Gwénaële BOITARD-CASTELLANI

Nous allons traiter de la question particulière de la paranoïa sensitive, celle qui passe par la sphère idéo-affective (les sens, sensations et affects) à la différence de l’autre catégorie de paranoïa, dite quérulente (organisée intellectuellement). Nous aborderons, dans un premier temps, un repérage théorique et historique que nous illustrerons, dans un second temps, par un cas clinique.

Qu’est-ce que la paranoïa ?

Repérages historiques d’ordre général

Dans l’Antiquité, les questions psychiatriques sont considérées par la pensée religieuse comme des manifestations du divin et traitées par le bûcher. A la Renaissance, le traitement de la folie passe du surnaturel au rang de maladie. On assiste à la création de prisons psychiatriques qui évoluent en asiles à la fin du XVIII ème siècle. Il faut attendre Pinel pour que les asilés soient considérés comme des malades psychiatriques avec l’aide de Jean Baptiste Pussin (1745-1811), surveillant de l’asile de Bicêtre puis de la Salpétrière et qui joua un rôle dans l’amélioration du sort des aliénés i. Pinel s’efforce de catégoriser les différents profils de malades : la psychiatrie naît à partir du début du XIX ème siècle et identifie la paranoïa comme un trouble mental. La paranoïa est caractérisée par des difficultés relationnelles, des troubles du comportement et un sentiment de persécution pouvant aller jusqu’à un point d’irrationalité et de délire. Délire, du latin, délirium signifiant folie», provient lui-même du latin lira sillon creusé par la charrue ») et du préfixe de marquant l’éloignement. La paranoïa, pathologie psychiatrique d’ordre psychotique, signifie « à côté de l’esprit », c’est à dire quelque chose qui va contre l’entendement.

Ainsi toutes choses, toutes ombres sont interprétées par la logique propre du sujet et dont l’étrangeté de son discours aux oreilles d’autrui peut susciter suspicion, agression et repli sur soi, à l’instar des hommes de la caverne de Platon.

Croyance et vérité du psychotique : séjour dans la caverne de Platon

« Représente-toi donc des hommes qui vivent dans une sorte…de caverne, possédant…une entrée qui s’ouvre…du côté du jour : à l’intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance, enchaînés par les jambes et le cou, de sorte qu’ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d’eux…en raison de la chaîne qui tient leur tête… » ii «Examine alors…ce qui se passerait si on les détachait de leurs liens…Chaque fois que l’un d’eux serait détaché, et serait contraint … de marcher, et de regarder la lumière, à chacun de ces gestes il souffrirait, et l’éblouissement le rendrait incapable de distinguer les choses dont tout à l’heure il voyait les ombres ; que crois-tu qu’il répondrait, si on lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des sottises… ? Ne crois-tu pas qu’il serait perdu, et qu’il considérerait que ce qu’il voyait tout à l’heure était plus vrai que ce qu’on lui montre à présent ?» iii

Dans l’allégorie de la caverne exposée par Platon dans Le livre VII de la République, des hommes enchaînés dans une demeure souterraine tournent le dos à l’entrée et ne voient et ne connaissent que leurs propres ombres et celles projetées d’objets du dehors. Pour Platon, la caverne symbolise le monde sensible où les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais selon lui, cette vie ne serait qu’illusion, et en tant qu’expérience singulière, elle se heurte à l’incompréhension et à l’hostilité d’autrui qui ne partageraient pas la même interprétation. Platon oppose le principe de la connaissance intelligible à la connaissance sensible, ce qui renvoie au dualisme de l’âme et du corps.

Pourtant, il est impossible de faire fi de l’aliénation du sujet pris dans le langage et dans l’imaginaire qui fonde sa structuration psychique dans son rapport au Réel. Pour tout sujet, le nouage singulier entre le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire, lui permet de faire advenir une certaine vérité sur sa propre réalité vécue en fonction de sa structure psychique, névrotique ou psychotique : par le prisme du fantasme ou celui du délire, ce que le sujet ressent, entend ou dit fait vérité pour lui.

Cas particulier de la paranoïa sensitive

« Je devins peu à peu d’une sensibilité ou plutôt d’une sensitivité si vive que mon âme ressemblait à une plaie vive. Tout ce qui la touchait y produisait des tiraillements de souffrance, des vibrations affreuses et par suite de vrais ravages ».iv

Ernst Kretschmer (1888-1964), psychiatre allemand, définit en 1919 un trouble psychiatrique qui appartient au groupe des psychoses paranoïaques mais qu’il distigue de la paranoïa quérulente dans son ouvrage Paranoïa et sensibilité, écrit en 1950 : cette paranoïa sensitive survient chez une personnalité particulière appelée personnalité sensitive. La paranoïa sensitive n’est pas une psychose facilement décelable du fait qu’on y retrouve des interrogations que beaucoup de gens se posent dans leurs relations interpersonnelles (que pense t-on de moi?), et que le délire y est très discret. La paranoïa sensitive prend, la plupart du temps, la forme d’un trouble dépressif chronique, associant fatigabilité et ruminations.

