Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Introduction à la soirée « La clinique Hors les murs »

Dario MORALES

Introduction

Le titre de la soirée est La clinique hors les murs ; l’idée est de dessiner en quelque sorte les frontières du champ clinique, désormais beaucoup plus éclaté qu’il y a quelques décennies. En effet, l’Hôpital, qui avait toujours borné notre horizon clinique, montre à présent son ouverture, sa flexibilité et ses limites. Les réformes de la Santé des dernières années transforment peu à peu notre système de protection Sociale, interrogeant ainsi ses principes fondateurs d’égalité et de solidarité. Une grande question concerne la clinique de liaison et l’intervention au moment de la crise ou au moment où la désinsertion et le repli sur soi, dérange l’entourage et dépasse une certaine limite. La rupture sociale consommée, le sujet se retrouve parfois à verrouiller sa porte à double tour, et disparaît sans laisser d’adresse après avoir vendu sa maison à la sauvette. Or ici, à la différence de l’errance spectaculaire ou discrète, c’est le contraire, le saint lieu sacré, objet tant vanté et vénéré par la société moderne, le domicile, se transforme en tombeau, pour des êtres devenus les fossoyeurs d’eux-mêmes. Le véritable enjeu n’est donc pas de réintégrer à tout prix les brebis qui se mettent hors de la communauté humaine, mais de permettre à ces personnes, – parfois isolées pour des raisons physiques liées à l’âge ou à la maladie, ou parce que submergées par l’angoisse et la persécution, —, de nous recevoir chez elles, de se débrouiller avec le refus qui les sépare de leurs semblables. Nos invités à cette soirée, représentants de l’hôpital public et des associations, en témoigneront.

Le clinicien confronté à la difficulté du patient va transporter en quelque sorte la clinique hors des murs et va s’autoriser à exercer son art dans un lieu autre que le lieu de soins. L’expérience de la pratique clinique appliquée hors du champ borné par l’institution hospitalière témoigne que cet « hors les murs » concerne autant le patient que le clinicien et vient confirmer la pertinence, la nécessité de modifier les pratiques usuelles pour entendre ce que les patients ont à dire de singulier.

C’est donc en contact direct avec le domicile que le clinicien va se risquer à instaurer un lien dont puisse se faire entendre une offre, une proposition de soin, ou inversement lorsque la situation le rend possible, il fait l’accueil à la vérité de l’inconscient pour celui qui a pris le risque d’un rendez vous avec le psy. Les effets thérapeutiques ne tiennent donc pas compte du cadre, ni d’un quelconque standard, mais du discours, c’est-à-dire de l’installation de coordonnées symboliques par quelqu’un qui est le clinicien, et dont la qualité d’écoute ne dépend pas de l’emplacement du cabinet, ni de la nature de la clientèle, mais bien de l’expérience dans laquelle il s’est engagé. Un lit peut être alors transformé en lieu de voyage, deux chaises de cuisine ne préjugent pas des effets thérapeutiques qui peuvent se produire au cœur même du domicile si un clinicien avec son désir engagé et son éthique se fait le partenaire de ce patient « empêché » de pouvoir faire son travail ailleurs, au cabinet ou à l’hôpital. L’entretien devient alors un lieu où le bavardage fait place à la dimension signifiante, où le refus, le trébuchement viennent représenter le sujet, un lieu où la parole prend la tournure de la question, et la question elle-même la tournure de la réponse. Nous assistons ainsi à une mutation du bavardage qui tient à ce que nous appelons le transfert, qui permet la rencontre et donc à ce que l’événement interprétatif puisse avoir lieu. Qui dit transfert, fait alors référence au lieu de l’Autre, à l’inconscient qui va se manifester alors dans la liberté du dire et donc, au sujet, d’en éprouver les leurres et les différences. Ce lieu de l’Autre, est l’Autre scène, tiers, qui fait autorité sans en être autoritaire.

A un autre niveau, les collègues qui interviennent à partir de l’hôpital, le CPOA se transportent au domicile lorsque la situation l’exige afin de rencontrer de jeunes individus reclus, en proposant une offre qui va dans le sens d’entreprendre ou de faciliter un accès au soin, alors qu’en même temps le réseau ambulatoire est peu investi par l’entourage ou que les démarches apportées auprès de l’entourage ne semblent pas convenir au choix du patient. Avez-vous entendu peut-être parler de ce terme japonais, le hikikomori qui désigne une pathologie sévère touchant principalement des adolescents ou de jeunes adultes qui vivent cloîtrés chez leurs parents, le plus souvent dans leur chambre, pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, en refusant toute communication, même avec leur famille, et ne sortant que pour satisfaire aux impératifs des besoins corporels. Les otakus occupent le plus souvent leurs journées en jouant aux jeux vidéos, en lisant des bandes dessinées. Ils vivent beaucoup au travers des objets virtuels. Les familles attendent souvent plusieurs années avant de se décider à demander de l’aide à un tiers. La mise en place au sein du CPOA parisien d’une « consultation famille sans patient » souligne cet effort d’élaboration de stratégies ayant pour objectif de rentrer en contact avec des personnes jeunes ayant des problématiques similaires aux otakus japonais. Le but est d’évaluer et de circonscrire la situation de crise en cherchant l’accueil, l’assentiment du patient, de l’entourage.

Nous verrons comment « prendre en charge » relève toujours d’un défi pour les cliniciens, dans la dimension éthique de leur acte. Le clinicien qui se rend au domicile, ne vient pas ranger ou faire le ménage, même lorsque l’habitat est dégradé ; s’il consent à le faire, c’est au nom de son acte, qui vise la dimension signifiante de transformer le cri, le mutisme, la déchéance, en acte de parole d’un sujet. Ce défi est accentué par ceux qui font la démarche initiale, car les familles qui sollicitent de l’aide montrent souvent leur ambivalence ; le clinicien franchit ainsi les murs de son institution ou de son cabinet pour aller déjouer ces défis, il fait la belle de son institution pour aller à la rencontre des personnes qui, au sein de la communauté des hommes, sont au bord de la rupture, et qui en une ultime tentative pour se raccrocher au monde, veulent déverrouiller leur porte.

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