Fabrice PINON

Il faut croire que la flamme de la notion de complot ne s’éteint jamais, bien au contraire l’époque contemporaine semble nous rappeler combien son actualité reste vivante.

Quand nous commencions à réfléchir au concept de paranoïa et que la question du complot s’est posée comme un thème possible pour cette journée, m’est revenu en mémoire un article que j’avais lu concernant les professeurs d’Universités qui se trouvaient confrontés à des étudiants qui parlaient de complots lors de leurs cours. Considérer que dans ces lieux consacrés à la transmission de la connaissance, les théories du complot trouvaient un écho favorable auprès d’une part grandissante de leurs étudiants, me parut étonnant.

Ces futurs diplômés d’études supérieures reprenaient allégrement des théories du complot distillées çà et là, à croire qu’il ne suffisait que de se baisser pour en ramasser une pleine poignée. Vous me direz qu’il s’agissait-là d’une boutade irrévérencieuse des étudiants à l’endroit de leurs enseignants, mais je crois que cela va peut-être plus loin.

C’est que le doute intellectuel et la remise en question phénoménologique semblent s’être changés en suspicion et méfiance. Dès lors, les liens entre la paranoïa et les théories du complot trouvent quelques parentés, quelques filiations, et ce notamment depuis que les concepts nosographiques de la psychiatrie et de la psychanalyse ont infusé dans le discours social. Les titres de journaux sont, à ce titre éloquents, « psychose », « schizophrénie », « névrose », « paranoïa » s’affichent en une pour nous parler des faits de société. Ce sont bien souvent les signifiants de la peur qui nous sont distribués là.

1. Du complot dans le discours social

La psychologie sociale et la sociologie se sont intéressées à ce qu’il est coutume d’appeler les théories du complot.

Dans l’histoire, plus ou moins lointaine, des complots ont été énoncés : le complot juif, des templiers ou des francs-maçons. Ce sont des allégations qui sont considérées comme des réponses à la peur, des menaces à l’ordre établi.

Plus récemment, l’assassinat de Martin Luther King ou de John Kennedy, l’atterrissage sur la lune jusqu’aux attentats terroristes (le 11 septembre et les attentats de Paris) ont été propices à l’apparition de théories du complot. Ces théories viennent en concurrence directe avec les versions officielles.

Dans la Revue Internationale de psychologie sociale (2007, tome 20), Pascal Wagner-Egger et Adrian Bangerter, des chercheurs en psychologie, nous proposent une sorte de synthèse des travaux sur les théories du complot. Le processus d’élaboration phénoménologique nous amènerait à dégager de types de théorie du complot, avec pour toutes les deux les caractéristiques suivantes :

Je cite :

« Keeley (1999) définit les TC comme des explications de certains événements en termes d’action causale de la part d’un groupe de personnes – les conspirateurs – agissant en secret (p. 116). Il ajoute différentes caractéristiques que partageraient les TC : (1) Les intentions cachées des conspirateurs sont néfastes, et (2) ceux-ci font preuve d’une volonté manifeste de cacher la vérité. (3) Les TC contredisent une version « officielle » ou « évidente », et (4) lient des événements qui n’ont pas de rapport évident entre eux. Finalement, (5) les données aberrantes (éléments contradictoires ou qui n’ont pas été expliqués dans la version « officielle ») sont les éléments de base des TC. Le contenu des TC est traversé par un paradoxe : on y trouve souvent des éléments fantaisistes, mais en même temps une espèce d’hyper-cohérence logique dans les détails invoqués pour soutenir le récit. Les auteurs s’accordent à écrire que les TC sont de ce fait souvent irréfutables, tout argument contre le complot étant transformé en preuve de son existence (Harrison & Thomas, 1997). »

Une première catégorie de théorie du complot concernerait les minorités dans la mesure où elles peuvent mettre en péril l’ordre établi dominant. C’est la recherche d’un bouc émissaire venant faire dérivatif des frustrations et des hostilités vécues par un groupe minoritaire, les juifs par exemple. Il est à ce titre intéressant de constater si l’on se rend au Musée Juif de Berlin, que les communautés juives d’Allemagne au Moyen Age ne pouvaient exercer d’autres professions que l’usure, le commerce de l’argent étant considérée comme proscrite par le pouvoir en place (notamment pour des questions religieuses). Cette place qui leur est assignée viendra par la suite sceller les représentations qui leur seront attribuées, le juif est riche et est âpre aux gains.

Une seconde catégorie serait celle du système, et ce, depuis la Révolution française, la fin de la Monarchie et des certitudes qu’elles inauguraient, selon certains auteurs. Elle ferait son apparition avec l’émergence de l’état moderne moins répressif des idées critiques et déviantes que l’étaient autrefois la Monarchie et l’Église.

