Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Pratique des textes et tests pratiques

Ghislaine PETIT

En préalable

Pour poursuivre cette première présentation des épreuves projectives, qui sont en ce moment celles que nous utilisons le plus souvent à la maison des adolescents, je voudrais juste parcourir quelques questions concernant la mise en place de ces passations, et les choix prioritaire qu’il m’est venu de poser au fil de mon expérience, pour en favoriser l’organisation. Voici deux questions que je poserais en préalable à l’horizon de cette réflexion sur une pratique au fond assez paradoxale :

  • D’une part l’évaluation n’est-elle pas avant tout le moment d’un échange avec un patient dont l’histoire particulière et le mode relationnel déborde toujours l’objectivité scientifique recherchée qui fait la loi du genre ?

  • D’autre part et en ce qui concerne le psychologue dans la mise en place de ce moment d’évaluation, ne semble –t-il pas important de rappeler sa constante liberté de juger du bien fondé d’accepter ou non la passation demandée, de la baliser en fonction de ce qui se vit dans la relation en cours et d’en rendre compte à sa manière lors d’une restitution seconde ? Oui, il y a une liberté du psychologue à déterminer le choix de ses outils, liberté qu’il revient éthiquement d’associer à la mise en place d’un travail de réflexion, et cette soirée répond particulièrement à cette nécessité d’élaboration, mais une liberté qui a toute son importance dans le positionnement personnel qu’il peut prendre lors de la passation et dans l’échange qui va la rendre possible.

Car au fond si je reprend la question de départ «  je veux une psychométrie ! » et face au pouvoir mobilisant de cette phrase qui exprime en grossissant le trait toute la violence du mode le la prescription / injonction, je poserai volontiers l’hypothèse que c’est cette liberté qui revient en propre au psychologue, de tenter d’y répondre non par une exécution passive et inéluctable, mais en s’appropriant la proposition et jugeant de son adéquation à partir de ce qui s’ échangera avec ce patient, c’est cette liberté assumée qui posera d’emblée la relation dans un registre différent, propre à ouvrir les conditions d’une écoute adéquate  . Peut-être simplement parce qu’il y a dans l’exercice de cette liberté quelque chose qui permet de se présenter devant nos patients avec une incertitude première…

II- Aspects institutionnels d’une question

Ceci dit, ce n’est pas si facile d’allier cette attention à suivre le patient, qui relève d’une pratique de l’écoute et d’une familiarisation avec les mouvements de l’inconscient, et la rigueur minimum exigée par la cohérence des protocoles de test.

Cela pose des questions à plusieurs niveaux, et je ne voudrais pas contourner les plus concrètes et un peu revendicative dans ce qu’elles viennent représenter de difficultés latentes à s’entendre sur ce sujet. Pour cela, je vous proposerai bien le témoignage rapide d’une pratique des tests pas vraiment choisie (longtemps en CMP sur un secteur de pedopsychiatrie puis depuis presque 2 ans à la maison des adolescents), exercée toujours en jonglant un peu avec les priorités personnelles d’une thérapeute et celles des unités dans lesquelles j’ai été amenée à travailler, présidée par les pressions de l’air du temps fort bien expliquées dans le petit article de notre tract d’introduction, mais aussi souvent par l’intérêt diagnostic complémentaire et toutes ses attentes idéales . et dans des conditions qui relevaient parfois d’un bricolage franchement peu avouable, sans trop de matériel ni d’installations propices, sans désirs non plus avec mes collègues psychologues, de nous y pencher davantage, de peur d’amener un centrage sur un exercice à surtout ne pas trop développer parce qu’après nous pourrions ne plus être sollicité que pour cela…bref rien d’idéal je le reconnais, mais rien que de très classique sur les unités de pédopsychiatrie qu’il m’est arrivé de côtoyer.

