Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Jouer du désir contre l’amour – 11eme Journée – Supportable…insupportable

Edwige SHAKI

je__affiche_11Mademoiselle S. vient consulter suite à un bilan de compétence qu’elle réalise alors qu’elle est au chômage depuis peu. Elle a le sentiment de ne « pas avoir confiance en elle » et ce, « depuis toujours ». Jeune femme de 28 ans, habillée simplement et très discrète, elle vit seule depuis quelques années mais passe beaucoup de temps chez ses parents qu’elle visite quotidiennement. Dernièrement, elle a choisi de prendre des cours de danse et de chant, comme elle a toujours souhaité le faire sans se l’autoriser, mais elle vient également consulter à ce sujet, car elle ne parvient pas à se « lâcher », malgré son goût pour ces activités.

Enfance

Mademoiselle S. est issue d’une famille étrangère. Elle est née au Portugal et se souvient d’avoir vécu là-bas avec ses parents chez sa grand-mère paternelle jusqu’à ses deux ans. Ses parents s’installent ensuite en France avec elle, leur fille unique. Elle entre en maternelle alors qu’elle ne sait pas parler le français et se souvient encore de son malaise dans les premiers temps. Elle apprend vite cette nouvelle langue et devient une bonne élève à l’école par la suite, sans problème particulier. Un frère naît quand elle a six ans. C’est au collège que les problèmes commencent, puisqu’elle est victime de « moqueries », et se souvient avoir été une sorte de « bouc-émissaire », car elle ne s’habillait pas comme les autres. Elle s’isole de plus en plus.

Premières rencontres avec l’Autre sexe 

À quatorze ans, elle rencontre un garçon avec lequel elle « flirte ». Alors qu’elle est dans la cours du collège avec lui, sa mère la cherche à l’extérieur de l’établissement et croise sa meilleure amie, qui lui révèle où ils se trouvent. Sa mère vient la chercher sur le champ et se fâche, lui faisant valoir qu’elle ne devrait pas avoir de petit ami si jeune. Elle a ressenti cela comme une trahison de la part de son amie. Elle se souvient que son père également la mettait en garde contre les garçons et leurs mauvaises intentions.

À dix-sept ans, elle se souvient être tombée véritablement amoureuse d’un homme. Il était plus âgé qu’elle de quatre ou cinq ans et connaissait son père. Il venait régulièrement dans un café que son père tenait. Elle y travaillait pour l’aider et cet homme semblait chercher à être présent en même temps qu’elle. Avec le temps, elle décide d’avouer ses sentiments à une amie, qui est elle-même en couple avec un ami de cet homme, espérant que celle-ci les lui transmettra. Peu de temps après, elle apprendra que cette amie s’est en fait rapprochée de l’homme qu’elle aime et qu’ils vont se marier, mariage auquel elle est invitée. C’est une terrible déception pour elle et elle date de cet évènement le fait qu’elle ne « fait plus confiance à personne » et n’a plus véritablement d’amis. Le jour où elle apprend le futur mariage de cet homme, elle rentre chez elle en larmes et ses parents l’interrogent. Elle leur révèle son amour secret et ceux-ci lui demandent pourquoi elle ne leur en a pas parlé plus tôt, s’intéressant cependant peu à sa souffrance.

Le couple parental

Alors qu’elle déploie ces différentes déceptions amoureuses avec en contrepoint une trahison féminine répétée, je l’interroge sur le couple que forment ses parents.

Le couple de ses parents est plutôt solide depuis de nombreuses années, mais son père a récemment trompé sa mère. Celle-ci a confié à sa fille ses doutes quand elle en avait au sujet de son mari. Quand elle a eu la certitude d’être trompée par son mari, elle a convoqué une réunion de famille avec ses deux enfants et leur père, qui s’est alors excusé auprès de tout le monde, femme et enfants. Il aurait ensuite cessé de la tromper. Je m’étonne de cette scène prenant à témoin les enfants et fais valoir qu’une femme « trompée » peut aussi s’interroger sur ce qui pousse son mari à « désirer ailleurs », peut-être la vie quotidienne n’était-elle pas si « gaie »…? J’interroge ainsi le désir du père en me décalant du sentiment de trahison de la mère. Alors que tout semblait assez « lisse » dans son discours, Mademoiselle S. déploie alors le tableau d’une vie marquée par une mère dépressive et suicidaire depuis toujours, qui aurait fait différents séjours en hôpital psychiatrique.

