Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Institution ou destitution ? – 5eme Journée de l’atelier Histoire des concepts

René FIORI

8.12.2012 AfficheDans l’une des nombreuses vignettes du rapport remis en avril 2010 au ministère du travail,  » un inspecteur du travail indique que la société France Télécom avait décidé de cesser la réalisation d’un certain type d’études sur l’innovation. À ces études étaient affectés deux salariés. On décida de déménager dans une autre commune de la banlieue parisienne, le service dont relevait le travail de ces salariés. Alors que tous les autres salariés furent informés du changement de lieu de leur travail, on indiqua par courrier à ces deux personnes que le leur demeurait inchangé, sans leur dire que leur activité était supprimée. Dans le même temps on laisse à leur charge la recherche d’un autre poste dans la même société. Ainsi, dit le rapport,  » L’inspection du travail […..] a [..] constaté […] que Mr Z était seul au 2ème étage du bâtiment [..]. Cet étage était totalement vide de salariés, il ne restait que quelques meubles également vides […] « .  » Enfin, j’ai osé raconter, rapportera plus tard, un des salariés dans un courrier qu’il fit parvenir à l’inspection du travail, comment les déménageurs m’ont trouvé seul pleurant au milieu des cartons ce matin du vendredi 21 septembre. « J’étais mort de honte ». […] On ne dit pas à Mr Z que son activité cesse, mais on lui dit que son poste est supprimé. À charge pour lui de chercher un autre emploi dans le même groupe, ce qui revient à dire, de se présenter comme spécialisé dans une activité vouée à disparaître. C’est l’un des aspects de ce qu’on appelle la « mobilité » dans le milieu. Sans résultat dans sa démarche, ce salarié, qu’on tient responsable de cet échec, est sommé de demeurer dans les mêmes locaux, alors qu’ils ne sont plus ni fréquentés, ni même habités. Ici on ne licencie plus, mais on construit un système d’auto-expulsion, d’auto éjection, en ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y conformer, tout en lui masquant la finalité de ce dispositif délétère. Ces agissements indiquent que l’Autre entrepreneurial, auquel le salarié avait à faire jusque-là, a changé de nature, de logique » […] « Pourquoi ce lieu, qui était auparavant celui d’une possible obtention de sa reconnaissance comme sujet, amalgamée à celle qu’il obtenait pour son savoir- faire, s’est-il comme perdu pour lui? C’est du fait que dans l’Autre on ait assimilé des techniques d’instrumentation rendant poreux tout sens moral, et qu’il lui soit ainsi permis, en toute impunité dans ce milieu confié, de jouer avec le sentiment de déchéance du sujet. Ce dont rend compte, dans notre exemple, le témoignage du salarié :  » J’étais mort de honte ».

Les deux registres, instrumentation et sentiment de déchéance, sont liés mathématiquement. Ils sont déterminés par la disparition de l’Idéal qui aboutit au surgissement de la honte subjective, c’est-à-dire d’un sujet qui ne peut plus se présenter comme tel devant ses semblables. L’Autre Idéal fiable, respectable aussi, représentait un lieu d’accueil pour le sujet, amalgamée à celle du fait de se référer à un ensemble de valeurs collectives à échelle humaine c’est-à-dire non exclusivement économique. »

De la convergence à l’osmose
Deux chercheurs, l’un philosophe épistémologue, le second syndicaliste et dirigeant politique, notent tous deux, à partir de leurs domaines respectifs, plutôt différents comme on le voit, une congruence, une convergence entre d’une part la psychotechnique appliquée aux tâches industrielles et dont le taylorisme, puis le fordisme sont les modèles bien connus et le comportementalisme nouvellement apparu lui aussi dans la même période du début du XXIème siècle, grosso modo.
Le premier Georges Canguilhem, dans son article  » Le vivant et son milieu » note ceci :
 » Albert Weiss entendait construire la biologie comme une physique déductive, en proposant une théorie électronique du comportement. Il restait aux psychotechniciens, prolongeant par l’étude analytique des réactions humaines les techniques tayloristes du chronométrage des mouvements, à parfaire l’oeuvre de la psychologie behavioriste et à constituer savamment l’homme en machine réagissant à des machines, en organisme déterminé par le nouveau milieu »