La personnalité sensitive paranoïaque

La personnalité sensitive est une forme dite «dépressive» de la personnalité paranoïaque. Contrairement à ce qui se passe dans les autres types de paranoïa (passionnelle ou d’interprétation que Paul Sérieux et Joseph Capgras, deux psychiatres français, ont décrit en 1909), il n’y a pas de réaction d’agressivité envers l’entourage, peu de réaction bruyante, ni de dangerosité tournée vers autrui. La combativité et la virulence sont remplacées par une contention des affects et des ruminations douloureuses sur un complexe d’infériorité. Le sensitif reste discret, sans revendication franche à la différence du paranoïaque quérulent.

Cliniquement, le patient est hyperémotif, scrupuleux et excessivement délicat, pessimiste et asthénique. Il a tendance à une introspection douloureuse permanente et des ruminations relatives à des humiliations vécues ou imaginaires. Il se dévalorise et intériorise douloureusement les échecs. On parle pour eux d’hyperesthésie relationnelle, soit une sensibilité et une susceptibilité exagérées lors des contacts sociaux. Le sensitif reste donc isolé du fait de sa vulnérabilité face aux autres. Il vit dans une ambiance suspicieuse et a l’impression que l’on se moque de lui ou qu’on le méprise. Il en cherche la preuve dans les gestes, attitudes et mimiques des personnes de son environnement. Sans les confondre avec des mélancoliques, on peut les définir comme de véritables bourreaux d’eux-même.

Le délire sensitif de relation (Beziehungwahn)

Sur un terrain de grande sensibilité, le délire de relation survient à la suite d’une ultime humiliation traumatisante qui révèle au sujet sa propre insuffisance ; humiliation, qui telle une goutte d’eau, fait déborder le vase où se sont accumulées d’autres circonstances pénibles, d’anciens échecs et conflits, et de multiples déceptions.

Le délire de relation comporte des remords dépressifs avec des craintes hypocondriaques et des idées de persécution sur des conversations de la vie quotidienne d’une grande banalité. Il s’agit d’un délire chronique non dissociatif, c’est-à-dire n’appartenant pas au groupe des schizophrénies. Il est dit « concentrique », c’est à dire que le sujet est au centre de ce qui le menace, et relatif à des événements humiliants. Il est également systématisé en secteur et reste centré sur les relations du sujet avec son milieu proche (familial ou professionnel) ou sur un groupe de personnes en particulier. Enfin, le délire est vécu douloureusement et de manière solitaire et se complique généralement par des phases dépressives lors duquel le risque suicidaire est non négligeable.

Ainsi, maintenant, à travers le cas clinique que nous allons exposer, nous tenterons d’illustrer ces concepts de connaissance et de vécu liés aux sensations et émotions éprouvées et qui sont au fondement du délire de relation.

Cas clinique : Attila enfermé dans sa caverne

Coordonnées de la rencontre

Attila, 23 ans, ne sort de chez sa mère que par rares intermittences depuis plusieurs années, du fait du regard anxiogène posé sur lui par des petits autres de son âge, qu’il est susceptible de croiser, et qui pourraient se moquer de lui.

Persuadé d’être affreux, la représentation qu’il a de lui provoque des angoisses et une détresse accompagnées de crises de pleurs épuisantes. Il focalise sur une gynécomastie apparue à l’adolescence et sur une alopécie sur le haut du front apparue depuis environ deux ans. Les examens hormonaux n’ont décelé aucune anomalie. Il se trouve « repoussant » et « inintéressant », disant qu’il aimerait que les gens oublient son existence, qu’il n’a rien à leur apporter et ne peut que les dégoûter, comme il se dégoûte lui-même. Il se trouve inculte et insipide et est persuadé que les autres en pensent de même. Ceci fait certitude pour lui. Sa personnalité sensitive, ou autrement dit son extrême tendance à percevoir et interpréter péjorativement des sensations v provenant du monde extérieur, provoque en lui des émotions vi et des sentiments vii réactionnels de même nature, ce qui rend Attila terriblement nerveux et angoissé au contact des autres qui vont forcément le juger tel qu’il croit qu’il est.

