Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le déclenchement dans la perspective lacanienne – 5e Journée atelier Histoire des concepts

Damien GUYONNET

8.12.2012 AfficheTrois points principaux seront développés au cours de cet exposé. Trois points que nous considérons comme majeurs pour une bonne compréhension de la question du déclenchement dans la psychose suivant une perspective lacanienne.

– Il existe une formulation lacanienne de la conjoncture du déclenchement, elle date de 1958. Cette formule doit pouvoir être utilisée également pour rendre compte du surgissement d’un phénomène élémentaire.

– Nous sommes en 1958, à un moment particulier de l’enseignement de Lacan où le symbolique est le registre qui domine et détermine les deux autres. Que dire alors du déclenchement si la perspective change et que c’est désormais la question de la jouissance qui est considérée comme fondamentale.

– Enfin, du point de vue thérapeutique, il faut admettre qu’il y a un lien à établir entre ce qui faisait tenir le sujet, le contexte du déclenchement, les phénomènes élémentaires et la voie résolutive.

1er point : la formulation lacanienne du déclenchement (1958)

La formule que l’on trouve dans la « Question préliminaire » est celle-ci :

« Il y suffit que cet Un-père se situe en position tierce dans quelque relation qui ait pour base le couple imaginaire a-a’, c’est-à-dire moi-objet ou idéal, intéressant le sujet dans le champ d’agression érotisé qu’il induit » .

Deux choses :

Ce que Lacan appelle l’Un-père ; ce que Lacan appelle le couple imaginaire : a-a’

-L’Un-père correspond à une figure totalement opposée au NDP. Il présentifie l’élément qui va révéler l’absence de NDP.

-le couple imaginaire a-a’, rend compte d’une relation érotisée où l’agressivité est présente. Nous nous situons sur l’axe imaginaire du fameux schéma L de Lacan, axe sur lequel fonctionne pour l’essentiel le psychotique. Il calque son moi sur l’autre, pris alors comme objet exclusif. Classiquement, cet axe renvoie à la relation première entre l’enfant et sa mère (partie droite de la métaphore paternelle).

Lacan nous dit : « Il y suffit que cet Un-père se situe en position tierce dans quelque relation qui ait pour base le couple imaginaire a-a’ ». Il suffit donc qu’un élément tiers, dissymétrique, impair, par rapport à la « paire » ou relation duelle a-a’ (relation symétrique, réciproque), surgisse, pour que le déclenchement ait lieu.
Lacan donne des exemples :
-La femme qui vient d’enfanter et la présence de son époux : axe a-a’ entre la maman et son enfant ; figure d’Un-père en la personne de l’époux
-La jeune fille enamourée et la rencontre du « père du jeune homme » : axe a-a’ entre la femme et son amoureux ; figure d’Un-père en la personne du beau-père.

Il devient alors possible d’appliquer cette formule du déclenchement de la psychose au surgissement de tout phénomène élémentaire, d’autant plus que les deux sont liés.
Pour illustrer ce point, évoquons la patiente de Lacan qui s’entend traitée de Truie au moment même où elle croise son voisin de palier. Elle vit alors avec sa mère dans une relation fusionnelle (axe a-a’), croise ce voisin de pallier (figure d’Un-père) dont elle connait les pratiques douteuses avec une autre voisine qui la persécute, et qui par ailleurs ne doit pas la laisser indifférente. Autre précision importante : peu de temps auparavant notre patiente venait de congédier celui qui allait devenir son futur mari, ayant la certitude que ce dernier allait la dépecer (véritable idée délirante). C’est sans doute à ce moment que le déclenchement a eu lieu, la figure d’Un-père étant tenue par le futur mari. Cet exemple clinique est donc intéressant car une même formule rend compte aussi bien du déclenchement de la psychose que du déclenchement d’un phénomène élémentaire (ici l’hallucination Truie).

Essayons maintenant de nous éloigner un peu des formules en particularisant le cas.
Le déclenchement de la psychose tout d’abord. Ce dernier semble surgir au moment même de l’approche du mariage, situation hautement symbolique, on en conviendra, comme peut l’être également l’accès à la maternité ou à la paternité dans d’autres cas. Mais disons que cet événement mobilise peut-être davantage la question du réel que celle du symbolique. En effet, le lien à venir avec cet homme, avec lequel la patiente ne vit pas encore, la mobilise en tant qu’être sexuée. Et quand l’être sexué est mobilisé, le registre de la mort et de la jouissance sont mobilisés également (n’oublions pas l’idée délirante du dépeçage).
Il nous faut donc porter une attention toute particulière à la question du réel, du réel de la jouissance. Le signifiant halluciné, Truie, signifiant de la jouissance rejeté dans le réel condense en quelque sorte plusieurs registres. Celui de la libido bien sûr (ne croise-t-elle pas ce que l’on pourrait appeler un cochon – à savoir un homme porté sur la chose), mais aussi celui de la mort (la truie que l’on découpe à la boucherie).