De façon générale, les TC s’élaborent à partir d’un événement marquant ; les auteurs évoquent souvent une rencontre entre une demande sociale (c’est un quotidien déplaisant par exemple) et une proposition politique qui serait un récit alternatif concurrençant la version officielle, permettant de conforter ses représentations. Ces théories mêlent le vrai, le plausible et l’invérifiable, voire le faux. On parle alors de rhétoriques complotistes, qui agrégeant différents éléments, aboutissent à une sorte de bloc conceptuel qui aurait un pouvoir de conviction, d’intimidation, permettant une adhésion. La construction complotiste s’écrit donc comme un roman de fiction ou un roman policier, avec une part imaginaire conséquente : il y a donc un crime dénoncé, un coupable accusé et l’existence de mobiles.

Ce détour succinct autour des théories du complot nous permet d’appréhender sa nature dans le discours social. De nos jours, malgré une information en continue et des outils comme internet, la prégnance de ces phénomènes humains que sont les complots ne semble pas s’évanouir. La peur et l’insécurité semblent en être les moteurs, la dynamique et également le résultat final. Les groupes sociaux peuvent adhérer, nourrir et considérer demeurer souffrir à l’appui de ces théories. Elles alimentent quelque chose d’un savoir biaisé qui se place là, pour parer au trou du réel, à une échelle collective.

Nous avons évoqué les théories du complot dans le discours social, mais qu’en est-il du sujet ? On ne parle, dès lors, plus de complot de la même manière et je vous propose quelques vignettes cliniques qui permettront d’illustrer la question d’un Autre malveillant, méchant qui complote contre le sujet lui-même.

2. Paul et la femme en robe rouge

Il s’agit de mon début de carrière en tant que psychologue et de ma rencontre avec le premier paranoïaque. Il y a donc près de vingt ans je commençais à travailler dans une association qui pratiquait du soutien psycho-social en direction de publics en insertion socio-professionnelle.

Paul a environ cinquante ans quand je fais sa connaissance, il est marié et à trois enfants. Il travaillait comme cadre administratif mais ne travaille plus depuis quelques années. Cet homme présente bien, s’exprime clairement et de façon soignée sans être obséquieux. A ma demande, il me parle de son parcours professionnel et de son souhait de retravailler. Les raisons de son inactivité seraient liées à des difficultés avec la hiérarchie de son entreprise.

Les entretiens se suivent sur une période de quelques mois et je reste assez étonné par le fait qu’il ne retrouve pas de travail. Je remarque néanmoins assez vite qu’il s’exprime de façon détachée, un peu froide, sans qu’une tension ou une agressivité soit présente dans la relation.

Cependant, un soir je reçois ce monsieur avant qu’une réunion de l’association n’ait lieu dans les mêmes locaux. Ce moment très fugace va permettre de mieux comprendre ce que je percevais sans pouvoir l’attraper dans le discours de Paul. Quand Paul sort du bureau d’entretien, des membres de l’association sont là pour la réunion, notamment une collègue de l’époque vêtue d’une robe rouge. Ce détail va faire événement, surprise pour le sujet, ce que j’apprendrais les rendez-vous suivants. En effet, l’entretien suivant Paul me demandera qui était cette femme en robe rouge. Je ne saisis pas l’enjeu de la question n’étant pas moi-même pris dans la signification singulière qu’elle revêt pour le sujet. Cette interrogation me permet presque de questionner Paul sans éveiller ses soupçons. En effet, je peux attraper quelque chose là, quelques choses de différent de son discours assez monotone. Il m’indique alors que cette femme n’était pas là par hasard. Il me demande si elle était là pour le surveiller, savoir ce qu’il pouvait dire en entretien. Petit à petit, je m’avance sur ce terrain délicat et essaie de faire préciser ce qui lui fait penser une telle chose. Il pourra alors parler de ce qu’il est convenu de qualifier de délire paranoïaque. Ainsi, il me parlera assez librement de ce qui occupe sa pensée quotidiennement, à savoir la surveillance permanente des services de Police à son endroit.

Il est suivi partout et tout le temps par la Police. A titre d’exemple, je vous livre une anecdote : son épouse est sud-américaine et quand il part effectuer un voyage avec elle et ses enfants pour visiter sa belle-famille ; Paul est convaincu que les autres passagers sont de faux passagers qui agissent et se comportent comme des vrais mais ils sont tous des policiers. Il voyage avec cette compagnie sans se rebeller, sans les invectiver, sans leur demander de se déclarer d’une telle démarche. Il s’en accommode dirons-nous. Il est vain d’essayer d’opérer avec lui un décalage, un pas de côté dans le discours, il est convaincu, il sait que ce sont « tous des flics ».

