Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

La violence familiale ordinaire

Isabelle GUILLAMET

Présentation du cas de Sophia, que j’ai rencontrée au cours de sa grossesse et qui vient interroger :

  • d’une part, La violence (familiale ordinaire) que constitue parfois le fait de devenir mère pour un sujet… bref, devenir mère ne va pas de soi, et il s’agira avec Sophia de montrer le « conflit » au sein du sujet entre son désir (comme femme) et sa satisfaction (côté mère)

  • d’autre part, la question symbolique (en son envers morbide) et notamment la place du père inconscient et ses conséquences pour la fille (pour la femme)

Sophia

J’ai rencontré Sophia dans le cadre de mon enquête clinique pour ma thèse1, il y a quelques années maintenant, une thèse qui avait pour sujet l’Envers inconscient et les destins cliniques du devenir mère. Dans le cadre de ce travail, je suis tombée sur un phénomène que je connaissais assez peu alors, à savoir des cas de vomissements incoercibles de grossesse, symptôme assez impressionnant je dois dire, qui dépasse les malaises ou nausées fréquentes, comme symptôme physiologique classique du premier trimestre de grossesse2. Là, je parle de sa forme la plus grave, qui est parfois désignée par le terme latin hyperemesis gravidarum, où les vomissements surviennent tout au long de la journée et s’étendent parfois jusqu’au terme de la grossesse.

Sophia est justement hospitalisée pour vomissements incoercibles à dix semaines d’aménorrhée quand je la rencontre pour la première fois en consultation à la maternité.

Très angoissée, elle s’explique ses vomissements incessants par son anxiété. Au moment où je la vois, elle a cessé de s’alimenter depuis plusieurs jours et a perdu déjà plusieurs kilos. « En fait rien ne passe » me dit-elle, « mais ça n’empêche pas les vomissements et les spasmes en tout cas », et elle répète, « je vomis beaucoup mais en fait je ne vomis rien puisque je ne mange rien ».

Hospitalisée en région parisienne, elle me précise qu’elle habite à plusieurs centaines de kilomètres de là : « je vis à Agen » dit-elle, « la ville » précise-t-elle, comme pour éclairer mes oreilles qui avaient d’abord entendu « à jeun ». Voilà néanmoins le signifiant qui vient annoncer la couleur anorexique de cette grossesse amorcée sous le signe du jeûne.

Sophia explique son désir d’être hospitalisée si loin de son domicile par l’affection qu’elle porte à l’équipe de l’hôpital qu’elle a « bien connue dans le passé »3 dit-elle. Equipe qu’elle avait fréquentée en fait à l’occasion de deux fausses couches, les deux années précédentes. Ces deux grossesses avaient elles aussi été marquées par ce symptôme de vomissement.

Elle n’hésite donc pas à laisser son compagnon à Agen pour se rendre en région parisienne, occasion précise-t-elle « de rentrer chez sa mère, qui habite à côté de l’hôpital », une mère dont elle se sent très proche. Sophia me parle de la dépression de sa mère, ses hospitalisations régulières, etc.

Sophia va connaître ces vomissements jusqu’au terme de sa grossesse. A chaque fin d’hospitalisation, elle rentrait d’abord chez sa mère puis à Agen, et ses crises recommençaient.

Hospitalisée plus d’une dizaine de fois, elle n’a cessé de vomir jusqu’au terme de sa grossesse et a effectué jusqu’au bout ces trajets. Elle a tout de même accouché à Agen délestée alors de 16 kg. Elle a cessé de vomir après l’accouchement.

Quels sont les motifs inconscients de ces vomissements dans ces différentes grossesses ? Quelle place accorder, d’une part, au retour chez la mère, d’autre part au retour à l’hôpital connu lors de deux fausses couches ?

Afin de mettre en lumière le montage inconscient auquel répondraient ces trajets, je propose d’appréhender d’abord par le registre préœdipien les retours chez (dans) la mère, ensuite par le registre œdipien la fonction qu’occupe pour elle l’hôpital par rapport aux fausses couches.

