Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

« Comment se fait-on un corps » – 43eme soirée : Que veut dire avoir un corps ?

Cécile GEFFROY

affiche 19.11.14En tant que psychomotricienne, je ne m’adresse jamais à un corps à réparer ou à rééduquer. Je rencontre un sujet et j’essaie de comprendre avec lui sa façon d’être au monde avec son corps. Dans Thérapies Psychomotrices avec l’enfant, Françoise DESODEAU dit : « La thérapie psychomotrice pose d’emblée que ce n’est pas le corps du sujet qui est le lieu de l’intervention mais le sujet dans son corps. ». Ma formation initiale, scolaire, s’est trouvée enrichie du travail avec mes collègues (psychologues, éducateurs, psychiatre) et avec mes patients. Cela a forgé ma pratique. C’est dans une institution d’orientation lacanienne que j’ai appris le respect du sujet et du symptôme. Il ne s’agit pas de contraindre mais de travailler en soutenant le Désir. Et dans le travail avec les enfants, il y a aussi à entendre le désir des parents. C’est au travers de deux vignettes cliniques que je vais vous présenter ma pratique en tant que psychomotricienne.

Henri

Lorsque je rencontre Henri pour la première fois dans le cadre d’un SESSAD, il est âgé de cinq ans. C’est sa mère qui l’accompagne. Durant ce premier entretien, Henri reste relativement calme tant qu’il est assis sur les genoux de sa mère. Mais au bout d’un moment, il prend son envol et part explorer la salle. Son exploration se transforme assez rapidement en mise à sac et nous nous retrouvons sous une pluie de projectiles, orientés ou non vers nous. L’entretien terminé ou plutôt écourté, sa mère le reprend dans ses bras. Henri la mord alors à l’épaule. Elle ne manifeste rien, ni douleur, ni mécontentement. J’ai la sensation à ce moment qu’ils ne forment qu’un seul et même corps. Dans cette scène comme pendant l’entretien, je perçois une maman « empêchée » par la culpabilité. Sa belle-famille la tient d’ailleurs pour responsable du handicap de son fils. Henri souffre effectivement d’un syndrome d’X fragile. Le chromosome X venant de la mère, il n’y a pas à chercher plus loin… Cette femme se trouve ainsi entre deux feux : un enfant qu’elle a du mal à élever tant elle est culpabilisée, et une belle-famille et un mari qui la désavouent en tant que bonne mère. Un travail avec le psychologue de l’institution a été mis en place. Henri est reçu régulièrement et sa mère de façon plus espacée.

Pour ma part, je vais recevoir Henri pendant une année scolaire avec pour objectif de l’aider à se « construire » un corps. Un corps perçu, un corps affecté, un corps qui fera bord. Dans le développement psychomoteur de l’enfant, on parle de corps subi (de 0 à 3 mois), c’est le stade des mouvements réflexes ; de corps vécu (de 3 mois à 3 ans), où on est dans l’exploration motrice et sensorielle ; de corps perçu (3 à 7 ans) où on est plus attentif à ce qui se passe dans son corps, on fait du lien avec l’environnement ; puis de corps connu (soit une construction plus précise du schéma corporel). Dans ma pratique en psychomotricité, j’observe qu’explorer l’espace est une façon d’explorer son corps. Comment met-on en jeu son corps pour investir l’espace. On peut n’utiliser que le regard ; on peut ne pas l’investir du tout ; on peut l’investir avec excès, dans un mouvement permanent, sans frein ; ou encore l’investir sans le percevoir vraiment, en en éprouvant physiquement les limites. La façon dont on joue, dont on explore l’espace nous renseigne sur l’intégration/les interrogations sur le corps. Que nous dit de son corps l’enfant qui rentre dans les murs tant il n’arrive pas à réguler son agitation, et que nous dit celui qui ne bouge pas, ou celui qui explore avec avidité les trous, les aspérités, celui qui se cache, celui qui s’enfuit… Je suis traversée par cette idée que les analogies corps/espace est particulièrement pertinente. Dans mon travail avec Henri, je vais jouer sur ces analogies. Je vais chercher à créer des espaces symboliques dans la pièce. L’espace calme sur le tapis, l’espace moteur dans le reste de la salle. Puis je vais introduire du temps dans ces espaces. Par exemple, on compte jusqu’à dix dans l’espace calme avant de retourner explorer les jeux moteurs, etc. Car il est aussi question d’introduire de la régulation, des limites. Tout cela est d’abord extérieur au corps, quelque peu factice, mais ce que j’ai en tête en proposant ces expériences, c’est qu’elles vont pouvoir s’intérioriser. Que l’espace calme, on peut le trouver dans son corps si on le vit assez solide et secure. Les aménagements de l’espace vont donc progressivement être mis de côté, et Henri parvient à s’apaiser sans recourir à ces béquilles extérieures. Pour en arriver là, je vais aussi proposer de mettre en jeu mon corps, un peu en miroir inversé. Je m’appuie là sur le travail que j’avais fait avec Constance Broca dans le cadre du dispositif support. Pour résumer très sommairement, il s’agit d’une pratique à plusieurs où après avoir formulé une hypothèse basée sur une observation active de l’enfant, on met en acte notre interprétation. (Constance pourra peut-être mieux expliquer tout cela si elle le souhaite). Je mets ici en scène un comportement caractéristique de Henri en le transformant : face à l’agitation qui éclate, je joue l’agitation qui rassemble (il lance des balles ou des objets dans tous les sens en s’agitant -> je m’agite en courant partout pour tout rassembler). Cela le fait rire. Il « reprovoquera » cette scène quelques fois puis l’agitation cédera.