Paul traverse l’existence avec la conviction délirante qu’il est constamment suivi et surveillé sans que la cause d’un tel intérêt des forces de l’ordre ne puisse trouver cause, sûrement quelque chose d’indicible. Dans son ouvrage La logique du délire Jean-Claude Maleval nous propose de considérer le consentement réglé à la jouissance de l’Autre1. Paul, pourrait peut-être davantage être considéré comme paraphrène plutôt qu’un paranoïaque.

3. Pierre et les figures du conflit :

Je rencontre Pierre en 2003, dans un cadre quelque peu atypique dont je dois vous préciser les coordonnées. Je suis psychologue dans une équipe de prévention médico-psychologique de type Équipe mobile psychiatrie et précarité.

Le jeune homme dont je vais vous parler, que nous appellerons Pierre, se retrouve notamment confronté, à des crises d’angoisse. Ces dernières constituent un point d’énigme qui va faire fil conducteur à la prise en charge. Si je vous propose d’exposer, puis de mettre au débat, son parcours c’est qu’il est très enseignant du point de vue de la paranoïa mais aussi du traitement dans la durée que sa rencontre avec un psy a pu dégager. J’ai intitulé le cas « les figures du conflit » tant cette question du conflit est présente dans son existence. Le conflit qui l’empêche, le conflit comme spectacle mettant en scène l’Autre, enfin comme mode de relation à l’Autre. Cet aspect condense ce qui se joue pour lui dans la Krisis et oriente sa conduite dans l’existence. Il s’agit d’un accompagnement sur une période assez longue, ce qui m’obligera donc pour notre propos de condenser certains éléments. Mais aussi, cela nous permettra d’apprécier certaines étapes qui font que Pierre semble aller mieux aujourd’hui.

Il s’agit d’un jeune homme de vingt-cinq ans, qui vient de rentrer dans le dispositif RMI suite à l’arrêt d’une activité professionnelle dans le secteur de la reprographie. Son assistante sociale, qui me l’oriente, me décrit à l’époque un jeune homme qui l’inquiète par sa présentation, ainsi que des difficultés dont il lui fait part. « Il parait impulsif …il pourrait être violent…il ne sort plus de chez lui…il ne prend plus les transports et ne travaille plus » tels sont les éléments que je recueille auprès d’elle. C’est un jeune homme qui souffre de « phobies » l’empêchant d’entreprendre ses démarches d’insertion et l’assistante sociale pense que des entretiens avec un psychologue pourraient l’aider à retrouver confiance en lui.

L’orientation vers moi, s’effectue donc sous une modalité qui se rapprocherait d’une mise en conformité aux attentes sociales de travail et l’assistante sociale parlera même de « sport collectif » pour l’aider à surmonter ses phobies. Elle pense que des rendez-vous avec un psy l’aideraient à sortir de chez lui. Je conviens d’un rendez-vous pour rencontrer ce monsieur, dont l’état de souffrance et d’isolement croissant sont préoccupants. Il acceptera de me rencontrer non sans exprimer à son assistante sociale ses appréhensions. L’embarras qu’il vit au quotidien aura eu raison de ses résistances à me rencontrer.

Lors des premiers entretiens je fais la connaissance d’un jeune homme très gêné par ses phobies, comme il dit. Sa présentation générale fait état d’une tenue quasi militaire, en effet veste de treillis, sac en bandoulière, étui à couteau, torche, … constitue une sorte de barda dont il se pare dans ses rares pérégrinations urbaines. Il dira plus tard de sa tenue qu’elle le rassure et lui donne l’impression de renvoyer une image forte quand il est hors du domicile maternel.

Dans le transfert Pierre déploie une méfiance très importante et les premières rencontres ne peuvent pas excéder quelques minutes. Également, il lui est très difficile de rester assis sur une chaise. J’accepte donc de le recevoir selon des modalités auxquelles il conditionne malgré lui sa venue. Il apparaît à la fois dans un mouvement d’engagement dans cette rencontre inédite mais aussi dans un mouvement qui révèle l’insupportable de la relation à l’Autre qu’il expérimente chaque jour. C’est dans ce double mouvement que gît l’espoir d’aller mieux. Je décide donc d’accepter ces modalités de rendez-vous, afin de soutenir quelque chose de cet espoir.

Les symptômes qu’il décrit sont des phobies l’empêchant de circuler librement, des rituels alimentaires l’obligeant à ne consommer que des produits emballés et une angoisse omniprésente.