Depuis un an, je le rencontre chez lui dans le cadre d’une activité associative qui permet aux personnes en incapacité physique ou psychique de se déplacer, de pouvoir bénéficier d’un suivi psychothérapeutique à leur domicile. C’est sur les conseils du psychiatre actuel de Attila que sa mère a contacté l’association Le Lien Psy (association de psychologues cliniciens libéraux, d’orientation psychanalytique et œuvrant au domicile sur Paris)viii.

Anamnèse : répétition des humiliations et repli sur soi

Attila a été un enfant désiré, bien davantage par sa mère que par son père qui fut plus proche de l’aîné aujourd’hui âgé de 30 ans, lequel travaille et vit en couple. Tout petit, Attila se montre très remuant, toujours en mouvement. Il présente des troubles du sommeil et des cauchemars qui le conduisent jusqu’à l’âge de six ans à réveiller chaque nuit ses parents épuisés. Ses troubles du sommeil et ses cauchemars perdurent encore aujourd’hui par périodes.

A l’entrée en maternelle, il se montre violent envers les autres enfants, même les plus grands. Puis, la même année, sans raison élucidée, il devient tout à coup très calme, voire inhibé. Dans un même mouvement, Attila semble ne pas retenir les choses qu’il apprend. Sa mère a pensé qu’il avait des problèmes de mémoire, mais réalise aujourd’hui que son fils devait déjà avoir des soucis avec le regard des autres : il sait lire à la maison avec elle, mais est incapable de restituer ce qu’il a appris devant ses institutrices et ses pairs. A ce moment de son histoire, Attila semble avoir lâché l’agressivité défensive pour une adhésion à ce qu’on attendait de lui : ne plus faire de bruit. Il a intériorisé ses affects et son ressenti. L’agir est passé à l’as.

En primaire, il est stigmatisé par ses institutrices pour ses troubles de concentration malgré un potentiel cognitif très bon. En CE2 commence pour lui un suivi psychiatrique et l’introduction d’un antidépresseur qui améliore son état pendant trois ans. A cette même époque, il a été victime de sévices sexuels de la part d’un cousin de la famille paternelle, de peu d’années plus âgé. A l’époque il n’a pas parlé de ce traumatisme, resté pour lui énigmatique et ne pouvant encore aujourd’hui que difficilement en parler.

Alors qu’il a onze ans, les parents d’Attila divorcent, ce qui le soulage des disputes parentales. La question d’avoir sa mère pour lui tout seule ne se pose pas puisqu’il l’a « toujours eu pour [lui]seul ». Depuis qu’il est enfant, Attila n’a jamais été proche ni de son frère, ni de son père qui vit dans une région éloignée. Il ne supportait pas le mal que son père faisait à sa mère ni les reproches de son père à son encontre : “fils taciturne et inhibé”. A cette époque, sa mère se montre très déprimée du fait à la fois du divorce mai aussi du décès de sa propre mère par un suicide violent. La lignée maternelle souffre de pathologie psychiatrique, de l’arrière-arrière-grand-mère maternelle d’Attila jusqu’à sa grand-mère. Notons que la mère d’Attila a été élevée jusqu’à ses 6 ans par ses grands-parents paternels, indemnes de problématique psychopathologique avérée, ce qui a pu contribuer à l’éloigner de la folie maternelle durant les premières années de sa vie.

Au collège, Attila subit des moqueries sur ses attitudes féminisées et inhibées. Enfant, il voulait être une fille pour légitimer le fait d’être attiré par les garçons. Cependant, aujourd’hui, il aspire désespérément à avoir le corps musclé et phallique des hommes que colportent les publicités et qui ruinent son image dans le miroir ainsi que ses tentatives de musculation avortées faute de résultats immédiats. Les sensations corporelles et leurs représentations associées fondent la base de son délire de relation : « repoussant » est le signifiant qui l’épingle et le définit.

Un suivi psychiatrique reprend au collège, mais n’empêche pas l’incapacité d’Attila à s’y rendre à l’âge de ses 14-15 ans. Il est alors déscolarisé et une équipe psychiatrique le consulte au domicile. Il va reprendre sa scolarité en seconde, largement forcée par sa mère. Mais cela ne tient pas. Attila décroche.

Une prise de cours de théâtre est tentée vers l’âge de ses 17 ans. L’étymologie grecque du mot théâtre signifiant «voir», on peut pointer ce choix étonnant pour un jeune homme aussi persécuté par le regard d’autrui. Attila dit ne pas avoir eu de soucis de cet ordre lorsqu’il se produisait sur scène car il jouait un rôle et apprenait un texte qui ne soumettait pas le sujet de l’énonciation à exposer son propre dire. Il est cependant resté dans son coin, ne s’est pas lié aux autres et s’est montré très absent. Il a arrêté les cours quand il s’est agi de devoir travailler en groupe.