Bref, tout cela rend compte des limites de la formule de Lacan des années 58 qui laisse de côté la question du réel et de la jouissance. Nous arrivons à notre 2ème point.

2ème point : la question de la jouissance

Revenons succinctement sur cette question des limites de la formule de 58. Pourquoi parle-t-on précisément de limites ?

-Tout d’abord parce que cette formule s’est construite en référence au NDP. Soit il y a le NDP, soit il n’y a pas le NDP. Soit on est névrosé, parfois pervers, soit on est psychotique. Et pour peu que l’absence de NDP soit révélée par le surgissement d’une figure opposée symboliquement, la figure d’UN-père, c’est le déclenchement, comme nous l’avons rappelé.
Mais à partir du moment où le point de référence n’est plus le Nom-du-père comme signifiant fondamental présent dans le champ de l’Autre, dès lors que l’on admet que l’Autre est incomplet de structure, que le NDP n’est plus un signifiant privilégié mais une fonction qui permet de faire tenir les trois registres (R,S,I – les trois étant d’ailleurs équivalents), la fameuse formule de 1958 n’est plus suffisante. Ce n’est pas qu’elle n’est plus bonne, mais il faut passer à un niveau supérieur de complexité afin de saisir ce qui se joue vraiment. Et ce qui se joue vraiment, comme nous l’avons vu, doit être situé, prioritairement, en référence au registre de la jouissance.

-C’est la seconde limite que nous relevons à propos de cette formule. Elle ne tient pas compte de la question de la jouissance.

Nous pouvons maintenant avancer. Ainsi, pour qu’il y ait déclenchement, pour qu’il y ait surgissement d’un phénomène élémentaire, il y faut certes un contexte déclencheur, contexte signifiant, mais surtout il y faut le surgissement d’une jouissance que nous appellerons réelle. Réelle car hors sens, énigmatique. En cela, rien de propre à la psychose. Il faut tout aussi bien situer le déclenchement d’une névrose, d’un symptôme névrotique, d’un symptôme phobique à partir du surgissement d’une jouissance : voyez le cas de l’homme aux rats et de la mauvaise rencontre avec le capitaine cruel (prototype d’une figure d’Un-père qui énonce ici sa propre jouissance : le supplice) ; voyez le cas du petit Hans et de l’irruption du sexuel au niveau de son fait-pipi. Mais justement, si on prend l’exemple de ce dernier, nous constatons que le petit Hans peut avoir recours au fantasme et au symptôme phobique pour localiser et traiter l’angoisse et cette irruption soudaine de jouissance (Freud expliquant que le cheval prend la place du père ; entendons : il y a de l’œdipe). Hans n’est donc pas psychotique.

On l’aura compris, tout surgissement d’une jouissance énigmatique et angoissante demande du sens et de la localisation pour ne pas partir à la dérive. Alors, soit le sujet est pourvu de l’œdipe pour traiter cela (c’est-à-dire du NDP, du symptôme-père –comme pour Hans), soit ce n’est pas le cas. Soit il peut y mettre un sens phallique attaché à l’œdipe, soit ce n’est pas le cas. Quand ce n’est pas le cas, nous sommes dans la psychose, structure psychique où le mécanisme prévalent est la forclusion, le rejet, et non le refoulement. Aussi la jouissance pulsionnelle qui fait irruption, que fait surgir à l’occasion une figure d’Un-père , fera retour dans le réel. En effet, dans la psychose, faute de négativation de la jouissance, faute de fantasme (scénario qui imaginarise la jouissance perdue), la pulsion fait retour dans le réel. L’hallucination constitue une parfaite illustration de ce rejet. Le délire, quant à lui, est à saisir comme tentative d’inscription de cette jouissance rejetée, dans un savoir, dans du sens.

Ainsi, l’événement dit de jouissance est fondamental. Ceci nous oblige à introduire la question du corps : un phénomène de jouissance est avant tout un phénomène de corps. Ainsi peut-on affirmer que l’hallucination verbale est aussi un phénomène de corps. Et d’ailleurs, l’hallucination truie en est un parfait exemple. Mais attention, rappeler que l’événement de jouissance est fondamental, ne signifie pas qu’il faut laisser de côté le registre signifiant. Nous sommes, rappelons-le, à un niveau supérieur de complexité.