Son histoire est la suivante : Il est fils unique, vivant chez sa mère séparée du père depuis ses quatorze ans. Sa scolarité est très difficile et il quitte le système scolaire sans diplôme. Son enfance est marquée par des exigences paternelles au niveau scolaire qui ont été très fortes, il décrit son père comme violent, y compris avec la mère, et intransigeant. Durant l’adolescence Pierre déserte de plus en plus le collège et trouve dans le quartier et les bandes un nouvel espace de réalisation. Il est une sorte de délinquant qui ne refuse pas les bagarres, voire les recherche. Il essaie de rentrer dans une école militaire prestigieuse quand il a 16-17 ans, mais ses résultats scolaires l’en empêchent. Cette idée lui vient de son goût pour le domaine militaire et le passé militaire de ses deux grands-pères qui sont d’anciens combattants. A sa majorité il intègre la police en tant qu’adjoint de sécurité, qu’il quittera pour des conflits avec la hiérarchie. Il en sera de même pour un emploi qu’il occupe par la suite dans la reprographie où une fois encore les conflits avec le patron l’obligent à quitter cet emploi. Dès lors, sa capacité à se déplacer commence à se réduire et l’isolement ne cesse de prendre de l’ampleur. Il ne se déplace plus qu’entre le domicile de sa mère et le travail de celle-ci, au mieux il peut aller chez sa tante qui habite dans la même ville. Ses déplacements ne s’effectuent qu’à vélo car il se sent plus rassuré ainsi. Il passe ses journées à jouer à la console, au PC, sort le chien dans un périmètre réduit autour du domicile.

Les entretiens débuteront au service social, pendant de longs mois je fais sa connaissance et il faudra faire preuve de beaucoup de patience pour qu’il consente à rester toujours un peu plus longtemps en entretien. Sa tendance à être dans l’agir semble s’atténuer difficilement, il parle alors de son histoire et de ce qui fait énigme pour lui : pourquoi est-il devenu comme cela, si angoissé ? Cette question parcourt l’ensemble de sa prise en charge et je lui renouvelle à chaque fois la proposition d’essayer d’en comprendre quelque chose. C’est ce qui lui permet de revenir et d’accepter un travail thérapeutique qui ne démarrera vraiment qu’à partir de l’évocation d’un événement qu’il relatera en entretien. Il s’agit d’une scène qui se déroule après la séparation de ses parents, lorsqu’il a environ quinze ans. Il surprend sa mère et son amant en train de faire l’amour. Il dit qu’à la vue du visage de sa mère, déformé selon ses dires, il interrompt l’ébat et agresse très violemment l’amant. Il fait preuve alors dans son récit d’une jouissance impressionnante à décrire la violence de son agression. A l’entendre on peut même se demander comment l’amant a pu y survivre. Il dira par exemple « j’ai pris un bec benzène (l’amant est prothésiste et la scène se passe dans son local) et je l’ai frappé au visage à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’il y ait du sang partout ». Il continuera à dire que s’il rencontre cet homme dans la rue il recommencera. C’est le moment que je choisis pour lui proposer de se voir dorénavant au CMP, lui indiquant également qu’il serait souhaitable de rencontrer une collègue psychiatre pour l’aider par rapport à ses difficultés.

Le passage à la prise en charge thérapeutique :

La nécessité d’une prise en charge médico-psychologique est capitale tant les symptômes et les contextes d’agressions dans la rue ou en bas de son immeuble sont fréquents. Les épisodes où il est impliqué dans une situation d’expression de violence sont très répétés. Ses déplacements rares et déterminés ne lui évitent pas d’être en relation avec l’Autre. Un regard ou une parole à son endroit ou perçue comme lui étant adressée appelle chez lui à une réponse qui ne peut que déboucher sur l’altercation et le conflit physique. Dans l’après coup il ne comprend pas ce qui se passe, il reste perplexe sur les raisons de l’embrasement pulsionnel dont il est le siège. C’est ce qui légitime l’accroche à une structure de soins. Ainsi je continue de le suivre au CMP à raison d’une fois par semaine et la psychiatre environ toutes les trois semaines. Il fait également la connaissance de l’équipe infirmière qu’il pourra solliciter en dehors de nos rendez-vous. Une institution est là, pouvant recueillir ses demandes, écouter ses angoisses et ses doutes. Il vient parler de ses altercations dans la rue à l’équipe d’infirmier dans l’intervalle entre les rendez-vous. Durant une période de rupture du suivi, il pourra garder le lien avec le CMP par le biais des infirmiers qu’il continue de voir, parfois en visite à domicile. Cet arrimage à l’institution ne revêt pas un caractère aliénant mais d’avantage contenant, apaisant.

En entretien il peut dire que son isolement est un moyen de se tenir à l’écart, à distance de l’Autre. Sa solution est donc d’éviter la confrontation, le contact, tout lien social en somme.

