Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’invention dans l’exil – 2e Après de l’atelier « Psychologues à l’oeuvre » – La clinique de la rencontre

L’invention dans l’exil
Magda GOMEZ

Dans la pratique, on est confronté comme a été décrit par Dario pour la présentation de cette journée, à une clinique du sujet abandonné à sa propre jouissance. On trouve donc des symptômes qu’on peut appeler contemporaines comme la toxicomanie, la dépression, la précarité, entre autres. Ce sont des signifiants qui dans le social se situent dans le point d’intersection entre le lien comme possible et ses formes d’échec. Ces signifiants sont définis par rapport au maintien ou à la rupture, ou à la réinvention du lien. Ces nouveaux symptômes sont pris comme des références de situations sociales qui n’ont rien de nouveau, mais qui s’actualisent du fait que la société a la tendance à prendre aujourd’hui la place de l’Autre, et le symptôme est défini en termes de social. On peut parler donc, d’une « désinsertion sociale » qui existe dans le cadre d’une scène politico-administrative contemporaine qui se caractérise de plus en plus par sa relation avec la détresse psychique et la rupture du lien social. Ce symptôme nous confronte en tant que jeunes cliniciens à des « nouveaux nouages », à de nouvelles pathologies, à des impasses qui dérivent, si l’on peut dire, de la « mélancolisation » de ce lien, imposé au sujet. Je vais vous parler de ma rencontre avec « l’exil », une des formes subjectives d’exclusion qui manifeste et radicalise la nature du semblant du lien social.
Depuis deux ans le CPMS (Centre psycho-médico et social) de l’association L’Elan Retrouvé, où je travaille en tant que psychologue, offre un service de consultation et traitement psychothérapeutique en langues étrangères, donnant ainsi la possibilité aux gens de faire une thérapie dans sa langue maternelle ou dans sa langue « d’adoption ».
La prise en charge des consultations n’est pas effectuée seulement en langue française. De mon coté je fais des consultations aussi en anglais et en espagnol (l’espagnol est ma langue maternelle). Cela est un atout pour moi et pour mon expérience clinique.
C’est par le biais de « lalangue étrangère » que j’ai rencontré Youssef il y a plus d’un an. Originaire du Soudan, cet homme de 34 ans, est venu au CPMS conseillé par son assistante sociale et un médecin généraliste, en raison de ses troubles du sommeil (anxiété lors de cauchemars) et de sa somatisation générale (maux de tête, manque de concentration). Il a été envoyé dans le cadre d’une demande d’asile politique. Les réfugies ou ceux qui font la demande d’asile, consultent le médecin afin d’effectuer un bilan de santé médical qui peut être exigé lors de la procédure administrative. Les sujets rencontrent un médecin généraliste qui les oriente parfois vers un suivi psychothérapeutique. C’était le cas de Youssef.
En France depuis 2010, Youssef attend une réouverture de son dossier à la Cour d’Appel pour l’obtention du statut de réfugié politique, après le rejet de l’Ofpra (Office française de protection des réfugiés et apatrides). Pendant ces deux années et jusqu’à aujourd’hui, il a toujours habité dans un CADA (Centre d’accueil de demandeurs d’asile). Ce centre lui verse 200 ou 300 euros chaque mois pour ses dépenses personnelles. Dans le cadre d’intégration proposé par le CADA, il suit de cours de français (une heure trois fois par semaine) depuis son arrivé, mais sans grand succès car il n’arrive pas encore à s’exprimer. Même la compréhension du français s’avère difficile.
Il est arrivé en France de manière clandestine. Ça été un parcours difficile. Partie d’une région non lointaine de Khartoum, il rejoint la Turquie en bateau et puis la Grèce, où il passe huit mois avant de venir en France. Youssef était professeur dans une école de sa ville. Il enseignait l’anglais à des élèves entre 17 et 20 ans. En 2003, pendant une grève organisée par les enseignants de l’école où il travaillait, la police est intervenue. Suite à cette manifestation Youssef a été incarcéré quelques mois, dans des conditions de détention violentes. Il a été accusé de complicité avec les rebelles alors qu’en réalité il avait simplement manifesté pour défendre son salaire. Dans cette prison, il aurait subi de mauvais traitements. Après en 2008, Youssef a été incarcéré une deuxième fois, accusé à nouveau d’aider les rebelles. A ce moment là il travaillait dans un supermarché, où il y avait des employés soupçonnés d’avoir aidé les rebelles. Youssef raconte : « En Soudan c’est comme ça, ils vous soupçonnent de tout, d’être avec les rebelles, sans avoir de preuves ». Lors de cette deuxième incarcération il a subi des tortures et sa famille a été menacée. C’est à ce moment qu’il décide de quitter le pays.
