Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

M.B. Du lit comme navire

Emmanuelle TRUONG-MINH

Psychologue-clinicienne, j’ai travaillé dans un réseau de santé gérontologique lors de l’ouverture de la structure. Le temps de l’embauche s’était inscrit dans une double création : création de structure d’une institution peu répandue encore, et création du poste de psychologue. Aucune fiche de poste n’était écrite mais des missions variées autour de la prise en charge au domicile et du travail institutionnel nous étaient proposées. L’équipe et la structure vivaient ces instants dans l’inventivité.

Nous étions deux collègues psychologues, embauchées à mi-temps ce qui ouvrait un espace d’échanges fructueux autour de la déontologie et de la pratique de cette clinique, jugée si singulière, si spécifique et qui pourtant pouvait se penser dans sa filiation avec la rencontre en face à face.

J’ai donc vu des personnes âgées, à partir de soixante ans mais pour qui la moyenne d’âge étaient plutôt autour de quatre-vingt ans. La prise en charge par le réseau se faisait à leur domicile ; quelle que soit la raison pour laquelle « sortir de chez eux » et, donc, accéder aux services de soins classiques était impossible. C’est sur cette clinique – comme labyrinthe tout d’abord, creuset de réflexion ensuite, pratique formatrice enfin qu’Anne Ferrari et Dario Morales m’ont offert la possibilité de revenir ce soir et je les en remercie.

De la tension entre sa singularité et, au contraire, des parallèles qu’elle affichait par rapport à une clinique plus classique dans le bureau de l’hôpital par exemple, sont nés les questionnements et les pistes de réponse que je voulais partager avec vous ce soir.

Je souhaitais, tout d’abord, aborder à partir d’une vignette clinique, ce à quoi le psychologue peut être confronté, les mouvements qui peuvent parfois le traverser, voire l’agiter, l’embarrasser, me souffle Dario Morales.

Situation clinique

Il s’agit de M.B. qui a soixante-huit ans au moment où je le vois. La prise en charge va durer un peu plus d’une année à raison d’un RDV toutes les trois semaines.

Je pourrai résumer le contexte de mon arrivée ainsi : Pendant plusieurs années, M.B. a entassé un grand nombre d’affaires chez lui, des journaux enveloppés dans des mouchoirs en papier sont venus faire des colonnes alignées le long des murs, des boîtes de conserves non consommées, du courrier, des boîtes vides ont progressivement envahit tout l’espace.

Le réseau social que M.B. avait réussi à solliciter et à mettre en place autour de lui depuis huit ans lui permettait de rester chez lui quasiment sans sortir. Le courrier, les courses, les sacs d’ordure allaient et venaient grâces aux interventions de voisins. Les demandes, sans doute de plus en plus importantes de soutien avaient fini par lasser cet entourage. A un moment, l’électricité a été coupée et il a utilisé des bougies ; les voisins s’inquiétaient.

Un partenaire social du réseau qui a été mis au courant de la situation intervient et organise la venue d’une association qui propose de nettoyer l’appartement. Tout à fait conscient de ce que cela peut renvoyer de violent à M.B., le partenaire contacte le réseau. C’est suite au « grand débarrassage » de son domicile, comme l’appelle M.B. que j’interviens.

Le premier entretien est souvent marqué du sceau de la découverte du domicile. Lorsque j’entre pour la première fois chez M.B., j’arrive dans un appartement qui est en fait une chambre. Il n’y a qu’un seul meuble : le lit de M.B. Il n’y a aucune autre place possible où s’asseoir. M.B. n’est pas couché dans son lit, il est venu m’accueillir et reste debout dans la pièce. « Je n’ai pas beaucoup de meubles », me dit-il. Je réponds que nous allons donc nous asseoir sur le lit.

Lors de ce premier entretien, se dessine le cercle de la plainte autour d’objets concrets : le chéquier presque vide, la carte bancaire périmée, les timbres qui font défaut, le grand débarrassage. A peine, si M.B. évoque le fait qu’il ne sort plus de chez lui.

Au deuxième entretien, la plainte est toujours très présente, mais elle concerne des douleurs aux pieds. Il y a eut un passage d’une plainte autour d’objets à une plainte portant sur le corps (évoquée comme très extérieure à soi mais quand même une partie de soi). Les propos sont factuels, les éléments sont énoncés comme vidés de contenus émotionnels. Je demande quand cela a commencé. M.B. répond « Quand je travaillais, ça tournait au bon rythme », « Maintenant, ça tourne au ralenti ».