Il peut faire l’expérience de se raconter, ainsi que de revenir sur des épisodes d’extrême violence déjà évoqués mais repris sous un nouveau jour. Il va reprendre l’épisode où il surprend sa mère et son amant, qui peut revêtir l’aspect d’un déclenchement. Une première version de ce récit situe la conclusion de la scène dans un accès de violence déchaînée de Pierre, l’évocation est vivante et crue. Il apporte comme un argument qui légitimerait son accès de violence la présence d’un ami à lui, témoin de la scène. Une deuxième version, obtenue plus tard au cours du traitement, fait état d’une certaine chute du sujet devant la scène car il n’a pas agressé l’amant et regrette de ne pas l’avoir fait. L’ami qui l’accompagnait n’a pas été témoin de la scène, et le moment qui suit cette vision est relaté par Pierre comme un temps où il ne veut pas qu’on l’approche, ni même qu’on le touche, un moment où la sidération est à son paroxysme dans son psychisme et dans son corps. C’est un épisode de grande souffrance car la trahison semble le cerner et il choit : son père violent d’une part et sa mère adultérine d’autre part. Cette réalité substituée rend compte d’une impossibilité pour le sujet à élaborer une autre issue que la chute, l’évanouissement subjectif devant le trauma.

Dès lors la violence du père, déjà largement empruntée par lui, doit recouvrir cet impensable. Ce sentiment devenu sien, comme dans le discours du père, de s’être « fait avoir ». Ce signifiant « se faire avoir » est le fil conducteur dans son histoire. Il doit s’en prémunir à tout prix. Cette question est sans doute à l’origine de ses conflits dans le travail car il s’agissait là de ne pas se laisser faire par un autre jouisseur. Cette question gravira d’ailleurs un échelon supplémentaire, voire décisif lors de son passage dans la police. En effet, pendant la période où il commence à travailler et à avoir des revenus, il fait l’acquisition d’une voiture à crédit. Pierre fait régulièrement l’acquisition de nouvelles voitures, ces moyens de locomotion assurant également une certaine identification phallique et virile « sans voiture, on n’a pas de meufs ». C’est lors d’un échange de véhicule, lui permettant d’obtenir contre sa voiture un véhicule plus puissant, qu’il s’aperçoit que ce dernier est un véhicule volé. Il dira alors qu’il « s’est fait avoir ». Il n’a plus de voiture et des crédits importants le conduisent à une reprise de sa dette par la Banque de France et il devient bénéficiaire du RMI. C’est à partir de ce moment-là, que la conviction que l’Autre est hostile s’installe durablement, que la nécessité de ne plus se faire avoir s’érige en la mise à distance systématique de l’Autre.

Le se faire avoir résonne comme une position de passivité féminine, comme un signifiant qu’il faut exclure. Conjurer cette jouissance de l’Autre sur soi, amène chez lui à un recours à l’isolement et l’angoisse vient faire écran à cette modalité désirante de Pierre. Ces symptômes, qui de prime abord, feraient penser à l’obsessionnel, sont pris dans une structure psychotique où la constitution de l’objet paranoïaque s’accentue progressivement. Le registre de l’image est au premier plan, mais rend compte d’une impossibilité à faire avec la version du père dont la jouissance par la violence reste problématique pour Pierre, elle reste cependant un trait unaire accroché à l’Autre.

L’objet regard :

Chez Pierre l’objet regard est au premier plan du symptôme selon deux modalités. La première concerne évidemment le regard de l’autre sur lui. C’est l’enjeu majeur de ses altercations dans la rue et de l’interdit d’emprunter les transports en commun, haut lieu de la promiscuité. Les endroits d’anonymat sont des espaces qui induisent fortement pour lui une part très imaginaire dans le désir et les intentions de l’Autre. L’extraction de l’objet a n’a pas eu lieu, en témoigne un autre épisode dans la prise en charge.

Il évoque lors d’un entretien que les marques qu’il a parfois sur les bras ne sont pas des griffures de son chat comme il le laissait entendre auparavant, mais des coupures peu profondes effectuées avec une paire de ciseaux. Je lui demande si ces marques lui procurent des sensations. Il précise que non, qu’elles lui permettent d’avoir une image forte. Il se regarde dans le miroir avec ses marques comme des témoignages de combats, comme l’ancien combattant exhibe ses blessures. La présence d’un éprouvé corporel qui viendrait juguler l’angoisse n’est pas confirmée par lui, nous retiendrons tout de même la dimension de la coupure sur le corps qui témoigne d’un retour dans le réel de l’imaginaire.

