Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Du psychologue au clinicien, faire son trou – 2eme Après Midi de l’atelier « Psychologues à l’oeuvre » – La clinique de la rencontre

Jérémie LEOBET

Pour commencer, je me présente en tant que psychologue clinicien exerçant en service d’addictologie, avec une file active composée majoritairement de « problématique alcool », comme on dit. Mon activité y est essentiellement consultative.
Mais la question qui se pose ici concerne ce qui du travail à plusieurs s’articule au point de l’intention du service, mais de l’extension du travail de psychologue. J’essayerai de vous dire là où j’en suis actuellement, de la pratique avec d’autres, en tant que jeune psychologue, ce qui m’amène à préciser ce que j’entend par là.

En effet, ça pose un cadre d’intervention, « Jeune psychologue ». Mais qu’est-ce qu’être jeune ?
Je pense que ce qui définit le jeune psychologue, c’est qu’il sorte de l’université, et le savoir garanti par le diplôme qui va avec. Être jeune, clinicien, ça devient alors de ne pas s’y tromper : on n’y comprend rien et aucun diplôme n’y changera quoi que ce soit.
Ce faisant j’enfonce une porte ouverte, mais pense que ça a son importance pour la suite, concernant ma propre expérience.

Ne rien y comprendre, ça veut déjà dire se départir d’un savoir universitaire. Entre autres, pour ce qui concerne le travail à plusieurs, de ce qu’on nous enseigne d’une place un peu particulière du psychologue dans les services. Il est à part, il n’y est pas vraiment.

Alors je commencerai par dire qu’à mon sens, le psychologue fait partie intégrante de l’équipe soignante. Il est beaucoup plus impliqué peut-être qu’il ne l’aimerait.
Un ami faisait une remarque qui me semble assez juste à propos de la place du psychologue en milieu hospitalier. Que dans une équipe, avant que quelqu’un ne nous adresse un patient, avant qu’il ne nous fasse confiance à nous qui manions cet art perçu comme occulte par le profane, avant cela donc, il lui faut savoir non pas ce que nous faisons, mais qui nous sommes.
Un jour, mon chef de service me disait son ravissement que le service fonctionne comme « une famille », on y est accepté ou pas. On prend la suite d’un ancien, on parvient à s’inscrire dans la filiation, ou pas.
Être jeune psychologue, dans mon cas, ça a été de m’inscrire dans la filiation d’une psychanalyste qui me précédait à ce poste. Cette filiation ne se limite pas à une référence théorique, la suite apportera un éclairage sur cela.
Je referme ici la parenthèse sur cette question du jeune psychologue, question qui mériterait sans doute d’être bien plus développée dans son rapport à la transmission, ayant seulement effleuré pour ma part ce qu’il en est du jeune en tant que dernier arrivé d’une lignée.

Toutefois, vivre dans une famille, je crois que nous savons tous que ce n’est pas sans poser certains problèmes.
Et c’est peut-être là que les ennuis commencent. Parce que si le psychologue fait partie de la famille, comme chacun de ses membres, il y occupe une place singulière.

Il y a d’une part la spécificité de ses références théoriques dans un milieu avant tout médical. En ce qui me concerne, le soins dans le milieu des addictions est avant tout référé à ce que S. Le Poulichet appelle « l’esprit du toxique ». C’est à dire l’ensemble des discours, qu’il soit médical, sociale, morale, judiciaire, etc … qui consacrent la toute puissance du toxique, participant de fait à un processus de désubjectivation. Ce n’est plus un sujet qui s’aliène, c’est le toxique qui aliène, comme si ce dernier absorbait le sujet et non l’inverse. La problématique de ces patients y est pour beaucoup mais là n’est pas la question.
La réponse médicale à apporter est alors évidente : il faut écarter le toxique. Et si l’approche trop directe, prônant l’abstinence, est contre-productive, il faut alors user de ruses. En d’autres termes, il faut être plus malin que le toxique, et appuyer sur le bon levier pour faire du patient son allié. Quitte à ce que ce soit un levier chimique : la molécule. Nous approchons là les notions de substitution, mais allons bifurquer tant cela nous éloignerait du propos du moment.