Bruno Trentin, auteur de La cité du Travail est lui, tout aussi précis, mais avec une plus grande amplitude :  » Il me semble que la fortune qu’on connue aux Etats-Unis puis en Europe les théories psychologiques nouvelles, telles que le « behaviourisme »- banalisé comme une science du « comportement humain » – ou la Gestalt théorie, trouve de la même manière une explication éclairante. Et comment ne pas voir, à ce stade, les connexions entre ces théories  » comportementales » qui guideront l’activité de milliers de sociologues et de psychologues du travail en Occident, et la revalorisation théorique dans la vulgate marxiste-léniniste ( et pas seulement parmi les psychologues soviétiques) du pavlovisme et des possibilités inédites qu’il offrait de prédéterminer les comportements humains, sur la base de circuits relationnels gouvernables grâce à des paramètres bien identifiables, fondés sur la classe des stimuli, provoquant des  » réactions » prévisibles et donc  » programmables » chez des personnes contraintes dans une spécialisation de plus en plus importante de leur activité ». Bruno Trentin poursuit ainsi quelques lignes plus loin : » Mais on ne peut qu’être frappé par la coïncidence historique entre les premiers pas des théories tayloristes sur la rationalisation du travail à travers sa subdivision et sa simplification extrêmes- autrement di, sa dépersonnalisation – et la découverte du fondateur de la psychologie  » behaviouriste », John B. Watson qui théorisait brutalement en 1913, comme le rappelle Robert Reich, l’existence de causes purement objectives du comportement humain et prévoyait donc la possibilité de former (dresser) le comportement des êtres humains grâce à des régimes structuraux de stimuli et de réponses » . Notons que Bruno Trentin emploie ici le terme de « réponse » sans les guillemets, terme que Lacan critique vigoureusement, car le pendant du stimulus est la réaction et non la réponse . De même que dans sa leçon du 17 novembre 1967 il critiquera l’emploi du terme d’action » en lieu et place de celui de motricité, par ce qu’il appelle alors  » l »idéologie pavlovienne » . Le rôle ici du langage, utilisé comme effaceur, n’est pas neutre, comme nous le verrons plus loin avec un autre terme qui est celui de « Deuil ».
Chacun donc à leur manière note cette convergence dans l’application de ces théories, convergence de « dépersonnalisation » de la personne, pour reprendre le terme de Bruno Trentin mais, de plus, ce dernier rapporte l’émergence quasi synchrone de ces techniques appliquées à l’humain.

Dans les dernières vingt ou trente années, cette convergence est devenue prolongement, connexion, emboutissage puis osmose, dans l’application méthodique des normes et de l’évaluation, et ce dans un champ de plus en plus étendue de professions et de métiers. Ainsi ces cabinets et officines cognitivo-comportementales relaient ils ces organisations contemporaines dont aujourd’hui la finalité, c’est à dire l’accent mis sur la productivité, nécessite du sujet, dans le salarié, qu’il se dissipe entièrement dans la fonction qui lui est impartie.
Ainsi, dans une grande banque française, où sont survenus quelques suicides, tel cabinet trouve il indiqué, après l’un d’eux, de faire édifier à l’intérieur de la société une chapelle ardente sur le lieu de travail, après que les salariés puissent marquer le deuil de leur collègues.

Alors pourquoi faire ici état de ces éléments ? C’est que, l’organisme public que l’on connaissait sous le nom d’institution a bien changé, pour ceux qui travaillent dans des organismes de santé, mais aussi dans bien d’autres lieux encore. Le changement majeur, celui qui fait que cette institution est méconnaissable et inconnaissable tout autant, est l’arrivée, depuis la sphère privée et au bout de plusieurs dizaines d’années, dudit  » scientific management ».
Bruno Trentin rapporte dans son livre que, dés l’origine, le taylorisme et le mouvement composite de techniciens, de sociologues et de chefs d’entreprise, qui ont forgé le mythe de l’organisation scientifique du  » management » ont exercé une véritable hégémonie culturelle et politique non seulement sur les forces démocratiques et progressistes aux Etats-Unis, mais aussi – et surtout avec la Première Guerre mondiale- sur une grande partie de la gauche et des mouvements socialistes, y compris dans la vieille Europe » . Bruno Trentin vient de citer quelques lignes plus haut Einstein et Freud, qui ne sont donc pas pour lui des références neutres ou neutralisées.