Malgré mon découragement devant le peu qui m’est livré, je continue de venir. Dans l’expérience passée de M.B. entendue à mi-mots, quelque chose semble avoir été possible, même si actuellement j’ai l’impression que tout est figé, que le moindre mouvement est risqué et que le fonctionnement psychique est quasiment arrêté. M.B. parle peu, il répète beaucoup. Il n’y a pas de souvenirs, pas d’émotions. Malgré le refus de rendez-vous plus rapprochés et le refus de laisser entrer d’autres professionnels, la prise en charge se poursuit en pointillé certes mais se poursuit.

Cette description des temps inauguraux de la rencontre pour introduire une réflexion d’Elise Jonchères dans un article paru récemment dans Champs psychosomatique et intitulé La maladie grave au domicile, une folie privée1. Elle parle du saisissement du psychologue devant la prégnance de la réalité. Je la cite : « Le psychologue lorsqu’il vient pour la première fois au domicile peut être comme saturé de sensations. Un temps peut être nécessaire « pour se dégager de l’impact de ces perceptions extérieures et se situer de nouveau sur le registre du symbolique ».

Dans les premiers temps effectivement, rien ne me vient, je suis comme absorbée par des pensées autour de ce lit immense qui occupe toute la place dans cet appartement et qui ne permet pas de parler en face à face. Pourtant, je continue de proposer une présence, une parole, je me tiens à la rythmicité des rendez-vous fixés au départ. Emerge alors dans le discours, de manière très fugace, quelques associations autour des pieds et du déplacement impossible. A l’horizon des propos tenus, passent comme en filigrane des signifiants autour de l’arrêt, de l’immobilité. Chaussures qui ne conviennent pas, podologue que l’on ne peut appeler, arrêt progressif des sorties en dehors de chez lui suite à la mise en pré-retraite dans un contexte ressemblant à un licenciement, travail de cheminot, « Le moindre parcours, c’est difficile pour moi », « je trébuche » me dit-il. Il ajoute : « Le lit, c’est tout ce qui reste, c’est comme le frigidaire, il est tombé en panne ».

Ce lit comme lieu du voyage du rêve, comme lieu portant la relation et la relation comme voyage en parole, le lit comme bateau, le lit protecteur, le lit comme lieu de régression possible, comme lieu où progressivement tout s’est replié comme dans un berceau. C’est effectivement ce qui reste.

Quelque chose se met à bouger dans mon écoute. J’entends manifestement autre chose de ce qui m’est dit, je discerne d’autres mots par lesquels relancer.

C’est le premier tournant dans la dynamique de la relation, M.B. dira alors : « Je suis comme une voiture où on accélèrerait à fond mais avec le frein à main serré ». Dès lors, apparaissent dans les propos des éléments de la vie de M.B., des souvenirs accompagnés de ressentis : sœur décédée puis décès d’amis qui habitaient près de lui, ressenti par rapport à l’arrêt de l’activité professionnelle, « La retraite, je n’en voulais pas », « je ne voulais pas vieillir » dit-il.

Je verbalise sur une immobilité du corps qui serait venue petit à petit. Les associations de M.B. tournent autour des moyens de transports. Ce qui se dit maintenant est bien quelque chose de lui-même, de ce qui ne peut pas être : « J’avais un tempérament à courir après le bus », « je ne supportais pas de rater le bus ».

Une deuxième scansion apparaît dans la dynamique relationnelle sous la modalité d’une envie : « ce que j’aimerais c’est naviguer et ça, je ne peux pas le faire ». Le désir peut se verbaliser en face de l’autre quand bien même il ne peut être réalisé. Il s’agit bien là de supporter de ne pas pouvoir. Des souvenirs plus anciens remontent autour de figures parentales diverses : un grand-père « maire de la ville », une mère « fille-mère », une mère « générique » pour génétique (biologique) signant la reprise de mobilité psychique. Bien sûr, M.B. parle toujours de ses pieds « mes pieds ne me portent plus » ; mais la tonalité est toute différente de la plainte somatique du départ. Il évoque le fait de ne pas pouvoir sortir pour voyager. Il dit qu’il est un voyageur, il revient sur son métier non plus comme « j’étais cheminot » mais comme ce que cela a pu représenter d’être cheminot pour lui. Un jour, apparaîtra un tabouret… Petit à petit, les sorties au supermarché sont à nouveau possible. La venue d’une auxiliaire de vie pour aider avec les papiers administratifs est souhaitée par M.B., le médecin traitant est recontacté.