« Inquiète en permanence » pour sa mère

Elle se souvient d’une mère prenant énormément de médicaments. Elle pouvait même en prendre trop pour se faire disparaître et son enfance a été marquée par le fait d’être « inquiète en permanence » pour cette mère. Quand elle avait dix-huit ans, le poids de sa mère est tombée à 35 kg et les médecins qui pensaient qu’elle allait mourir leur ont conseillé d’aller au Portugal, afin qu’elle revoie sa famille une dernière fois. Ils sont partis tous les quatre en voiture pour le Portugal. Elle se souvient que lors de ce Noël, il y a dix ans, la famille de sa mère, choquée par son état physique dont elle n’avait pas parlé au téléphone, ne lui adresse même pas la parole. Ils vont dormir chez les grands-parents maternels et le frère aîné de sa mère. Celui-ci reproche à son beau-frère l’état de sa sœur car c’est lui qui a voulu l’emmener en France. La jeune femme prend la défense de son père mais son oncle lui dit de se taire, arguant qu’il aime sa sœur plus qu’elle n’aime sa propre mère. Blessée par ces propos, elle n’a plus jamais reparlé à cet oncle depuis lors. Ils reprennent ensuite la route pour la France. Sa mère a finalement repris du poids et s’en est sortie.

Elle évoque alors l’enfance de sa mère. Son père était maltraitant et elle était la seule fille d’une fratrie de cinq enfants. Elle était bonne élève mais n’a pas été autorisée à poursuivre ses études. Dès qu’elle a eu 14 ans, elle devait s’occuper de toutes les tâches ménagères de la maison, préparer les repas de ses frères qu’elle leur apportait à l’usine et même élever le dernier petit frère. À 21 ans, elle rencontre son mari dans un bal de village, mais sa famille voit cet homme d’un mauvais œil car il pourrait l’emmener en France avec lui.

Au fur et à mesure des séances, elle revient sur les différents moments de son inquiétude pour sa mère. Elle serait allée en hôpital à deux reprises après des tentatives de suicide par voie médicamenteuse. Une première fois, alors qu’ils vont la visiter avec son père et son frère, elle se souvient qu’ils la retrouvent en position fœtale sur les marches du perron, « recroquevillée comme un bébé ». Ils décident de la ramener à la maison sur le champ. Une seconde fois, elle fera un séjour assez long dans un bel hôpital, une sorte de château à 60 km de Paris. Elle y restera cinq à six mois par intermittence et nouera une bonne relation avec une psychologue du service qu’elle continuera de consulter ensuite, mais cela cessera à cause de la distance géographique. Actuellement, elle n’est suivie que par un psychiatre pour son traitement mais ne parle pas vraiment à celui-ci.

Au fur et à mesure de nos rencontres, Mademoiselle S. peut dire qu’elle trouve sa mère « égoïste » de leur faire subir ça, son « peu de goût pour la vie » et l’affect de la « colère » émerge peu à peu. Bien qu’elle ne décrive pas un contexte familial très épanouissant : en effet, la vie familiale semble se réduire au partage des repas et du quotidien sans curiosité pour sa propre vie et ses intérêts ; elle ne sait trop pourquoi, mais ne parvient pas à se séparer de ces habitudes et à vivre « véritablement seule ». Elle a d’ailleurs du mal à « ne pas tout dire » à sa famille.

Un moment de bascule : le refus qu’elle « s’absente »

Lors d’une séance, Mademoiselle S. m’annonce en sortant qu’elle ne pourra être présente la semaine suivante. Je lui demande pourquoi. Sa mère part au Portugal et elle doit la « remplacer » pour l’ensemble de ses tâches à effectuer. Elle est concierge de deux immeubles. Il faudra qu’elle distribue le courrier et s’occupe de leur chien, des affaires et des repas de son frère. Je m’y oppose formellement et lui dis que je l’attends sans faute la semaine suivante, que je lui fais confiance pour trouver une solution et se libérer au moment de notre rendez-vous hebdomadaire.

La semaine suivante, je l’accueille avec un grand sourire. Elle m’explique qu’elle n’a rien dit à sa mère et s’est débrouillée pour tout faire et venir à sa séance. Elle a eu sa mère au téléphone qui s’inquiète qu’elle ne fasse pas les repas de son frère ni son linge, ce qu’elle refuse. Elle s’est énervée et a pu dire à sa mère qu’ils ne sont pas « des bébés », son frère et elle. Son frère, lui, en a profité pour voir des copains et rentrer peu. Je lui demande de me parler de sa relation avec lui. Ils ne sont pas en conflit mais se parlent très peu. « Tout passe par ma mère ». Par exemple, il a une petite amie et c’est sa mère qui le lui a dit, mais il n’y a pas eu d’échange entre eux.

La parole du père

Le peu d’intérêt pour ce qu’elle fait, la danse, le chant et un regard plutôt critique sur tout ce qu’elle tente de faire vient principalement du père et de sa parole qui semble dévaloriser systématiquement sa fille par opposition à son fils. Elle peut dire qu’elle ne se souvient pas qu’il ne lui ait jamais fait « un seul compliment ». Elle considère également que la parole de son père ne vaut plus grand chose pour elle. Je lui demande alors si cette parole vaut pour sa mère, selon elle. Elle répond que oui, sa mère consulte régulièrement leur père quant aux décisions à prendre pour la famille. Elle a convié sa famille à venir la voir chanter lors du spectacle que donnait son groupe de chant. Ils lui ont répondu qu’ils ne pouvaient pas, mais elle a ensuite compris que son père ne travaillait pas ce jour-là et aurait pu y assister.