« Hégémonie Culturelle et politique ». Peut être cela vous évoque t il quelque chose ? Dans le cas contraire, nous vous convions à lire attentivement le document de l’ANAP . « Piloter et manager les projets au sein du pôle », dont il être plus loin question dans notre propos. Poursuivons encore quelques lignes avec Bruno Trentin :  » Cette culture devait influencer de manière profonde et durable de nombreux domaines de la recherche scientifique, de la sociologie, de la littérature et des arts. » On pourrait prolonger cela, sans qu’on ne sente la couture, par ces propos de Lacan qui note en 1953 cette  » forme mentale très autochtone qui sous le nom de behaviourisme, domine tellement la notion psychologique en Amérique, qu’il est clair qu’elle a désormais tout à fait coiffé dans la psychanalyse l’inspiration freudienne » . Et c’est à cette époque cette culture ambiante qui ira jusqu’à oblitérer la lecture des oeuvres de Freud par les psychanalystes américains, et prendre comme visée de la cure l’adaptation du çà au moi, celui de « l’Introduction au narcissisme », instance imaginaire qui fonctionne comme rouage adaptatif au détriment du socle authentique du sujet indexé par le symbolique. Le Séminaire II Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » est là-dessus le séminaire de référence.
Aussi, à l’aune de ce contexte encore actif, pouvons nous apercevoir aujourd’hui la portée clinique pour la formation, mais aussi la dimension politique de la procédure de la passe inventée par Jacques Lacan, clinique qui est le noyau irradiant des travaux et séminaires de l’Association Mondiale de Psychanalyse, des Ecoles et des entités d’orientation lacanienne qui la constituent.

Le scientific management in situ et in vivo
L’institution, organisme public de soins, que nous connaissions comme salarié ou comme patient était avant tout un lieu de traitement du patient, ce dernier se dénommant encore ainsi, laissant affleurer le lieu sémantique d’où il prenait racine étymologique, celui du pâtir, du pathos. Avec la destitution du patient en usager, il s’est opéré une autre mutation par laquelle cet organisme est aussi devenu un lieu de traitement, ou plutôt un lieu d’auto-traitement, comme on dit les fours qu’ils sont autonettoyants, de ceux qui sont amenés à y travailler.
Ce traitement s’effectue donc en deux temps. Premier temps, la généralisation du discours de l’évaluation et de ses dérivés; deuxième temps, le recours aux cabinets de consultants psychologiques pour en dissiper les conséquences subjectives. Dans son cours du 16 janvier 2008 Jacques Alain Miller rappelle que l’effet de perte de l’estime de soi est le premier effet recherché chez l’évalué, dans l’évaluation, c’est à dire que l’évalué est foncièrement d’emblée un dévalué »
Nous ajouterons à cela qu’une des autres conséquences du scientific management est celle de la conversion, de la mutation en une foule, du collectif organisé pour une production donnée.
 » Dans certaines circonstances données, et seulement dans certaines circonstances, une agglomération d’hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules.  » écrit Gustave Lebon. Eh bien, c’est cette transformation qui a eu lieu sous nos yeux durant les deux décennies précédentes et dont l’extension est pour le moment sans limite.
Nous pouvons considérer le document consternant dont nous faisons état ici, et qui émane de l »Agence d’Appui à la Performance » comme en étant le paradigme. Et nous pouvons aussi considérer que ce qu’en rapporte Mme Elisabeth Hanet, psychologue, maintenant à la retraite, et qui a tenu à témoigner sur un blog réalisé à cet effet , est aussi l’autre face, inséparable, de ce savoir-faire où la méthode oublie, puis détruit son objet, ici s’agissant de la fermeture d’un CMP. Dans ces lieux, en effet, méthode égale : science. La science est entièrement assimilée à ce qui est méthodique, ou dit autrement, protocolaire. Aussi le témoignage d’Elisabeth Hanet, est il à considérer comme l’analyseur de cette « idéologie scientifique », au sens que lui donne Georges Canguilhem.
La cosmétique de ce document porte la marque -tout comme une grande partie de sa rhétorique- qui est celle du marketing des écoles de commerce. Dans une variante de la position du schizophrène qui n’a pour seule défense que le recours à la langue, « sans le secours d’aucun discours établi » , selon la formule de Jacques Lacan, ici la dynamique est inverse, à savoir que le seul recours prescrit est celui du discours établi sans possibilité de recours d’aucune langue singulière, comme le rendait possible le savoir de la clinique psychiatrique.
Si la perplexité peut nous gagner à la lecture de la « Carte socio-dynamique des partenaires pour un projet donné, à un instant donné », quant à savoir quelle place est faite au désir de la personne, « La courbe des étapes du Deuil » ne manquera pas de prolonger cet état de stupeur, de stupéfaction. La « Carte socio-dynamique des partenaires pour un projet donné, à un instant donné » peut nous rendre perplexe quand on y découvre que toute opinion peut et doit être négociée, que toute opinion et toute idée est négociable, à l’exception de celles qui sont prescrites par le management.