Pendant notre première rencontre Youssef apparaît isolé, déprimé, avec le regard perdu. Il se plaignait surtout d’avoir des oublis et du manque d’attention et de concentration au moment de réaliser n’importe quelle activité. Il disait qu’il pensait trop ; pendant la séance par contre il n’était pas bavard. Ses journées semblaient s’écouler entre l’inhibition (rien faire), les souvenirs, l’errance et les cauchemars. Une fois il dit : «I have always those horribles dreams » (j’ai toujours ces horribles cauchemars). Je lui ai demandé : « Qu’est ce que vous rêvez ? » Il a répondu : « je rêve toujours qu’il y a des serpents, des animaux sauvages, ou de gens qui me poursuivent, mais j’ai rêvé aussi que j’étais avec ma famille ». Je lui ai posé des questions à propos de sa famille. Youssef m’a raconté qu’ils habitent tous au Soudan, qu’il a trois frères et quatre sœurs ; son père est un commerçant de vêtements « qui s’est marié de trop » disait-il, et sa mère est décédée à cause d’une maladie. Elle était mère au foyer. Ensuite je lui ai demandé pourquoi il était venu en France, et il a répondu : « Je suis parti de Soudan car là-bas j’ai subi de tortures et j’ai été emprisonné deux fois».
Pendant cette première séance je n’ai pas posé « trop » de questions, je me suis aperçue qu’il y avait déjà un « trop » comme signifiant qui sortait dans son discours (« je pense de trop, mon père s’est marié de trop, parfois je dors trop »), et peut être, j’ai pensé, il a du raconter de « trop » son histoire, surtout aux instances administratives. Ça a été une de mes premiers rencontres avec « l’exil », avec un sujet qui attend le statut de réfugié politique. Sa demande n’était pas «directe», à part le fait qu’il y avait une souffrance évidente exprimé par le biais de la plainte psychosomatique.
C’était la première fois que j’entendais parler de l’Ofpra, du CADA, de la CNDA, etc… initiales jusqu’à ce moment là complètement inconnues pour moi, mais qui très vite deviendront familiales, car d’autres demandes similaires se sont suivis un peu de temps après.
Après Youssef, j’ai rencontré Suma de Pakistan, Temé d’Ethiopie, Mary du Nigeria, Iba du Congo-Kinshasa, entre autres. Ils voulaient tout d’abord obtenir des médicaments ou quelque chose pour calmer leur anxiété et pouvoir ainsi dormir. Il y avait une similitude dans les symptômes exprimés : maux de tête, douleurs dans le corps, insomnie et cauchemars. Des symptômes qui nous renvoient à la sémiologie d’une névrose traumatique. La plupart étaient envoyés par des associations, par un assistant social ou un médecin, généralement après des examens médicaux qui ne donnaient rien sur le plan physiologique.
J’étais confrontée donc à une situation nouvelle et à la difficulté de pouvoir saisir une demande portée par le sujet. Parfois il n’y avait même pas de paroles, certains de ces sujets pouvaient rester dans le silence absolu pendant presque toute la séance et semblait pas vraiment dérangés ou angoissés par la présence et le silence de l’autre. Parfois leurs discours se réduisait uniquement (et avec insistance) à exprimer le mal corporel qu’ils ressentaient. Le corps est omniprésent dans leurs discours, il devenait leur refuge et leur porte-parole.
L’expérience de l’exil, surtout si la fuite se fait sous la menace, la peur, la haine, et s’accompagne de la perte de tout ce qu’on a, les êtres, les choses, la terre, etc… est une expérience ravageuse. Comment continuer une vie ailleurs quand Il y a un départ imposé et un retour impossible ? Comment cet étrange et douloureux déplacement de soi qu’impose l’exil s’inscrit dans le destin d’un sujet ? Comment créer un lien depuis le vide et l’abandon le plus radical ? Quel partenaire est-il possible maintenant et à partir de quel nom?