Ainsi, en conclusion de cette partie, rappelons que le phénomène de jouissance doit toujours être replacé dans le contexte symbolique qui le précède. Gardons donc à l’esprit la directive de Lacan qui date de son 4ème séminaire : « … chaque fois que la pulsion apparaît dans l’analyse ou ailleurs, elle doit être conçue, quant à sa fonction économique, par rapport au déroulement d’une relation symboliquement définie. » On ne saurait être plus explicite. Ceci est trans-structural : cela vaut aussi bien pour la névrose que pour la psychose .

Concrètement, concernant le début d’une psychose, notre intérêt se porte sur la conjoncture de déclenchement. Concernant l’irruption d’une hallucination, notre intérêt se porte sur ce que le patient a pensé, a dit, ou ce qu’on lui a dit, ou tout simplement le contexte symbolique du lieu où il se trouve au moment de l’irruption du phénomène.

Terminons maintenant par notre 3ème point

3ème point : la question du thérapeutique

Avant de conclure sur la question du thérapeutique, il nous faut clarifier ici le concept de jouissance, appliqué à la psychose. Il s’agit d’une jouissance qui circule hors phallus, hors circuit du fantasme ; reste alors au sujet à se construire un appareillage pour traiter cette jouissance en excès, pour localiser cette jouissance à la dérive. Nous ferons dès lors l’hypothèse que les coordonnées même du déclenchement, par ailleurs en lien avec les coordonnées du surgissement d’un phénomène élémentaire – comme nous l’avons vu avec Truie, doivent être prises en compte pour la construction de cet appareillage. Nous nous attachons ici à un type de solution qui diffère de la solution délirante.

Cette solution, qui a pour nom sinthome, a pour fonction, entre autres, de ramener la jouissance vers le vivant. Notre hypothèse est que cette solution ne pourra s’élaborer qu’à partir de ce qui a fait préalablement problème (c’est-à-dire le déclenchement). Autrement dit, la solution était déjà dans le problème ; mais en partie seulement, car il y a eu tout de même déclenchement. Nous pouvons également soutenir – ce sera notre dernier point – qu’il y a un lien à établir entre ce qui faisait tenir le sujet, et ce qui à un moment peut le déstabiliser ; entre ce qui faisait sinthome et la conjoncture de déclenchement (ainsi que les phénomènes qui s’en suivent). Une petite vignette clinique pour illustrer ce point :

Marie, que nous verrons trois fois en tout et pour tout, s’adresse à nous parce qu’elle est en proie à des phénomènes interprétatifs. Ce qui a déclenché cela est la rencontre avec un homme dans une agence où elle est venue déposée une annonce : la mise en vente du commerce de sa sœur. Elle se souvient rétrospectivement qu’un homme l’a regardée bizarrement – figure d’Un-père – et, puisqu’elle a laissé là-bas son adresse, il a pu penser qu’elle était intéressée…Ainsi Marie va dans l’agence pour vendre un commerce, elle paye pour ça et subitement, c’est d’elle dont on pourrait faire commerce, un commerce sexuel s’entend. Elle devient celle qui pourrait « se vendre », l’adresse laissée faisant office de petite annonce (remarquons ici que les signifiants se jouent d’elle). Cela a commencé en présence d’un homme, mais, très rapidement, d’autres hommes deviennent louches. Ainsi interprète-t-elle maintenant les regards dans la rue ; des voix la désignent également comme celle qui aurait de mauvaises intentions. Nous avons donc la conjoncture de déclenchement et ses conséquences. Mais que savons-nous de sa vie d’avant ? Madame, avant d’être à la retraite, exerçait la profession de secrétaire dévouée auprès d’un homme médecin. Elle s’occupait, entre autres, de son courrier. Cette fonction donnait un sens à sa vie. C’était son sinthome ; jusqu’au jour où, n’exerçant plus ce métier, une mauvaise rencontre la précipite vers cette position d’exception, ce lieu d’adresse de tous les désirs masculins, l’instituant de fait comme la destinataire, la secrétaire dirons-nous, de la jouissance de l’Autre. Il lui reste maintenant à s’inventer un nouvel appareillage, dont les coordonnées ne seront sans doute pas si éloignées des précédentes…..

%d blogueurs aiment cette page :