Cela nous amène à la question de la problématisation du cas lorsque présenté en réunion d’équipe, en staff, comme nous l’appelons.
J’ai pu croire qu’il revient au psychologue d’y aller d’un bout de savoir pour donner quelques clefs de compréhension par rapport à tel ou tel patient. Mais bien vite on se rend compte que l’apport du savoir théorique est tout à fait sans effet dans la progression de l’affaire, soit le suivi du patient.
Allez expliquer à un addictologue que son patient qui affirme ne pas boire tout en sentant l’alcool tente peut-être de refuser la forme que l’on lui attribue, soit la question de la dénégation et de l’ébauche de la symbolisation. Ou encore, pour coller avec ce qui a été dit plus tôt, que la molécule, qu’il s’agisse du toxique ou du médicament, n’est pas tout et qu’à la limite pour paraphraser Winnicott, un toxique, ça n’existe pas. Je grossis le trait évidemment.
Ceci sans parler même de la confusion qui peut s’installer lorsque des termes communs sont employés alors qu’ils ne recouvrent absolument pas la même notion. Le déni, au hasard.
Alors du côté du savoir théorique, il faut faire preuve de pédagogie.
Dire cela, c’est encore une fois enfoncer une porte ouverte. Mais ce n’est pas sans soulever la question de cette place particulière du psychologue. Et je crois qu’une réponse commence à émerger. Au sein de la famille, cet enfant-là ne parle pas la même langue.
Il porte, comme le disait un collègue, une « parole psychanalytique ». J’y reviendrai.

Ainsi je tends à mettre en avant la clinique. C’est à dire bien souvent, de partir du discours du patient pour entamer le système théorique référé au toxique. Le décompléter un peu. Je ne sais pas si cela est commun à beaucoup de psychologues mais c’est fou le nombre de fois où je me demande lorsqu’on expose un cas : mais ce patient, à la fin, il parle ?
Et partir de ce que le patient dit, rapporté par le médecin, ça permet d’interroger le médecin sur sa pratique non pas à partir d’un savoir théorique, mais de la clinique et surtout d’avancer la dimension de la réalité psychique. Oui c’est aussi basique que cela et j’ai du coup presque honte d’en passer par là.
Mais y aller du coté de la réalité psychique, ça permet d’être identifié comme le référent de celle-ci. On en vient au savoir supposé au psychologue, là par le médecin. Ce qui permet que de temps en temps, une adresse au psychologue soit faite pour de bonnes raisons ; qu’il n’y ait pas trop d’ambiguïté lorsqu’il s’agit de suivre un patient à plusieurs, et pas seulement chacun dans son coin.
Néanmoins je crois devoir le dire autrement pour aller plus loin.

Si le toxique est bien mis en place de l’objet petit « a » pour l’addictologue, celui autour duquel il organise sa jouissance et tente d’en décompléter l’autre quitte à le substituer par le sien propre, alors il s’agit de s’en décaler. Pas tellement de le faire chuter, mais de s’en décaler. C’est à dire qu’en pointant le discours du sujet, la jouissance du soignant est entamée : le toxique n’est plus tout puissant dès lors que référé à la chaîne signifiante du sujet en place de patient.
Ce faisant, le clinicien fait son trou dans l’équipe, au sens propre comme au figuré, parce qu’il en devient celui par qui est mis en avant le manque autour duquel circule la demande du patient. Pointant au passage que la jouissance du médecin ne peut se soutenir de l’objet central de cette demande : dès lors que la parole est incarnée, prend corps, l’objet ne peut plus qu’être absent.
C’est là peut-être ce que voulait dire la « parole psychanalytique » dont je suis investi, une parole en creux, empreinte de négativité. Il me faut préciser que dans ce service, je suis le seul à avoir une référence psychanalytique, je crois que ça compte pour beaucoup.
Du côté de la filiation, si le service est une famille sur le plan imaginaire avec le chef comme père, c’est une autre perspective qui m’occupe. Cette parole psychanalytique dont je serais l’énonçant transitoire venant pour l’instant en bout de chaîne me place sur le plan symbolique dans une filiation certes, de l’analyste qui me précédait, mais aussi et surtout dans une lignée freudienne. Sans qu’il soit d’une quelconque façon question de me réclamer psychanalyste, le médecin chef ne s’y trompe pourtant pas lorsqu’il m’appelle à mon grand dame Dr. Freud.