Les séances avec Youssef

Lors de premiers séances, Youssef arrive toujours en décalage, soit une heure avant soit une heure après de l’heure établie. Du coup, les séances devenaient très courtes et parfois l’attente très longue. Il commence presque toujours en disant qu’il a des cauchemars. Il rêve surtout qu’il y a des serpents ou des animaux qui le poursuivent. Ça le réveille pendant la nuit. Il a aussi des insomnies. Il répète à chaque fois d’avoir des oublis tout le temps. Il explique que au lieu de faire une chose il en fait une autre. Il donne un exemple : au lieu de déposer sa veste (c’est ça qu’il voulait faire), il se dirige vers le frigo ou il oublie qu’il devait la déposer. Pendant quelques séances, il reste en silence, avec le regard un peu perdu. Il associe le rêve des serpents avec son expérience en Grèce, qu’il décrit comme une expérience encore pire que celle qu’il avait vécu au Soudan. Il dit : « en Grèce, il n’y a pas de loi, la police peut faire ce qu’elle veut avec nous ; surtout avec les hommes noirs. J’avais plus peur de la police que des serpents». En Grèce, il était obligé de se cacher sur les collines ou au milieu des forêts, en échappant constamment à la police et aux dangers de la nature (surtout de serpents).
Il raconte aussi que deux mois après son départ du Soudan sa mère est morte. Il l’a su seulement quelques mois après, car sa famille ne voulait pas lui annoncer la nouvelle et lui faire de la peine.
En parlant de sa famille après quelques séances Youssef pleure pour la première fois en me disant: « dans mon pays, ce que je fais maintenant ce n’est pas normal : un homme qui pleure et en plus devant une femme ». Je lui ai répondu: «voila, maintenant vous le faîtes, ici, devant moi, vous pouvez pleurer ». C’est par le biais du transfert qu’il s’est autorisé à exprimer sa souffrance.
Malgré cette avancée, cette rencontre s’est avérée à mon sens symptomatique des difficultés que j’ai pu rencontrer auprès des réfugiés politiques. Le débordement des affects ainsi que mon fort désir d’agir, auquel j’ai cédé, ont fait en sorte que j’agissais plutôt comme une assistante sociale, ma position était celle-ci. J’ étais en train de leur donner des conseils pragmatiques (surtout le fait de bien apprendre le français ou les pousser à des rencontres avec d’autres associations qui travaillent avec les réfugies).
Dans certains cas ça a mobilisé quelque chose de « vivant » chez eux. C’est le cas de Temé d’Ethiopie, qui un jour après douze séances, m’a annoncé qu’il avait rencontré une association avec laquelle il pouvait faire de l’artisanat. Temé m’a dit qu’il n’avait plus besoin de venir au CPMS mais qu’il pouvait revenir un jour, en cas de besoin. Quelque temps après, je l’ai rencontré par hasard dans la rue d’un quartier touristique ; il était avec un ami en train de vendre des bijoux crées par lui-même. Il m’a salué chaleureusement, puis il m’a dit : « ça me permet de vivre, c’est ne pas beaucoup, mais j’arrive à payer mon loyer ; je ne suis pas seul, maintenait j’ai des amies ». Temé m’a remercié de l’avoir écouté et après il m’a offert un pair de boucles d’oreilles. Avant de commencer la thérapie son statut de réfugié politique avait été déjà refusé.
Au contraire, avec Youssef cette « pousse à l’activité » a renforcé « la plainte et l’impossibilité ». Quand je questionnais Youssef au sujet de l’apprentissage du français il me répondait souvent que « c’ était difficile, très difficile »; et en suite il répétait plusieurs fois, en faisant abstraction des questions que je lui posais : « all it’s difficult, all it’s a problem».
Après cinq mois de mon premier rencontre avec Youssef je me suis retrouvée dans une impasse. Youssef a su que j’étais colombienne. Il avait déjà remarqué mon accent et il était curieux de savoir d’où je venais. Il était content de savoir que j’étais une « étrangère » comme lui. Il s’est identifié mais cette identification est devenue plutôt ravageuse car il savait que je venais d’un pays en guerre, ça a eu comme effet un renvoi à l’impossibilité et à la détresse, à la confirmation d’un : « all it’s a problem, everywhere is difficult ». Après il a continué en disant : « même vous, peut être, vous devez partir aussi ! ». C’est le vide et l’abandon que se sont installés, car même son seul lien partageait plus au moins ses mêmes « problèmes ».
Après cette séance Youssef a cessé de venir en consultation. Je n’ai pas eu de ses nouvelles pendant cinq mois. Un jour il est venu au CPMS de manière spontané sans rendez-vous. Il m’a dit qu’il voulait revenir et parler de ses rêves. Depuis, il arrive au CPMS toujours à l’heure, une fois toutes les deux semaines. Récemment il m’a dit de se sentir mieux, et de ne plus avoir ni d’oublis, ni de cauchemars. Il a parlé aussi de son désir d’apprendre bien le français. Je lui ai donné le numéro d’une association qui organise des ateliers. Ici il pouvait rencontrer des gens et pratiquer en même temps le français. Il participe une fois par semaine à l’atelier de français. Actuellement Youssef est à la recherche d’une activité plus régulière. Il a téléphoné à son initiative deux associations afin de démarrer l’activité de traducteur bénévole (il n’est pas autorisé à travailler) de l’arabe à l’anglais. Le but est d’aider d’autres réfugiés qui comme lui ne parlent pas le français.
Lors de notre dernière rencontre, Youssef m’a raconté que les cauchemars sont revenus, surtout celui où il est poursuivi par des serpents et des animaux sauvages. Il a horreur de ces rêves car il craint qu’il y a un lien entre ces derniers et son futur. Ses rêves lui dévoileraient un message caché. Ensuite il a ajouté: « je n’ai pas dit à personne que je viens chez un psy ; je viens à mon rendez-vous mais sans dire où je vais. Dans mon pays si je dis que je vais chez un psy ils vont penser que je suis fou». Il m’a demandé aussi de revenir une fois par semaine et non pas une fois chaque deux semaines.
Le rêve a été le prétexte pour continuer et le symptôme a pu se construire dans la thérapie. Le désir de travailler comme traducteur et de « parler » le français, montrent un petit retour à la liberté et peut être aussi une certaine « réinvention » dans le rapport avec l’Autre.

%d blogueurs aiment cette page :