Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le Psychologue au service du patient « funambule »

Anne-Sophie STENGEL

Rien que le titre de cet après-midi nous laissait déjà préfigurer d’un voyage dans le monde du cirque avec l’évocation des pratiques « ciblées » du psychologue qui se produirait dans l’un des numéros les plus spectaculaire et dangereux du lanceur de couteaux. Cette deuxième séance s’inscrit cette fois dans l’évocation du psychologue comme un acrobate à la recherche d’équilibre de son style.

Le métier de psychologue est historiquement basé sur la recherche d’équilibre dans la définition même de son identité. Est-il un ou plusieurs ou plusieurs à la fois ? Dès l’apparition de la licence en psychologie, Daniel Lagache s’est fait le chantre d’une polyphonie de la psychologie avec une conception éclectique particulière qu’il développera dans son ouvrage l’Unité de la psychologie en 1949. Pour lui, il était possible de concilier les référentiels théoriques non pas pour en offrir une lecture syncrétique mais complémentaire. Pour lui, la psychologie clinique se définit comme l’étude de l’homme en « situation ». La richesse de son parcours symbolise bien l’évolution de la discipline en France avec un ancrage profond dans la psychanalyse tout en restant à l’écoute des différentes orientations dans une approche intégrative.

Depuis lors, ce débat n’a eu de cesse de continuer avec les querelles de clocher qui nous sont si familières entre et à l’intérieur des différents courants théoriques.

La globalisation ne nous aide pas non plus car nous nous retrouvons également en débat avec nos homologues à l’international. Pour certains pays comme les Etats-Unis, la discipline est spécifiquement ciblée avec des sous-disciplines à part entière et la psychologie se définit avant tout dans un domaine d’intervention précis comme par exemple la psycho-oncologie.

Pour illustrer cet exercice d’acrobatie, j’illustrerais ici mon propos avec ma propre pratique. Je suis psychologue du travail, plus précisément formée à la clinique de l’activité et à la psycho-dynamique du travail. Tout est dit. Ma cible est donc le travail et ceux qui le font et ma formation a principalement été à visée d’intervention groupale. Seulement, une fois « confrontés au réel de l’activité » comme nous l’ont si souvent répété nos enseignants, le psychologue du travail ainsi formé se retrouve le plus souvent sur des terrains où prime l’entretien individuel. Peu ou prou, les jeunes acrobates que nous sommes réussissent à se ressaisir et à retrouver un certain équilibre grâce à la partie clinique solidement ancrée dans notre pratique.

Néanmoins, une fois cet équilibre retrouvé, la problématique ne s’arrête pas là. Je propose de l’illustrer par la vignette clinique ci-après.

(…)

En début de pratique, la prudence et le « primum non nocere » étaient mes maîtres mots et grâce à cela, j’ai travaillé à m’entourer d’un réseau pluridisciplinaire me permettant soit de réorienter les personnes, soit d’élaborer à travers nos échanges mutuels.

Cette étape intermédiaire fort constructive m’a permis de m’étayer et d’appréhender mes limites d’une autre manière. Au lieu d’un refus net et catégorique de continuer à élaborer lorsque la dimension professionnelle s’effaçait au profit de dimensions plus personnelles, je m’appuie maintenant sur un « savant » mélange pour estimer s’il est intéressant de continuer à élaborer ou s’il est plus pertinent de réorienter le patient.

Cette vignette n’a volontairement pas de conclusion, nous continuons à cheminer ensemble sur son parcours et les dimensions intimes qui nous amènent à naviguer tour à tour sur des sphères professionnelles ou personnelles. L’une et l’autre sont intimement mêlées. Aucun parcours professionnel ne se fait par hasard. Il est toujours le résultat d’un parcours de vie et d’une histoire personnelle et familiale.

Par ailleurs, l’arrêt de travail ne sonne pas l’arrêt du travail. La personne en arrêt de travail passe d’un statut « actif » à un statut d’ »arrêté » qui n’en a que le nom. Pour les patients qui sont en arrêt de longue durée vient ensuite un apprentissage d’un parcours qui les mènera à la « reprise du travail » ou encore au « retour à l’emploi » et qui est en soit est un vrai travail. Après tout, certains patients sont devenus des professionnels de leur parcours médical. Leur parcours thérapeutique est pour certains une activité à part entière animée par de sachant docteurs organisant leur emploi du temps et parfois même des collectifs rassemblant des pairs qui partagent leur fortune comme leur infortune tout échangeant leurs ficelles. Les « trucs de patients » comme disent les médecins font écho aux catachrèses en clinique de l’activité ou encore à la métis en psycho-dynamique du travail.

Cette vignette qui se termine donc par une non conclusion et s’empêche délibérément de statuer sur le sujet pourrait peut être ainsi déclinée à l’envie. En quelques années, les patients sont arrivés avec leur lot de « pratiques ciblées »: événements traumatiques, maladies somatiques, troubles psychiques, violences sexuelles, conflits conjugaux, parents âgés, transsexualité, addictions, deuil…

Autant de cibles qui peuvent devenir des spécialités à part entière avec ses avantages comme ses limites.

L’avantage principal est de pouvoir élaborer sur des éléments spécifiques éloignés de sa pratique ou de son corpus théorique premier parfois même en pluridisciplinarité afin de continuer à enrichir nos connaissances dans ces domaines. C’est quelque part le destin même du psychologue d’être en formation permanente que ce soit par le biais de formations « ciblées », ou encore pour approfondir son propre référentiel théorique ou encore en supervision.

Le mieux étant l’ennemi du bien, le psychologue portera une attention toute particulière à conserver une certaine homéostasie afin de garantir au sujet qu’il reçoit les meilleures conditions d’accueil qu’il lui est capable d’offrir.

En revenant sur notre image du psychologue acrobate, je l’ai imaginé comme un funambule. En élaborant sur cette image grâce à mes collègues présents ce jour, j’ai compris que le funambule n’est pas forcément là où on l’attend. Sur la grande scène dans la lumière, celui qui est en équilibre tout en haut sur son fil, avançant à pas mesurés grâce à son balancier et prenant tous les risques, c’est bien le patient.

Si l’on cherche le psychologue, il faudra plutôt se tourner dans les coulisses. Son travail est invisible tant qu’il est bien fait. Contributeur essentiel à l' »art » de l’accompagnement psychologue, il s’attache à poser le cadre, à s’assurer de sa solidité et à installer des filets de sécurité afin de contenir d’éventuels incidents. Son travail est en perpétuel renouvellement pour prendre en compte l’évolution de l’artiste sur son fil et de l’environnement dans lequel il évolue.

Encore plus invisible que le psychologue dans les coulisses, il y a encore tout ceux dont il s’entoure pour alimenter sa pratique avec ses pairs, les collectifs dans lesquels ils évoluent ainsi que les différents experts auxquels il a recours. Nous travaillons également en réseau avec d’autres disciplines et spécialistes qui viennent nous apporter leur savoir et leur expérience dont nous nous nourrissons pour perpétuellement améliorer notre pratique.

Pour refermer cette page centrée sur cette grande famille du cirque, je terminerais sur les compétences qui nous sont à tous communes en coulisses. Nous partageons l’expertise de notre savoir et l’adresse de notre savoir-faire. Certaines compétences sont transversales et transférables, d’autres demandent des apprentissages complémentaires. Le point commun est que nous mettons tous nos bagages en articulation avec un regard distancié pour offrir à nos sujets l’opportunité d’évoluer sur leur scène de prédilection en tout sécurité.

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