Depuis, plus rien ne se passe, sauf de très rares sorties quand les angoisses, fluctuantes, sont moins importantes. Seule une activité sur les réseaux sociaux lui permet de combler ses journées terrées dans sa caverne : l’écran le protège du regard des autres, mais néanmoins pas de leurs critiques puisqu’il dit essuyer des railleries, voire parfois des méchancetés (« on m’a dit mes quatre vérités »), et qu’il se demande si l’humour dont il essaie de faire preuve est correctement perçu. L’interprétation des sensations corporelles et des émotions ressenties dans la relation à l’autre fixent les sentiments qui font le lit de son délire de relation, délire qui reste diffus, sensitif et non intellectuellement organisé.

Contenu du délire sensitif dans la relation à l’autre

Après plusieurs suivis non aboutis, Attila a un nouveau psychiatre depuis deux ans et demi mais chez qui il ne va plus depuis un an et demi. Sa mère se rend seule aux rendez-vous pour le renouvellement mensuel des ordonnances. Elle-même voit un psychiatre et entretient une relation depuis plusieurs années avec un homme avec lequel elle part régulièrement en vacances et chez qui elle se rend chaque weekend end. Quand Attila reste seul au domicile, il ne sort qu’à l’épicerie du coin que pour acheter des sucreries dont il se gave. Pulsion orale compensatrice d’un désarrimage que seule la présence physique de sa mère permet de mettre à distance. Cet isolement et ce remplissage de nourriture sucrée semblent venir comme une tentative d’émousser les sensations douloureuses engendrées par le sentiment de peur dans la relation à autrui.

La mise à mal du joint intime du sentiment de la vie est au premier plan : Attila fait fi de son avenir et le fait de vivre « littéralement » aux crochets de sa mère ne fait pas sens pour lui : “je ne me pose pas la question” dit-il. L’intellectualisation est impossible et seuls les affects dominent.

Depuis plusieurs semaines Attila dit avoir « laissé tomber » toute tentative de projection vers le dehors, ce qui lui suscite désormais moins d’angoisses. Nous repérons ici une sorte de labilité, une sorte de jeu dans la mécanique de son fonctionnement : depuis qu’il a « lâché » la nécessité de se fabriquer un corps idéal qui lui permettrait de faire face aux autres, il semble soulagé. Cependant, il mange et la prise de poids (minime selon nous à l’heure actuelle) ne peut être considérée comme une solution, mais au contraire comme un nouvel événement de corps qui pourrait avoir des conséquences néfastes à terme.

Ce délire de relation d’Attila, qui repose sur son hypersensibilité et de sa susceptibilité au contact d’autrui, s’étaye sur de réelles moqueries subies depuis l’enfance, de la part des institutrices, de son père et d’autres élèves. Le moment déclencheur semble se situer au collège : une fille lui dit “tu as des seins”. Humilié par cette sentence, il dit aujourd’hui :“c’est parti de là et ça s’est propagé partout”. Dans sa construction délirante, tout fait sens, aux deux sens du terme : le sens de la sensation (le ressenti) et le sens interprétatif (ce qu’il en déduit affectivement parlant). Il ressent qu’il a des seins et on le lui fait remarquer : donc il est hideux. Nous pourrions condenser ce phénomène délirant en cette formule : je sens donc je suis. Mais que ressent-il vraiment ? « Devenir un tas », soit faire advenir dans le Réel ce qu’il pense être de lui, ne laisse pas le clinicien insensible à la question hallucinatoire qui ne saurait qu’être supposée aujourd’hui.

Cependant Attila ne peut pas en parler de la sorte : il sent, ressent et interprète et doit se protéger dans un délire non systématisé. Son questionnement reste intériorisé, non dirigé vers un Autre féroce principalement désigné.

La présentification des objets regard et invocant émanant d’un Autre qui se moque de lui, envahit ce sujet non divisé. Malgré un discours intelligible et construit, et un recours à l’humour (quand il ne va pas trop mal), ses sensations font vérité (Wahreit) et le signe fait sens (Sinn) : cela ordonne un peu ce monde chaotique de sensations et de sentiments désordonnés et persécutants. Tout désir est aboli sous l’écrasement de la jouissance de l’Autre, impérieuse, non négativée et présentifiée dans les railleries. Les yeux et le discours des passants dans la rue ont la même valeur : tous les petits autres sont l’Autre jugeant de son ignominie.