L’autre modalité de l’objet regard réside dans le spectacle de l’horreur sur internet ou dans les jeux vidéo. En effet, il passe énormément de temps à regarder des vidéos de catastrophes, de tueries, des images qui placent l’Autre dans un contexte d’horreur. Dans le domaine du jeu, il affectionne les « survival horror » joués à la première personne qui se déroulent dans des univers déshumanisés et peuplés de morts vivants. Il dit toujours jouer en mode difficile, ce qui le confronte indubitablement à l’échec, ce qui a comme effet de majorer son excitation et sa frustration. Il ressort très éprouvé par ses moments de jeu, qui l’amènent à trouver une solution également très coûteuse, à savoir revendre sa console ou désinstaller son PC. A titre d’exemple il achètera puis revendra une vingtaine de consoles sur une période d’un an et demi. Le spectacle de l’horreur nourrit la pulsion scopique chez Pierre ce qui se faisait déjà jour dans son expérience dans la police, que les faits divers et les accidents n’ont pas manqué d’alimenter. Une fascination est à l’œuvre là mais aussi un épuisement, le laissant dans un détachement certain par rapport à la réalité. C’est le moment où il est isolé.

L’isolement comme l’espace-temps du délire :

Ces moments de retrait sont marqués par une activité psychique délirante intense, ce qu’il nomme son monde, son univers. Ces éléments seront évoqués par lui de façon progressive à mesure que son accroche se confirme. Précisons qu’il accepte de prendre de l’Aprazolam, mais pas de neuroleptique, craignant d’être trop ralenti, peut-être comme un mort vivant. Il commencera donc à parler de son monde, de ses moments de coupure avec la réalité. Il est un ange dont les pouvoirs sont colossaux, qui éliminent sine die l’humanité car elle est fautive de ce qui arrive à la terre et des exactions perpétuées comme les guerres et les génocides. Il épargne néanmoins la flore et la faune dans ses scénarii. Cette position de démiurge qui réarrange le monde parle en creux de son impuissance dans la réalité. C’est sa construction délirante pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve. Il construit donc à ses fins un personnage composite créé à partir de prélèvements effectués çà et là dans les comics books et les mangas japonais. Je vous propose d’y faire un détour rapide car l’intérêt porté à ces éléments lui a permis de pouvoir en parler et porter hors de soi par le discours le délire et donc d’en faire un certain traitement.

Deux personnages se dégagent :

Le Darkness : est un super héros de comics book américain, ex-tueur de la Mafia qu’il avait rejoint à l’âge de seize ans. Il a abusé d’une vie faite de sexe et de violence. Mais à vingt- et-un ans, il découvre qu’il a un sombre héritage. Avec ses supers pouvoirs, il peut créer tout ce qu’il désire pendant la nuit, même si tout tombe en poussière à l’aube. Si une femme devient enceinte de ses œuvres, l’enfant héritera de son pouvoir et il mourra. Il doit donc refréner ses activités sexuelles, pour sa plus grande frustration. C’est donc un héros considéré comme très puissant, mais pour qui l’interdit du rapport sexuel est vital. Question que nous retrouverons pour Pierre, nous y reviendrons.

L’autre personnage est Tobi, issu du manga japonais Naruto. Il apparaît comme un être puéril, belliqueux et cruel. Il ambitionne un monde meilleur par l’illusion de tout être vivant, afin de se hisser au plus haut rang, celui de dieu. Il dispose du Sharingan et du Rinnegan qui sont des pouvoirs ninjas très puissants dont le siège est l’œil, le regard. Enfin, ce personnage veut installer une paix durable et bannir toute la haine de ce monde. Il est même prêt à créer une paix « factice » en hypnotisant chaque humain grâce à une immense illusion. Cette illusion ultime peut plonger le monde dans un rêve où tout est accessible, celle-ci dure éternellement et plonge le monde dans des arcanes infinis. Ce personnage compte l’utiliser pour régner sur le monde grâce au plan Œil de la Lune. Il est d’ailleurs très différent des autres personnages du manga par son usage de la haine. Il est insensible à celle-ci et semble ne vouloir avoir de lien avec personne allant jusqu’à renier son propre nom qui demeure inconnu.

Grâce à ces deux personnages et de bien d’autres encore, il se maintient dans le délire qui le coupe du lien social. Il est, dans ces moments-là, comme débranché. Il dira en entretien qu’il sort de sa poche ses personnages à volonté, comme des cartes, selon ses besoins. Jacques Lacan nous rappelait que le psychotique a l’objet a dans sa poche, nulle nécessité de faire avec l’Autre. Dès lors, entre interdit du rapport sexuel et anéantissement de l’humanité son délire se déploie et son isolement fera qu’un temps il ne viendra plus aux entretiens tout en gardant le lien avec l’équipe infirmière du CMP, qui tente de le convaincre de se faire hospitaliser. Il reviendra néanmoins pour dire qu’il se sentait trop mal, qu’il était trop angoissé. Le travail d’accompagnement reprend, l’effort de dire ses difficultés se réamorce car l’énigme reste tenace.