La « courbe de Deuil » quant à elle, après avoir voyagé depuis les cabinets de traitement des risques psychosociaux, en quelques petites années à peine est venue ici s’encastrer dans ce document de plus de soixante pages d’un organisme public. Mais avant, il a bien fallu que cette notion soit dessoudé de son socle épistémologique, où s’inscrit, parmi d’autres textes, le « Deuil et mélancolie » de Freud, pour s’amalgamer avec l’expression en vogue  » Faire son deuil de… », se parant ensuite des atours scientifiques mis au point par le DR Kûbler Ross, psychiatre et psychologue, ancien professeur de médecine du comportement en Virginie. Voilà donc ce que l’on peut lire dans la rubrique  » Conduire le changement ».
Ici le glissement épistémologique se prévaut du glissement naturel de la langue et ce pour faire inapercevoir la finalité coercissive dans laquelle il s’inscrit.
Nous dirons que ce terme de deuil a pour fonction de venir en en recouvrir un autre qui est celui de « mélancolisation », ceci pour rester dans la binaire freudien, mélancolisation qui est celle du sujet sur fond d’une programmation de la destitution de son initiative, de « l’autonomie de son initiative », dans son métier, et qui incluait la dimension du désir, de l’élan.

Quelle clinique pour cette foule ?
Dans un tel contexte, à notre sens, et selon la perspective psychanalytique, surgit une clinique, qui est celle de cette foule particulière, foule permanente, selon le terme de Gustave Lebon, qu’elle a certes toujours été, mais dont les traits se sont aujourd’hui quelque peu durcis, laissant peu de place à la respiration subjective. Tous les ingrédients hypnotiques qui nous sont décrits dans le première chapitre de son livre, Psychologie des foules , et intitulé : « Caractéristique générale des foules – Loi psychologique de leur unité mentale », que nous avons cité au tout début de notre propos, s’y trouvent exercés et nous ne pouvons qu’y renvoyer l’auditeur.
Freud en reprend l’épure dans son texte « Psychologie de foules et analyse du moi » , notant qu’il s’opère ce qu’il appelle un échange, échange entre l’idéal du sujet et l’idéal de la foule.
Puis dans son séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Jacques Lacan en donne le noyau nucléaire, à partir de sa clinique du sujet, c’est-à-dire, la fusion de grand I idéal du moi porté par le trait unaire, de a, la voix et le regard. C’est ce qui produit le phénomène de la fascination dont l’extrême est l’hypnotisme, la suggestibilité en étant dans tous les cas l’effet majeur.
L’orientation sous contrainte et mono directionnelle des conduites, du discours et du lien social, constituent dans notre cas un puissant milieu conducteur de cette suggestibilité.
Cette organisation en foule pose par ailleurs la question de l’outre-passement de la dimension morale pour le collectif, mais aussi éthique pour le sujet lui-même, c’est à dire d’une certaine désinhibition, qui agit depuis le glissement de la signification des termes et des notions, et leur communication aux fins coercissives que nous avons évoquées, jusqu’au franchissement de barrières dont l’au-delà est la criminalité .  » Tel qu’elle se peut se présenter dans certains des plus grands groupes privés.
Pour finir, si avons ici choisi de mettre l’accent sur le seuil franchi de nos jours par le Scientific Management, il convient de rappeler que nous ne sortons pas pour autant de la problématique du semblant, c’est-à-dire des discours, que J Lacan a élaborée et qui fait que nous sommes dans la continuité du discours du maître qui, comme le rappelle à sa façon Bruno Trentin dans son livre, est opératoire depuis Aristote.
Cela signifie d’abord, que la préférence de tout un chacun va en tout vers le semblant, semblant nécessaire au discours comme lien social, qui jugule le réel mortifère de ce la jouissance, mais aussi l’escamote, ceci pour le meilleur comme pour le pire. En ce sens, le discours véhicule lui-même un puissant hypnotique au travers duquel la manifestation du réel est toujours de l’ordre de l’effraction. Ne sommes-nous pas prêts en effet, sur le lieu de notre travail, à obéir à la voix de personne pour investir des lieux déshabités comme dans le cas mentionné ci dessus de ce salarié de France Télécom ? Quelques pages du Séminaire XI de Jacques Lacan sont sur ce point éclairantes- En ce sens il n’y a que le symptôme qui réveille. L’irruption du symptôme peut nous réveiller de cette position sacrificielle aux idéaux en tous genres à laquelle nous consentons trop souvent.

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