Alors d’une certaine façon, il me semble maintenant avec le recul du temps, que ce jonglage m’a obligé à assumer des priorités, aidée d’ailleurs en cela par le fait que c’est la plupart du temps un jonglage institutionnel aussi. Evaluez dans un service qui ne soit pas hospitalo-universitaires, et même parfois dans ceux là (Ste Anne mis à part bien entendu !), les moyens dévolus à une pratique de qualité et vous serez tout de suite fixés. Budgets, formations, locaux, rien n’est en place, sinon cette demande de tests un peu insistante et de plus en plus impersonnelle, qui vient comme à la place d’une difficulté à penser ce champ ensemble. Au fond demander des tests c’est pratique, les stagiaires aiment bien, les médecins en ont souvent besoin comme d’un temps complémentaire à leurs perceptions premières, c’est bien plus facile à partager en synthèse que ce qui se passe en thérapie qui intéresse beaucoup mais relève d’un espace de confidentialité. C’est une pratique qui couvre un espace transitionnel au sens où Winnicot en parle dans jeux et réalité, « cet espace intermédiaire d’expérience auquel contribue simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure »1et en ce sens elle apporte une réflexion sur une médiation plus accessible ,alors oui c’est pratique, mais ce n’est pas vraiment pensé comme une pratique qui sans être idéale n’en demeure pas moins intéressante du fait de l’apport mutuel de champs d’approche différents ( celui de l’écoute comme celui de la confrontation à médiation du test et de ses lois ) permettant, « dans le jeu de cette différence même, la circulation de l’inconscient dans un espace commun qui n’appartient ni au sujet, ni au psychologue, mais à l’un et l’autre »….2

Faut-il attribuer cela, cette impossibilité à penser correctement cette pratique, au métissage de ses origines entre médecine, psychologie expérimentale, psychologie génétique et psychanalyse ?

III- Une pratique en ajustement constant.

Alors en ce qui concerne les projectifs, je garderait en premier les liens d’origine avec la médecine : Hermann Rorschach était un psychiatre de Zurich et aussi curieusement avec le jeu : la légende dit que Rorschach était surnommé Klex dans son enfance sans doute en lien avec le jeu des klexographies, jeu des tâches d’encres qui était un jeu divinatoire. Dans la tâche comme dans le café, il s’agissait de déchiffrer le destin. Vous voyez qu’avec de telles origines il va falloir trouver un fil d’approche et celui qui a été le plus travaillé en ce qui concerne le Rorschach, c’est celui d’une interprétation à partir de la théorie psychanalytique. Voilà qui est en un sens plus clair pour la thérapeute que je suis et l’intérêt des stagiaires qui travaillent avec nous. Plus clair mais pas forcement moins exigeant loin de là. Car il faut soutenir quelque chose d’emblée dans notre mode de passation. La psychanalyse ne se résout pas à une théorie, mais elle relève plutôt d’une théorie qui tente de nommer ce qui ne peut se prévoir, je dirai la circulation de l’inconscient, et cela, dans le contexte d’une évaluation, nécessite à mon sens d’un style de relation cohérente à cette dimension.

Voilà ce qui me semble vraiment prioritaire, c’est un choix personnel mais c’est celui que je transmettrais : nous aurons beau connaître tous les livres sur les passations par cœur, le cadre se constitue en premier par la parole, l’inconscient affleure et se dit dans la parole échangée entre ceux qui sont présent et ça c’est imprévisible la loi à laquelle nous nous soumettons tous, mais qui vient se placer dans cette relation première, c’est celle des règles de la passation….Il s’agit donc de constituer le cadre.

Constituer le cadre

Alors ça a l’air compliqué mais ça induit des choses relativement simples. Par exemple, je n’en sais pas plus que mes patients en ce qui concerne la vie de leur inconscient. La méthode m’aidera à un certain repérage, mais tout tiendra à leur parole, aux ratages et aléas des échanges. Mon premier souci est donc toujours de la permettre cette parole.

-J’ai pris l’habitude de recevoir les adolescents en premier. Et je commence par une question : Je leur demande généralement si ils savent pourquoi ils sont là et ce qu’ils en pensent.

– Puis je leur explique en quoi constitue ce temps. Il m’arrive de les sentir très en difficulté avec la parole ou distant pour différentes raisons trop longues à reprendre ici, je leur explique alors en premier ce que sont des tests, ce qu’on peut en attendre. Je leur parle d’une manière générale, mettant à notre portée à tous les deux un savoir qu’ils pourraient appendre sur internet (et ils y vont parfois !) ou dans une formation quelconque…Il faudrait que je puisse vous expliquer particulièrement ce moment. Quelque chose se passe alors où nous sommes chacun égaux devant un savoir général. L’échange n’avance pas plein feu sur eux comme pour soutirer d’emblée quelques infos- là ce serait faire le jeu d’une certaine idée des passations style « examen de passage »- mais plutôt en tentant de leur donner le goût de participer à un échange qui ne conduirait pas à savoir tout sur tout, mais plutôt à réfléchir ensemble à ce qui vient dans un moment donné. Et vraiment j’ai presque toujours constaté que cela suffit à leur permettre de parler à leur tour…