Je vais aussi chercher à « affecter » ce corps. Lorsqu’il tombe, se blesse mais continue ou reprend son activité comme si de rien n’était, j’interviens en surjouant le soin. Je veux donner corps à ce corps. Henri semble d’abord embêté par ma réaction. Pour lui, les soins que je veux apporter prennent trop de temps (bien qu’ils ne durent pas plus de 5 secondes) et cela le coupe dans son activité. Avec l’expérience, il accepte mieux et se plie joyeusement au rituel. Henri se saisit des espaces, du temps et tout ça fait corps ! Il s’intéresse au tableau et demande qu’on dessine les contours de son corps et regarde sa projection avec grand intérêt, attentif également à mes commentaires. Puis il se met lui-même à dessiner des bonhommes. Je rajoute des émotions aux visages. On dessine sa famille à sa demande. Spontanément, il est capable de faire des liens et dit : « papa colère ». Il s’apaise réellement. Un début de langage intelligible fait son apparition sous forme de mots-phrase : il raconte ce qu’il partage avec sa mère « frites, McDo, content ». Les progrès et l’apaisement que je constate sont aussi reconnus à la maison.

Matthieu

Je rencontre Matthieu à un moment délicat de sa vie. Il est âgé de 7 ans (mais en paraît facilement neuf), vit avec sa mère et son demi-frère, encore bébé. Son père est en prison, le couple parental est séparé. Devant les difficultés de la mère à supporter et à soutenir Matthieu, une demande de placement est faite, avec l’accord de celle-ci. L’histoire de Matthieu est complexe et pathogène. Le couple parental était particulièrement fragile au moment où madame est tombée enceinte. Elle pensait sérieusement à une séparation et son désir d’enfant n’était plus là. Madame décrit des violences conjugales (de part et d’autre) depuis toujours. La grossesse est qualifiée de « terrible ». Monsieur se montre totalement désintéressé et émet même des doutes sur sa paternité.

A la naissance de Matthieu, le couple vivait chez les parents de madame. C’est le père de madame qui a été le plus soutenant pour elle. La séparation a finalement lieu alors que Matthieu a 4 ans. Madame a appris que monsieur avait eu un enfant avec une autre femme, enfant qui a sensiblement le même âge que Matthieu. Elle décide de venir s’installer en Normandie moins d’un an plus tard pour éviter de croiser monsieur et sa nouvelle famille. Madame est séropositive, c’est le père de Matthieu qui l’a contaminée. Celui-ci se savait contaminé. Il a également transmis le virus à la mère de son second enfant. De son fils, elle dit d’abord « pas étonnant qu’il soit comme ça, il a tout reçu autant que moi ». Le discours se durcit au fil des entretiens médicaux : « c’est pas possible, je ne peux plus le garder, je le mets à la DDASS ou aller simple pour son père ou pour l’Afrique ». Ou encore : « Je me suis sacrifiée pour Matthieu, il ne fait pas d’effort. Quand je le vois, je vois son père, il va être comme lui ». Madame a eu un deuxième enfant, avec un homme marié. Son discours sur la conception de cet enfant est pour le moins étonnant (insémination avec les moyens du bord). Matthieu est suivi au CMPP depuis fin 2012. Une psychothérapie se met en place et les entretiens médicaux se poursuivent. A l’école, en grande section de maternelle, Matthieu peut passer des journées à pleurer. Au fil du temps, il devient perturbateur, se montre de plus en plus agité. Le personnel de l’école craignant que madame ne s’en prenne à Matthieu si on entre trop dans les détails de son comportement et de ses débordements, tout le monde reste très évasif. On parle de labilité émotionnelle, de refus de l’autorité. Début 2013, le père de Matthieu est emprisonné pour violences conjugales. Je rencontre Matthieu courant 2013 pour un bilan psychomoteur. Je ne fais qu’un entretien très court avec la maman, juste pour me présenter. Il me semble qu’elle a déjà assez de lieux pour parler d’elle et/ou de Matthieu. Je veux me dégager et dégager Matthieu du discours maternel toxique.

