrouler, la catastrophe est imminente », discours révélateur de la haine du père pour le fils. Le père adresse au fils ce premier et dernier reproche : « tu commences bien », dit le père d’une voix calme mais effrayante pour qui connaissait le bonhomme, nous dit le narrateur ». Ce père sentencieux, semble s’inquiéter pour les générations à venir : que faire d’un tel fils ? Abattre donc les cartes, comme l’affiche qui présente ce cycle de conférences, si l’enfant refuse la place d’idéal du père, vaut mieux qu’il meurt !père

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