C’est à ce moment-là qu’il fait la connaissance d’une voisine dans son immeuble. Cette dernière, patiente du secteur, souffre de trouble de l’humeur. Elle va l’accompagner à sa manière sur le chemin de la sexualité.

La question sexuelle :

Pierre n’a jamais eu de relation sexuelle. Au sortir de l’adolescence, il a fréquenté une jeune fille de son âge. Il fuit la relation, même s’il semble donner des gages d’une certaine liaison. Il se convertira à l’islam pour des raisons de convenance sociale car elle est musulmane. Mais rien ne se passera, il met fin à cette relation, il dira lui-même sa difficulté dans l’abord de la femme par un « les femmes on ne sait pas ce qu’elles veulent ». Mais sait-il seulement ce qu’il veut, lui ? De la sexualité, il en parle comme d’une horreur à laquelle il ne veut être confronté. Il pense « être nu comme un ver » en face de la femme.

La rencontre avec une voisine va cependant permettre à Pierre de faire l’expérience de la sexualité avec une de ses amies. Est-ce là une histoire substituée ? Nous ne pouvons le dire à l’heure actuelle, toujours est-il qu’il veille sur elle quand elle va mal, la convainc d’être hospitalisée quand elle est dans des moments d’excitation et d’agitation aiguës. Il peut être aidant et en retour elle va l’aider aussi en lui faisant considérer le sexuel comme moins menaçant.

C’est à ce moment qu’il accepte une orientation vers des ateliers thérapeutiques pour faire un masque qui représente un des personnages évoqués plus haut. Beaucoup d’hésitations et de doutes encore, mais il parvient à aller à ses ateliers, dire sa demande, revenir à plusieurs reprises faire ce masque auquel il tient tant. Dans ce processus de création, il élabore quelque chose autour du visage caché, une tentative pour constituer une sorte d’écran entre lui et le monde. C’est un objet auquel il tient et il passe donc du temps pour le constituer, mais ce qui me semble décisif c’est qu’il a besoin de l’autre pour le réaliser. Il doit faire l’expérience encore une fois de la parole, d’un échange sans quoi rien ne pourrait se faire avec les intervenants de l’atelier.

La voisine a une sexualité délurée et sans pudeur, ce qui fait quelque peu déchoir l’ange, Pierre est donc initié par elle à la chose sexuelle. Cet aspect ne lui permet pas un abord névrotique du sexuel, mais il traite cette question comme secondaire car il aurait passé le rite. Il n’est plus « puceau », comme il dit, même si la dimension amoureuse et sexuelle demeure éloignée, il est plus apaisé.

Vers un certain dégagement :

Il y a un an et demi, la voisine qu’il fréquente régulièrement lui suggère un jour d’aller voir un psychiatre en ville pour qu’il aille mieux. Il m’en fait part et je ne m’y oppose pas, même s’il est déjà suivi au CMP par une collègue psychiatre. Le psychiatre effectue des consultations de thérapie cognitivo-comportementales. Ce dernier lui explique que « des gens comme lui il en reçoit dix par jour » et que son état est classique. Il lui explique, que dans son système nerveux, l’alarme qui le prévient du danger est bloquée, restée en marche en mode alerte. Il lui propose des entretiens et évoque avec lui un traitement à base de Paroxetine. Il ne verra ce psychiatre qu’à deux reprises. Il n’arrête pas pour autant ses diverses prises en charge au CMP, et se fait prescrire ce traitement par sa psychiatre habituelle. Dès lors il commence à aller mieux et reprend une circulation sans vélo dans la cité. Sa mère qui s’alcoolisait tous les jours arrête cette addiction car il fait dépendre la prise de son nouveau traitement à la condition qu’elle arrête l’alcool. Actuellement il attend une réponse de la MDPH pour pouvoir retravailler, il s’est inscrit dans une salle de sport et va quotidiennement faire de la musculation.