Le psychologue, est alors celui dont la présence tient devant ce qui est dit de soi. Pour M.B. ce qui a été permis là, dans la relation transférentielle, c’est que le moteur se désemballe <murs tapissés> pour que, de desserrer le frein à main, soit possible. Il ne s’agit pas d’apaiser l’angoisse, me semble-t-il, mais que, devant cette angoisse, l’écoute et la parole tiennent et que le partage de cette parole tenue permette la reprise des mouvements psychiques.

Pistes de réflexions théoriques

Je souhaitais maintenant avancer quelques pistes de réflexions théoriques à propos de cette vignette. Tout à l’heure, j’évoquais le temps de la découverte du domicile autour de l’article d’E. Jonchères.

Le psychologue risque de rester figé, « pris dans la stupeur de la réalité » et dans ces premiers moments d’avoir du mal à maintenir des chaînes associatives. Il existe, me semble-t-il, un risque de collage à la réalité voir de sidération devant cette réalité. Pour M.B., lors de ma première visite au domicile, a pu exister un temps de quasi-sidération devant ce lit, paraissant – apparaissant – d’autant plus immense qu’il emplit tout l’espace de l’appartement qui n’est plus qu’une chambre et qu’il est mis en parallèle du grand débarrassage ayant conduit à ma venue.

Le psychologue peut parfois être dans l’illusion d’un « décor » que le patient n’aurait pu arranger, que rien ne peut être caché car on serait dans l’ordre de l’intime dévoilé, illusion d’un patient impuissant dont on viendrait envahir l’intimité sans qu’il puisse si opposer ou la transformer. Cette illusion peut parfois même être renforcée car elle vient buter contre la perte d’autonomie physique qui a induit la venue du (des) professionnel(s) et reprend l’envahissement du lieu de vie par la maladie (cf le lit médicalisé, les boîtes de médicaments, le déambulateur…).

Le rôle du psychologue est, selon moi, de se dessaisir de ce décor sans le nier et tout en écoutant aussi ce qui nous est dit là. La réouverture des espaces de pensée et ainsi, de l’espace thérapeutique symbolique permettra une relance des associations, se traduisant par exemple chez M.B. par l’apparition d’évocations spontanées de souvenirs.

Le lit comme seul meuble devient le lieu où la parole va pouvoir se tenir à deux, c’est-à-dire dans l’écoute singulière du psychologue qui entend et répond sur un mode absolument différent de celui des autres professionnels venant à domicile. Un mode tenant compte de ce qui est dit, mais pas seulement, un mode qui est celui du partage du verbe, comme fondateur du lien entre deux personnes.

Une autre piste de réflexion que je souhaitais vous soumettre est celle du sens du déplacement. Il existe un renversement du sens classique ; qui va où ? Qui se déplace ? mais aussi vers quel lieu ? Il ne s’agit plus d’un patient se rendant dans un lieu professionnel mais d’un professionnel se rendant dans un cadre de vie, celui du patient, un lieu habité, occupé parfois traversé par d’autres professionnels mais un lieu de vie. Quel sens va prendre ce renversement pour chacun ?

Le patient lui ne se déplace pas. Il reste donc dans son cadre de vie et méconnaît ainsi –c’est-à-dire n’expérimente pas – l’entre deux du trajet qui mène au cabinet, à l’hôpital, à la consultation. L’inscription géographique dans sa réalité n’invite pas à la décentration vers le monde de l’imaginaire. Le psychologue aura peut-être alors plus qu’ailleurs à suggérer cette invite.

Qu’est ce que le sujet donne à voir dans cette situation particulière de quelqu’un qui vient à lui ? Comment vont pouvoir se déployer les résistances ? Par exemple, le jeu autour des venues, des retards, des absences va-t-il prendre une autre forme et laquelle ? Une fois le psychologue devant la porte, quelle liberté le patient s’autorisera-t-il à dire « Non, repartez ! ». Ce sont, me semble-t-il, d’autres éléments présentés dans le décor qui vont être utilisés, pour mettre en avant les mêmes jeux relationnels : une photo en évidence, un verre d’eau préparé à notre attention, une porte entrebâillée, des vêtements ou les restes d’un repas abandonné, un animal de compagnie présent ou non selon les séances, au contraire, une absence complète de tout objet personnel, le canapé ou le fauteuil ou la chaise sur lequel il nous est proposé de nous asseoir la première fois…