Bon mais après, ce que j’aborde là sans en avoir l’air, en parlant du travail à plusieurs et de parole psychanalytique, c’est quand même la question de la supervision.
En effet, ça a été un des critères de recrutement au poste que j’occupe. La capacité de repérer et d’analyser les « contre attitude », comme les médecins appellent cela.
Il ne s’agit pas d’une supervision au sens psychanalytique du terme, est-il besoin de le préciser. C’est à dire qu’il ne s’agit pas d’analyser les places de chacun et les mouvements parfois archaïques qui s’y jouent. À vrai dire dans cette perspective je me contente grossièrement de renvoyer chacun à sa place et de parer justement à l’agir du fantasme de la famille.

Alors de quelle supervision s’agit-il ?

Andrée Lehmann disait il y a quelques mois à l’EPSF et à l’occasion d’une réflexion sur la supervision qu’elle aurait considérée son travail comme un échec si jamais ses collègues, au lieu de n’être éclairés que sur un cas, sur l’importance de la prise en compte de sa singularité, finalement, si ces praticiens avaient commencés quelque chose d’une analyse. Ce n’est pas leur demande et le risque serait qu’une équipe se trouve en place d’analysant, le psychologue tenant celle de l’analyste.
J’ai déjà dit l’importance d’aller du côté de la réalité psychique, je ne reviens pas dessus.

Pour autant, ça ce complique énormément dès le moment où ces praticiens ont un certain savoir analytique, et si certains sont ou ont étés en analyse.
Parce qu’à partir de ce moment là, il y a quand même pas mal d’effets analytique, c’est à dire transférentiel dans le suivi avec les patients.
Je mets de côté la folie mise en jeu dans ce que certains praticiens croient savoir de l’efficacité symbolique, ça peut amener à pas mal de dérives, mais ce n’est pas le sujet. Là aussi, tout ce que je pense pouvoir faire, c’est de renvoyer chacun à sa place : le médecin n’est pas le chaman du village. Et lorsqu’il s’y essaye, en général c’est désastreux. À ne rien vouloir savoir de ce qui leur échappe tout le sentant, bien que ça leur échappe, il leur arrive de s’égarer à jouer à L’Autre, emprunt de la toute puissance qu’on leur connaît, c’est à dire non barré.

Mais pour ce qui est des effets analytiques dans un suivi, je trouve cela compliqué dès lors que je me retrouve à gérer des effets transférentiels en position de contrôlant.
Et cela est possible, je ne dis pas heureux, mais possible parce que le contrôle, cela se fait non pas d’un analyste à un autre, mais d’un sujet à un autre qui selon Lacan « se trouve dans la position de subjectivité seconde où la situation met d’emblée le contrôleur ». C’est dans Fonction et champs de la parole et du langage.

Alors pourquoi parler de contrôle. On pourrait se contenter de supervision d’équipe et d’analyse des pratiques. Mais je crois que l’on perdrait ce qui fait la substance de ce travail-là dont le but, d’après Bion dans ses « Séminaires cliniques », concernerait la possibilité de « continuer à penser » malgré les projections des patients.
Pour le dire autrement, il s’agirait de se décaler d’une relation, d’un rapport avec le patient qui n’est « pas uniquement verbal ». Je m’excuse je ne sais plus où ça se trouve dans l’œuvre de Lacan. C’est en tout cas une belle manière de dire que l’on couche avec, comme on « couche avec la chose » freudienne du côté des analystes, je rajouterai pour ma part des psychologues. Ça c’est au moins dans la retranscription des journées de l’École Freudienne de Paris du 12 et 13 avril 75.
Si ces médecins étaient ignorant de la psychanalyse, je me cantonnerai sans doute à l’analyse des pratiques. Mais y étant pour certains passés, j’observe qu’ils ne peuvent plus faire semblant de ne pas y être, dans le transfert. Au point de croire à la réalité de ce qu’ils sont supposés incarner pour l’autre.
Un exemple clinique, je crois, ne serait pas superflu.