Au cours de la deuxième séance de bilan, l’agitation de Matthieu est paroxystique. Il court dans tous les sens, essaie de dégommer tout ce qu’il peut avec le gros ballon, aucune parole ne semble le calmer. Il s’enfuit de la salle à plusieurs reprises, puis sort du CMPP et monte à l’étage supérieur. Je vais le rechercher, toujours avec un temps de retard, toujours d’un pas lent et calme. Je parle « à côté » de ce qu’il fait. Je le sens persécuté et j’essaie par-là de ne pas ajouter à son sentiment de persécution. Quand nous sommes dans l’escalier, je parle du froid qu’il fait, du fait que j’ai envie de retourner dans le bureau. Il court et entre à nouveau dans les locaux du CMPP mais se faufile dans la cuisine au lieu de rentrer dans mon bureau. Le fait de se sauver semble un mode d’expression privilégié pour Matthieu lorsque l’agitation devient trop forte. Je le rejoins dans la cuisine et le trouve armé d’un couteau pointé vers moi. Son visage est transformé. Agressif, en colère, mais j’ai l’impression qu’il surjoue un personnage. Je tente de le raisonner verbalement, je lui rappelle les règles en vigueur ici : on n’a pas le droit de se faire mal, ni de faire mal aux autres. Difficile de se sentir plus incarnée qu’à ce moment-là. Je ne veux pas le laisser en position d’agresseur. Je m’avance vers lui pour lui prendre le couteau. Il semble alors effrayé et le jette sur le côté avant d’entrer dans une fureur clastique. Il cherche à attraper et à casser tout ce qui lui passe sous la main. Je dois le contenir physiquement pour que la fureur cède à minima.

A mon grand étonnement, il ne se débat qu’à moitié une fois dans mes bras. Ma contention semble permettre un léger apaisement et il l’accepte. Il m’écrase les pieds avec les siens mais ne tente pas de se défaire de mes bras contenants. J’arrive à le ramener dans mon bureau, je le garde un certain temps contenu contre moi. Il n’y a plus de mots, le dialogue est uniquement tonique, dans le corps à corps, et je sens que le corps se détend peu à peu. Matthieu finit par me demander de le lâcher. J’accepte après qu’il ait promis de rester calme. Il s’écarte bien vite de moi, tourne de nouveau comme un lion en cage dans la salle et comme il s’agite de nouveau, je le lui fais remarquer. Il m’explique que c’est de ma faute, c’est parce que je suis là. Je me mets donc en retrait en lui disant que je comprends et que je vais le laisser tranquille. Il va alors s’installer au bureau, je suis loin derrière lui. Il s’occupe un moment puis prend des ciseaux sur le bureau. Il joue un peu avec, non sans quelques provocations, puis les jette contre le mur. J’interviens verbalement. Il me dit à nouveau que c’est de ma faute car je ne viens pas jouer avec lui. Trop proche, trop loin, trop là, pas assez là, ma place n’est jamais la bonne. C’est l’autre qui l’agite, quoi qu’il fasse. La séance a pu malgré tout se finir autour d’un jeu.