Attila, roi de Huns, aspire vainement à occuper la place de l’Un pour l’Autre : plutôt faillir à la vie que de renoncer à cette tentative de complétude qu’il s’accuse de ne pouvoir faire advenir du fait de sa dite laideur physique et morale. Il est le monstre de l’Autre : il est  » l’Un en moins » à faire disparaître, si sa mère n’était encore là.

Quel est le chemin de sortie de la caverne ?

La clinique à domicile est en ceci particulière qu’elle vient focaliser sur le symptôme : je vais voir Attila chez lui, dans sa caverne, ce qui ne l’oblige pas à en sortir. Néanmoins, il n’en est pas en mesure de sortir, même s’il y aspire tout en s’en disant incapable. Ainsi, c’est au plus près du chevet du patient que nous devons œuvrer.

Attila a refusé les propositions faites par des endocrinologues d’une crème hormonale et d’une opération chirurgicale. Il ne songe pas plus à se faire poser des implants capillaires, même s’il scrute les notices des médicaments qu’il prend quant à la perte éventuelle de cheveux et à la prise de poids. Il hait son corps qu’il hyper-ressent, mais rejette les solutions proposées par les médecins, parce qu’il ne s’agit pas de ce Réel du corps à traiter, mais bien celui du rapport au grand Autre qui resterait problématique quand bien même il serait débarrassé des dites tares dont il s’affuble. Il se trouve inculte et insignifiant mais il refuse de reprendre des études, même par correspondance, ce qu’il pourrait faire chez lui : « je manque de motivation et puis maintenant c’est trop tard ». Attila flotte entre deux eaux, il a arrêté le processus de la vie et ne se sépare pas de sa mère.

Pour l’instant, la seule façon qu’a Attila de se protéger de ses objets de persécution est celle de se terrer chez lui, même si cette solution met à mal son lien social et son devenir de jeune adulte, ce dont il semble ne prendre aucune mesure. Que fera-t-il quand sa mère ne sera plus là ? « Je me laisserai porter par le courant, la tête seule hors de l’eau… ». Zéro sensation : ce à quoi il aspire.

Le suivi est en place depuis un an et Attila s’en saisit. Le travail à l’œuvre lui permettra-t-il d’appréhender autrement la vision aveuglante du dehors de sa caverne, avec des représentations sensitives moins douloureuses que celles dont il a fait sa propre « réalité » ? L’écran de l’ordinateur serait-il à envisager comme un ersatz de fantasme ? Aujourd’hui, la question reste entière : comment trouver un raboutage, un bricolage suffisant qui lui permettrait d’adoucir ce qu’il croit que les autres pensent de lui, afin de trouver la porte de sortie de sa caverne ?

i Marie Didier, Dans la nuit de Bicêtre, Gallimard, 2006.

ii Platon, L’allégorie de la caverne, Livre VII de La République.

iii Ibid

iv Maupassant., Contes et nouvelles., t. 2, Après, 1893, p. 103).

v La sensation est une conséquence physique directe associée à une perception sensorielle. Du latin sensatio (compréhension), dérivé de sentire (sentir). Il s’agit d’une impression ou perception physique de quelque chose qui vient en contact avec le corps. La sensibilité fait référence aux sensations physiques ressenties. Mais c’est aussi une aptitude à éprouver des émotions, des sentiments et des opinions.

vi L’émotion vient du latin emovere (e étant la variante de ex, qui signifie « hors de » ; et movere qui signifie « mouvement »). Il s’agit d’une manifestation interne provoquée par un objet repérable qui provoque ensuite une réaction extérieure : réactions motrices (tonus musculaire, tremblements…), comportementales (incapacité de bouger, agitation, fuite, agression…), et physiologiques (pâleur, rougissement, accélération du pouls, palpitations…). L’émotion facilite ou handicape les relations sociales en fonction de l’interprétation qu’on leur porte. Le terme « motivation » est également dérivé du mot movere.

vii Le sentiment est un état affectif durable lié à certaines émotions ou représentations. En sens inverse, l’accumulation de sentiments peut provoquer un état émotionnel. Sentiments et émotions sont donc très liés. L’affect est l’état d’esprit correspondant à la manifestation des émotions, des sentiments et de la motivation. Déprime, anxiété ou optimisme sont des affects. Un affect se présente sous la forme d’une crise ou d’un état dit « général » de plus longue durée. Son intensité est variable et il a une incidence sur notre motivation à agir de telle ou telle manière. L’affect influence à la fois l’état psychique, le comportement et la vision du monde.

viii http://lelienpsy.blogspot.fr/