Entre prise en charge médico-psychologique et contingence de ses diverses rencontres, Pierre semble avoir échafaudé d’autres solutions à son impasse existentielle. Le délire demeure mais dans des proportions apparemment plus contenues. Il mange désormais sans rituels alimentaires. Il a retrouvé un certain lien social plus apaisé avec ses proches, excepté son père, et les petits autres avec lesquels la violence était de mise par le passé. Cette opération subjective a été longue et d’échecs en améliorations s’est actualisée la question de ce qui l’agitait dans l’angoisse. La réponse reste ouverte mais néanmoins ne revêt plus le centre de ses préoccupations. L’itinéraire quasi militaire qui lui faisait dire qu’il ne pouvait se déplacer que dans un périmètre précis autour du domicile maternel s’est étendu au reste du monde. D’un imaginaire en expansion continue et débordant, il s’est agi d’introduire la dimension symbolique à l’œuvre dans le travail de discours au cours des entretiens. Accepter que le soin au sens général, pour ce monsieur, s’expérimente avec d’autres personnes (infirmier, voisine, thérapeute cognitivo-comportementaliste, etc) c’est se rappeler que le soin du psychotique s’élabore dans la pluralité de l’Autre et surtout pas dans une relation duelle, aliénante, très violente pour ce patient. De la patience aussi pour que d’entretiens en entretiens, quelque chose d’un itinéraire singulier émerge avec un décalage propice à un soulagement de la souffrance. Rien n’est résolu pour autant, le réel reste articulé à un Autre menaçant, néanmoins l’expérience du bien dire ce qui lui arrive lui a redonné une capacité de mouvement, de manœuvre. Il est étonnant d’observer par ailleurs que l’un des points de départ des consultations de l’assistante sociale, le sport, en d’autres termes le corps se retrouve au centre de ses préoccupations aujourd’hui.

4. Jocelyne et la martingale

Je rencontre Jocelyne dans le même cadre que Pierre. Elle a une cinquantaine d’années et semble assez isolée, elle perçoit le RMI et l’assistante sociale qui me l’adresse ne comprend pas pourquoi elle ne retravaille pas. Je la reçois en remarquant d’emblée quelque chose de troublant, son regard est vif et perçant. « Elle en impose » comme on dit dans le langage familier. Le suivi sera toujours difficile, la tension est palpable de façon continue. Elle se présente comme une sorte de forteresse qui consent néanmoins avec parcimonie à parler avec moi. Le suivi ne sera pas long car l’objet convoité par l’Autre va faire son entrée et conditionner un arrêt brutal du suivi.

Jocelyne me fait l’aveu d’un élément assez étonnant. Ainsi, elle me dit qu’elle a une méthode pour gagner au Loto. Cette méthode est infaillible d’après elle. Je lui demande donc si elle a déjà expérimenté sa méthode, ce à quoi elle répond que non. Il lui apparaît inutile de la faire car elle en est convaincue. Nous trouvons là la conviction inébranlable du paranoïaque dont la confrontation avec la réalité ne revêt aucune espèce d’intérêt. Peut-être même que pour Jocelyne ne pas jouer au Loto permet de continuer de croire en sa chance.

Les entretiens ne pourront pas aller guère plus loin, en effet l’évocation de son secret me fixe à la place d’un Autre jouisseur qui pourrait vouloir lui soutirer la précieuse méthode. Jocelyne restera avec son objet loin de la malveillance de l’Autre, dans une position d’exception. Elle arrêtera les entretiens sans motif, ni explication.

Nous pourrions conclure que cette femme avait l’Autre à l’œil.

5. Conclusions

De tous ces sujets paranoïaques, il ressort qu’ils sont convaincus, ils ont élaboré une conviction délirante pour laquelle aucune remise en cause n’est possible. Alors que dans les théories du complot on assiste à des éléments qui peuvent évoluer avec une adhésion relative ou une prise en compte différente des individus d’un même corps social, le paranoïaque lui a sa théorie personnelle et subjective, voire auto-réalisante. L’incroyance en l’Autre est patente et se décline dans des modalités différentes. Ainsi, Paul se sent d’une certaine manière protégé par tous ces petits autres qui le surveillent. Pierre cherche à tout prix à éviter de « se faire avoir » et enfin Jocelyne veut protéger sa méthode secrète. Ces défenses patiemment élaborées tentent de prémunir le sujet de ce qui le vise dans la présence, le regard de l’Autre. Nous pouvons tirer des fils entre paranoïa et théories du complot, mais la comparaison s’arrête assez vite car le groupe social et le sujet ne s’appréhendent pas, bien sûr, de la même manière.

J’aurais voulu vous présenter des cas de paranoïaque quérulents ou processifs mais je n’en pas encore rencontré. C’est qu’ils ne se laissent pas si facilement approcher et qu’on les trouve aussi dans d’autres endroits que les lieux d’insertion ou de soin.

J’espère qu’en revanche vous aurez apprécié l’exposé de parcours singuliers aux prises avec la paranoïa. Ces sujets sont les innocents convaincus d’une intrigue dont l’Autre est l’instigateur.

1. Maleval, Jean-Claude, « Logique du délire », Ouvertures psy, Masson, 2000, 2ème édition, p. 169

1 Maleval, Jean-Claude, “Logique du délire”, Ouvertures psy, Masson, 2000, 2ème édition, p. 169