C’est à la fin de cette première étape que je peux sentir si oui où non ils sont prêt pour cette évaluation, (et prêt ne veut pas dire qu’ils auraient dit oui, mais prêt au sens de prêt à mobiliser une implication personnelle suffisante)

– Sur les projectifs je leur dit quelque chose comme ça : « Je vais vous proposer des tests à partir d’image. Dans le premier, les images sont informelles comme des tâches. Il vous faudra simplement dire ce que vous voyez. Et comme elles sont très informelles ces tâches, un peu comme les nuages dans le ciel, il n’y a pas de bonnes réponses, chacun verra des choses différentes. Je vais vous présenter les planches une par une et compter le temps, mais vous avez le temps que vous voulez, c’est juste pour repérer comment vous vous organisez. Je n’ai pas le droit de vous aider. Je note simplement tout ce que vous direz, et quand vous avez fini pour une planche, nous passerons à la planche suivante… Dans le second test, vous aurez affaire à de vraies images. Ils vous sera proposé de raconter une histoire sur chacune et pareil, je mesurerai le temps, n’aurai pas le droit de vous aider et noterai ce que vous me direz…C’est une passation qui est pareille pour tous, et le but est de pouvoir ensuite réfléchir avec vous, puis avec votre famille et les médecins à la façon dont vous vous débrouillez devant une situation nouvelle…. » C’est une présentation qui vaut ce qu’elle vaut, elle n’est pas exhaustive. Ce qui me guide, c’est une façon d’essayer de rester sobre. Oui il y a une rigueur de la passation, elle est la même pour tous, mais il y a une souplesse : pas de « bonnes réponses » au sens d’une notation de qualité, et pas d’attentes démesurées de savoir tout mais plutôt celle de comprendre mieux ensemble un moment ou faire face …. Déjà vous sentez ma référence personnelle : pas d’idéal illusoire d’une connaissance scientifique fiable, et ce savoir qui apparaîtra, il revient pour beaucoup à ce qui se manifestera dans une ouverture, une possibilité d’expression de la grammaire propre à l’inconscient.

III- L’adolescent au centre des restitutions croisées

Reconnaître savoir de l’adolescent sur lui-même.

Pour moi ce serait ça cette histoire de reconnaître le savoir de l’adolescent sur lui-même. Entrer dans une relation qui respecte jusqu’au bout le fait qu’ils ont aussi quelque chose à dire sur leur propres difficultés et laisser une place première à ce qu’ils puissent l’exprimer. Pour le reste, la passation obéit à des lois et bien sur je possède à ce sujet des connaissances qu’ils n’ont pas. Peu importe. Je m’appliquerais à ce propos le même adage que je leur applique : Il ne s’agit pas de penser qu’ils auraient tout à me dire, et de la même façon il ne s’agit pas pour moi de leur dire tout. Ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel pour moi est de considérer que l’adolescent est au centre des restitutions croisées qui s’engagent autour de ces épreuves. Et que la compréhension momentanée que nous en tirons ne dit pas elle-même tout de la pathologie, de la structure, du diagnostique etc. que nous pourrions en attendre. Voilà la disposition première. Le fil autour duquel les choses s’organisent.

Durant cette passation qui s’installe peu à peu dans cette ajustement à deux, il y a des moments clefs : la question de départ qui donne la parole à l’adolescent en premier, la façon de présenter les épreuves qui les place au centre de ce qui va faire office de loi du moment, mais dans une grande souplesse, la position à tenir en cours de passation de mon côté ( savoir garder le silence quand l’adolescent cherche de l’aide , savoir soutenir sans intervenir, prendre le temps de laisser parfois du silence, équilibrer la participation de chacun. ..je pense à un ado qui s’embrouillait dans l’entretien préalable en tentant de raconter sa famille. Il me regardait écrire. Je ne sais pourquoi je lui ai proposé de l’écrire lui-même et d’un coup ça c’est clarifié. ..Il avait repris la main et cela suffisait à lui éclaircir la pensée. J’ai pu le faire en entretien préalable, dans le fil de la passation non. Il y a une organisation de la passation qui fait office de loi à laquelle nous nous soumettons. Parfois il y a des aménagements, mais dans certaines marges. A un adolescent qui demande avec insistance que je lui dise comment continuer je ne vais pas répondre, mais je vais rappeler la règle. Je lui parle donc et prend en compte ainsi sa question et son flottement anxieux, mais sans répondre à sa demande….