En revanche, le professeur de chant, un homme mûr, l’a vivement félicitée car elle progresse beaucoup.

Des effets de subjectivation 

Le concert auquel elle a participé s’est très bien passé. Elle a chanté deux fois car il y a eu une reprise et elle s’est sentie plutôt à l’aise la deuxième fois. Tout le monde lui dit qu’elle progresse.

Elle pense aux prochaines vacances d’été et s’interroge sur le fait de partir avec ses parents au Portugal comme toutes les années. Elle aimerait faire le premier trajet avec eux pour économiser le voyage mais récupérer ensuite sa voiture et partir seule faire un périple vers Lisbonne et d’autres villes. Elle a déjà voyagé seule mais n’aime pas particulièrement cela. Ses parents risquent de s’inquiéter pour elle et de tenter de la dissuader de partir seule. Je l’arrête sur « l’inquiétude » toujours présente dans tout ce qu’elle fait. Dernièrement, elle considère qu’en allant chez ses parents, même si elle essaie d’y aller moins, elle doit « certainement y trouver son compte finalement ». Elle peut dire aussi qu’elle a beaucoup moins peur pour sa mère maintenant qu’auparavant. Je lui demande de préciser depuis quand. Elle pense que c’est depuis qu’elle va au cours de chant et qu’elle vient consulter à l’EPOC.

Une rencontre : « avouer ses sentiments » ?

Elle ose me parler d’un garçon, T. qu’elle a connu au cours de chant et qui semble lui prêter de l’attention. Il la raccompagne souvent au métro et ils parlent. Elle se demande si elle doit lui « avouer ses sentiments », car elle a très peur d’être déçue, comme elle a pu l’être à 17 ans. Elle ne se souvient pas d’avoir « jamais entendu parler de sentiments ni d’amour dans sa famille ». Elle pense que c’est pour cela qu’elle rêve sans doute un peu trop du « prince charmant », « De quoi parlez-vous ? », « C’est souvent des cris et des reproches entre nous ». Je lui propose de prendre le temps de me parler un peu plus de ce jeune homme. Le jeune homme ne donne cependant pas suite, mais elle se sent mieux « d’avoir pu lui dire ce qu’elle ressentait ».

Un léger bougé subjectif suivi d’un point d’insupportable

Pendant l’été, elle part en vacances et renoue avec une partie de sa famille que ses parents ne veulent plus voir. Elle se sépare ainsi peu à peu de la logique conflictuelle de ses parents. De retour en Septembre, elle a fait le choix de reprendre des études même si elle peut constater que « personne ne s’y intéresse véritablement dans sa famille ». Je prends le parti de m’y intéresser très régulièrement.

Lors d’une séance, Mlle S. arrive très affectée par un récent événement familial, qui lui a fait ressentir un rejet de la part de sa famille. Elle n’apprécie pas la nouvelle petite amie de son frère qui est venue s’installer avec lui dans l’une des loges de sa mère. Elle scrute ce que celle-ci met sur Facebook et tombe sur des photos « pratiquement nues » qui la choquent et dont elle parle à sa mère en secret. Elles ont l’air toutes les deux complices dans cette critique systématique de l’autre femme. Cependant, sa mère, sans la prévenir, en parle à son frère et elle se retrouve l’objet d’un procès familial à cause de la trahison de celle-ci. Je lui fais valoir que quelque chose se répète là, puisqu’elle m’avait déjà parlé du fait que sa mère transmettait ses dires à autrui sans l’en avertir au préalable. Elle peut faire le lien avec sa propre position symptomatique dans ses relations aux autres, tel que son groupe de chant, de se sentir « rejetée », comme elle craint de l’être par sa famille et de sa façon d’en faire toujours « un peu trop » dans le but de se sentir reconnue. Mettre des mots sur ce qu’elle pensait subir à son insu lui permet de se rendre un peu plus responsable de ses actes et de ses dires, tout en saisissant mieux ce qui se rejoue à répétition dans cet « amour maternel ». Elle accède peu à peu au bien-dire qui lui permet de se séparer d’une tristesse très prégnante tout au long des séances.

Conclusion 

La théorie des affects relève, pour le Dr Lacan, d’une éthique du Bien-dire. La tristesse devient alors une « lâcheté morale » face à ce devoir de Bien-dire.

Interroger Mlle S. sur le désir de son père a pu permettre à ce sujet d’interroger son propre désir, en tant que signifiant absent du discours familial. De même, face à l’amour idéalisé de sa mère, Mlle S. peut faire surgir une interrogation sur le désir de cette Autre qui semble ne pas désirer vivre. Cette interrogation subjective relance le désir de savoir (reprise d’études) et de bien-dire face à l’immobilisme d’une tristesse héritée par identification maternelle. Le travail a consisté, dans un moment d’insupportable pour la patiente, à faire valoir la jouissance attenante à ce qui se répète. Atteindre un point d’insupportable a pu lui permettre de désirer en savoir un peu plus sur la dimension de jouissance inconsciente qui la rive, à son insu, à cette tristesse réitérée.

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