Un patient difficile, suivi depuis longtemps sans grand résultats, avait accepté de se faire hospitaliser, à l’insistance du médecin. Bon déjà on voit que ça procède du forçage et de l’utilisation du transfert, de la relation thérapeutique comme on dit, comme outils stratégiques.
L’assistante sociale nous dit avoir reçu un dossier comme jamais elle n’en avait reçu, rempli par le patient et avec, en guise de lettre de motivation au sevrage, une page d’explication sur le fait qu’il allait venir, puisqu’on le lui demandait, mais qu’il n’allait pas se soumettre pour autant.
Le médecin de dire qu’il allait « l’appeler et l’engueuler » (je retranscris). Le patient lui avait posé un lapin, il ne l’entendait pas encore tout à fait.
Je me permets alors d’intervenir, demandant si ils pensaient vraiment que la lettre s’adressait à l’institution, au lieu du sevrage.
L’assistante sociale ne comprend pas. Le médecin lui, comprend très vite que le lettre s’adresse à lui dans le transfert. Il décide donc de liquider, au sens propre, le transfert et de stopper cette prise en charge qui depuis dix ans ne mène à rien… Soit l’impossibilité d’avoir un rapport avec ce patient, ce que ce dernier dénonçait dans sa lettre d’ailleurs : il n’allait pas se soumettre si facilement.

Quant à savoir si cela est souhaitable, c’est une autre question que je n’aborderai pas dans la mesure où il ne me revient pas de guider la pratique de ces soignants. Seulement, d’empêcher autant que faire se peut, et c’est peu, que le patient soit placé et maintenu dans un rapport à la jouissance du médecin.
Un autre point à aborder serait la place des effets de transfert dans un suivi double médecin-psychologue. Être pris dans la jouissance du médecin n’est pas sans effet sur le suivi avec le clinicien, et nécessite que cela soit pris en compte, que l’on s’en débrouille, si tant est que l’on puisse s’en débrouiller parce que ça brouille, ça interfère remarquablement avec le discours du patient. Mais déjà je sort du cadre que je m’étais fixé, au point d’intention du service mais d’extension du clinicien.

Quoiqu’il en soit et au final, faire son trou dans le service, ça a été pour moi de tendre à me départir d’une logique disons positiviste d’un psychologue titré clinicien. Jamais tout à fait non plus, j’ai l’impression que l’on est en institution toujours rattrapé par cela. M’en départir pour me tourner vers une fonction de clinicien, empêcheur de tourner en rond la jouissance autour de l’objet précisément manquant.

Afin d’illustrer tout ceci, mais aussi parce que cela permettra je l’espère la relance d’un questionnement, je voudrais terminer par un bout de la clinique de la pratique à plusieurs.
C’est trivial, mais à la lumière de ce qui a été dit je crois assez parlant.

Un médecin disait en réunion son étonnement à voir une patiente revenir après quelques années d’absence, abstinente depuis tout ce temps. Elle « l’avait quitté », selon ses termes, lorsque furieux de ne pas réussir à l’aider, il s’était « fâché ». Connaissant la personne, cela signifie qu’il était hors de lui.
En réunion, il était toujours aussi étonné de cette histoire, mais fort content de lui et disait que si la patiente s’en était si bien sortie, c’est parce qu’il avait « fait le papa ». Nous pouvons là je crois repenser à Lacan et au fait de coucher avec nos patients.
Je demandais si elle-même n’aurait pas dit quelque chose à propos de ce subite revirement.
« Ha si ». Ça lui revenait en mémoire. « Elle a parlé du moment où elle sortie de mon bureau, il y a cinq ans, se disant à l’époque que : il ne peut que m’aimer pour être aussi méchant avec moi ».
J’espère que cela suscitera des questions parmi vous.

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