Chacun a sa façon d’ajuster finalement et j’aime bien travailler avec les stagiaires pour cela. Elles ont une façon souvent très intéressante de trouver le mode juste ; ce n’est pas une question d’année d’étude ou d’expérience bien que celle-ci soit bien sur une aide, c’est plutôt d’avoir le fil en tête, cette disponibilité à écouter à sa place, mais sans se mettre en position d’examinateur au savoir tout puissant.

Restitutions

Il y a une dernière étape importante à ce sujet et je peux vous en dire quelques mots, c’est la question de la restitution. Pas facile de restituer quelque chose sur un bilan projectif ou nous étudions des protocoles sous l’angle de l’approche sensorielle, des constructions, des mécanismes de défenses, des hypothèses diagnostiques etc. ce n’est bien sur pas ça dont nous allons rendre compte à l’ado. Mais alors quoi ? Je vais m’engager un peu auprès de vous parce que c’est toujours un peu engageant pour un psycho de raconter sa pratique, mais finalement je me suis résolue à un mode de restitution -ajusté là encore- qui est un peu une transposition de notre façon de coter mais sans le charabia technique. Là encore, je propose toujours aux adolescents de les rencontrer en premier avant leur parents (et parfois avant de transmettre au médecin) que nous puissions parler de ce moment.

Echanges croisés.

Lors de cette restitution, eux ils m’attendent. Ils savent que j’ai un compte rendu à écrire et je m’avance en premier dans l’échange. Avec trois repères :

  • un rappel rapide du déroulement (« voilà, moi il m’a semblé que c’était plus facile pour vous de parler dans la seconde partie de l’épreuve. Il y avait un peu une appréhension…vous vous souvenez votre question au départ… »)

  • Les thèmes qui reviennent, et là je cite toujours leurs propres phrases telles que notées. Et parfois j’avance une question. Il m’arrive de leur dire que je trouve l’ensemble assez déprimé par ex pour utiliser un mot de la pathologie. Mais sur le mode du langage courant et en ouvrant à leur idée à ce sujet. (Je me souviens par ex d’un CR que je préparais récemment «  c’est fort cette présence du thème de la mort. Et c’est de pleins de façons différentes. Parfois assez déprimé : souvenez vous « le renard blanc qui attend que le chien soit mort de froid pour le dévorer » ou aussi le « mille patte qui était recourbé en forme de u –comme si il était mort quoi », mais parfois c’est évoqué de façon très légère comme dans cette planche ou vous aviez dit «  c’est un peu la fête des morts au Mexique.. » est-ce que c’est quelque chose auquel vous pensez souvent la mort ? et plutôt comment … ?)

  • Et enfin j’avance parfois selon la particularité des échanges, du côté des modes défensifs. Pareil je cite leurs phrases ou juste une particularité… « Vous vous souvenez comme c’était difficile de choisir une réponse…souvent vous disiez «  euh non, c’est plutôt ça… ». C’est une peu votre style habituel ça ?

Voilà, je pars de ces quelques repères et d’un mode d’expression : celui de la question. Et là je pense toujours à ce que Jean Bergès disait de l’importance de l’hypothèse. Cette formulation qui peut faire place au jeu de la reconnaissance ou du refus et donc du positionnement personnel…ça m’est très utile dans les restitutions. Je m’engage sur ces différent plans, mais très vite je leur demande: «  qu’en pensez vous ? Est-ce que vous vous y retrouvez ? Est-ce que ça vous dit quelque chose ? »….

Et c’est eux qui poursuivent, je n’ai vraiment à me soucier de rien, ils poursuivent en effet…

1 DW.WINNICOT «  Jeu et réalité » Ed Gallimard NRF.p9

2 Catherine Weismann-Arcache. «  Qu’est-ce qu’un bilan psychologique » dans «  le journal des professionnels de l’enfance » Nov dec 200. N° 8, p 55

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