Matthieu a montré à quel point il se sentait en danger et comment ses seules défenses étaient du côté de l’agitation et de la violence, son acte de menace a semblé faire événement. L’acte, mais aussi la réponse individuelle et institutionnelle. Il a été reçu par le médecin avec sa mère. Les événements n’ont pas été abordés dans le détail mais le comportement dangereux a été évoqué. Un traitement médicamenteux a été mis en place. Les séances suivantes s’en sont trouvées transformées. Matthieu a entendu qu’on pouvait protéger, être protégé et se protéger. Il fait des constructions dont il me confie la pérennité. Lui-même, lors du bilan, avait détruit une construction faite par un autre enfant alors que je lui avais formulé que le contrat était qu’on pouvait jouer avec, mais pas la détruire. Chaque séance, il vérifie d’un coup d’œil que ses constructions sont là. S’il met en place des jeux de bagarre, il accepte les règles que j’énonce et lorsque je suggère qu’on ait chacun un espace où l’autre ne peut nous attaquer, il s’attelle à la construction d’une cabane. La cabane revient régulièrement dans les séances. Elle efface même le temps de bagarre. Sur 30 minutes de séance, alors qu’il propose qu’on se batte, il passe 99% du temps à faire sa cabane et on se bat sur l’infime temps restant. Elle est d’abord extrêmement barricadée (il formule d’ailleurs : »j’ai pas confiance »). Plus tard, elle aura plutôt une double enveloppe : la cabane elle-même, avec des murs mais tout le confort à l’intérieur ; et un espace extérieur délimité seulement par des traces (bâtons ou cordes) au sol. L’espace qu’il occupe est donc de plus en plus important, et le mien de moins en moins. Petit à petit, les limites deviennent davantage symboliques. Les défenses peuvent être moins concrètes, elles signent selon moi, qu’elles s’intériorisent, qu’elles prennent corps et ont donc moins besoin d’être massives à l’extérieur. Matthieu est très dirigiste dans les séances, il a besoin de contrôler l’autre pour ne pas être en danger. Je me plie donc à cette nécessité, tout en essayant de mettre du jeu (en répondant à côté, en faisant de l’humour…) et surtout je me montre défaillante. Je ne suis pas un Autre tout-puissant.

Les fins de séances restent néanmoins difficiles. L’agitation est alors à son comble. A l’issue d’une séance, alors qu’il est encore une fois très agité, Matthieu se blesse et se retourne un ongle. C’est alors un véritable cran d’arrêt à l’agitation. Il se pose, fasciné par ce corps qui se rappelle à lui. Il se laisse soigner, pose des questions sur sa guérison, écoute avec intérêt nos partages d’expérience sur le corps blessé. Quelques semaines plus tard, Matthieu se présente à nouveau très agité au CMPP, ce qui rend la séance difficile. Il est alors dans une agitation massive, et dans la transgression. Je mets un terme à cette séance avant l’heure, ce qui est insupportable pour Matthieu qui s’arme de bâtons (de parcours psychomoteur). Il se fait menaçant, puis s’échappe sur le balcon en me disant « laisse-moi sauter ». Je le récupère en parlant à la première personne de mon attachement, de ma crainte pour lui. Il revient mais reste très agité. Je cherche à le contenir physiquement mais cette fois-ci, il se débat réellement. Je fais l’hypothèse que c’est le regard des gens en salle d’attente qui l’a « arrêté ». Je note la différence entre la première situation (la menace au couteau) où Matthieu, bien que partagé, souhaite plutôt que je disparaisse de la scène, mais accepte d’être contenu physiquement. Lors de cette autre séance, au contraire, il me convoque à être là avec son « Laisse-moi sauter » qui sonne comme un « ne me laisse pas tomber », mais m’interdit de le contenir. Et je ne peux effectivement l’apaiser. Après cette nouvelle séance pour le moins difficile, je décide de recevoir Matthieu avec sa maman pour reposer le cadre et demander à ce qu’ils soient reçus de nouveau par le médecin. Matthieu est très attentif pendant cet entretien. Dans un premier temps, il jette un œil furtif sur ses constructions, qui sont toujours là. J’ai l’impression que c’était un véritable questionnement pour lui. Il a donc toujours sa place, je continue à le protéger malgré tout. Et dans un second temps, ses coups d’œil furtifs sont pour sa mère. Il est à l’affût de ses réactions, tout particulièrement lorsque je dis de lui que c’est un enfant intelligent.

Le suivi s’interrompt brutalement suite à un passage à l’acte de la mère qui l’envoie chez son père récemment sorti de prison.

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