Ces éléments vont parfois venir se dire en lien avec la souffrance. C’est parce que la personne ne peut se déplacer que le psychologue vient au domicile

Enfin, je voulais aussi avancer quelques éléments autour de la question du cadre et du dispositif. Dans un dispositif si « extra-ordinaire » pour le psychologue mais qui forme l’ordinaire du patient, on pourrait être tenté d’en appeler au cadre – cadre interne- dans une position défensive figée. Qui le cadre protège-t-il alors ? Quel est ce cadre ? On pense au cadre comme « méthode dans une situation cadrée » selon l’expression d’André Green, au cadre comme grille de lecture subjective de la relation transférentielle, au cadre comme enveloppe selon Anzieu et Laplanche. Y a-t-il un nouveau cadre à inventer ?

Il me semble qu’il s’agit plus de créativité dans un cadre déjà éprouvé ailleurs et une attentivité au jeu fantasmatique provoqué par la réaction factuelle à laquelle le psychologue est confronté.

Il est également un autre cadre qui est forcément présent ; il s’agit du cadre institutionnel qui a inscrit la demande et la visite dans un espace d’intervention sanitaire ou médico-sociale. Ce cadre, certes est moins présent à domicile que lorsque l’on intervient dans l’Institution ; E. Jonchères parle de « corps à corps sans médiation institutionnelle ». Ce cadre néanmoins est bien porté par le psychologue en ce lieu, car, même déplacé il est le représentant de son institution. Dans l’après-coup de la rencontre, le retour vers l’institution et vers l’équipe va permettre de dépasser d’éventuelles surcharges émotionnelles. La question d’un cadre institutionnel suffisamment stable peut se poser, notamment à travers la question des financements publics, qui trop souvent ne sont pas pérennes pour ce type de dispositif.

Conclusion

En guise de conclusion, dans les voies de dégagement qui me sont venues pour penser cette clinique, je ferais appel à la métaphore de la scène de théâtre comme lieu de conflit psychique, employée par Joyce Mac Dougall dans un contexte différent et qui m’a permis de penser autrement cette rencontre avec le sujet, cette présence dans le lieu de sa vie. Je vous invite ainsi à la lecture ou la relecture de Théâtre du je et Théâtre du corps. Il s’agit bien, me semble-t-il, d’une scène sur laquelle va se déployer le cadre de la rencontre. Le lit pour M.B. est le lieu où il va être possible de jouer la rencontre.

Le domicile et son arrangement deviennent, en tant que décor et scène même de la rencontre qui s’y inscrit, un support pour une symbolisation possible. Le décor montre un certain nombre d’éléments de l’intime, des goûts, des choix, du NSC… mais met en scène bien autre chose.

C’est au psychologue d’entendre autrement ce qui est mis en scène là, posé là, comme « par hasard » dans la réalité, permettant un éclairage d’une autre scène, interne celle-ci. Le « jeu théâtral du psychologue », s’il veut jouer quelque chose d’une rencontre avec le patient, sera alors de s’adapter à cette scène, de l’intégrer à son dispositif de prise en charge et de ne pas s’y laisser engluer pour que la dynamique associative y reste vivante. Le psychologue, prenant en compte ce décor et cette scène pour ce qu’ils sont, pourra s’en servir comme de « planches » solides, comme d’un lieu d’improvisation laissant à la surprise de la rencontre toute chance d’advenir. Passé alors du psychologue « saisi par le décor de cette scène » au psychologue se saisissant de ce qui a été mis en jeu, offert à son regard, proposer à sa venue, devient l’enjeu de la rencontre.

Comment habiter un temps cette scène ? Un temps alors que le patient l’habite toujours, c’est-à-dire avant notre arrivée et après notre départ. Comment quitter cette scène ? Comment faire que cet espace soit un temps l’espace de notre cadre sans que nous dépossédions le patient de cet espace qui est son cadre de vie ? Parler cette scène, parler cette rencontre sur cette scène, soutenir la verbalisation de ce qui a été comme « juste posé » sous le regard de l’autre, mettre en mots ce qui est mis en scène, la penser comme scène interne, comme scène imaginaire, comme scène fantasmatique possiblement et comme lieu où se déploie l’intersubjectivité sont, me semble-t-il, des pistes de dégagement pour cette clinique singulière.

1 Cf. Jonchères n, La maladie grave à domicile, une folie privée, Champ Psychosomatique 2009/01, n° 53, p. 91-104.

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