Registre préœdipien ou barrage contre la mère

Sophia formule : « Je vomis depuis que je porte cet enfant dans mon ventre (…), je vomis tout ce que j’ai dans le ventre… ».

Outre la connexion bouche/sexe que l’on trouve dans les textes où Freud aborde des cas de vomissements associés à des troubles hystériques, qui conduirait à proposer ici l’analogie vomissement/accouchement, je rappelle également la référence à la double logique à laquelle l’organe est soumis et selon laquelle une partie du corps (ici la bouche) peut être coupée de sa logique anatomique laissant place à une zone érotisée qui devient lieu de jouissance.

En effet, on aperçoit combien Sophia, dès lors qu’elle porte cet enfant, tente de résoudre sa jouissance par ce vidage, ce rejet de « ce qu’elle a dans le ventre », auquel est directement associé pour elle l’enfant. On l’entend d’autant plus quand elle dit « je vomis tout ce que j’ai dans le ventre ». Ainsi, dès lors que l’enfant « remplit » le sujet tel un complément phallique, le corps est sollicité dans le registre de la jouissance qui se déchaîne alors.

Elle se « vide », elle ne cesse de « rendre », terme qui conduit à l’idée qu’elle ne cesse de « restituer » à l’Autre, l’objet de sa jouissance.

Notons que vomir est l’action définie par « rejeter par la bouche par des spasmes violents, faire sortir hors de soi »4. Considérée comme protectrice, son action a pour but de préserver l’organisme contre l’ingestion de substances toxiques. On entrevoit dès lors selon moi l’ombre de l’Autre toxique :

A propos de cet Autre Toxique, en 1933, Freud examine le ressort inconscient de l’angoisse d’être tué ou d’être empoisonné, intoxiqué et il met en évidence la figure inconsciente de la mère toxique (qui s’érige face à la mère nourricière) à partir de la question du sevrage : je cite Freud « au retrait du sein se lie sans doute l’angoisse de l’empoisonnement. Le poison est la nourriture qui vous rend malade. Peut-être l’enfant rapporte-t-il aussi ses premières maladies à cette frustration. » 5

Ces quelques lignes de 1933 appellent à lire ce que Lacan décrit cinq ans plus tard comme abandon à la mort. En effet, dans Les complexes familiaux dans la formation de l’individu6  il décrit une imago maternelle qui doit être sublimée sans quoi, dit-il, « l’imago, salutaire à l’origine, devient facteur de mort. »7

Du fait de sa prématurité, le petit d’homme est entièrement dépendant de l’Autre nourricier qu’est la mère. C’est pourquoi, face au sevrage, le sujet serait en proie à une sorte de nostalgie morbide maternelle, où le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère, sorte de nostalgie du sein nourricier que Lacan compare à une tendance psychique à la mort, une sorte d’appétit pour la mort. Cette pente à la mort se révèle au plan clinique, dans  les suicides « non violents », dit Lacan, les grèves de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certaines toxicomanies par la bouche, régime de famine des névroses gastriques.8

Dès lors, vomir, dont l’action est définie comme protectrice, ayant pour but de préserver l’organisme contre l’ingestion de substances toxiques, nous renvoie à la solution que trouverait le sujet face à l’Autre toxique : c’est ce qui semble émerger pour Sophia au moment où (voire à chaque fois qu’) elle est enceinte.

Mais précisons que ce qui est « rendu » s’effectue avec cette grande spécificité d’être présenté dans ce cas sous le signe du rien. En effet, rappelons ce que Sophia nous précise immédiatement : « rien ne passe, je ne mange plus rien et donc je vomis rien. » Ce sont ces termes qui m’ont conduit sur la piste de l’anorexie qui accorde une place spécifique au rien.

En montrant que le phénomène de l’anorexique qui ne mange rien relève d’« autre chose qu’une négation de l’activité »9, Lacan renouvelle la clinique de l’anorexie au centre de laquelle il institue la dialectique entre le sujet et l’Autre. Je cite Lacan :

« L’anorexie mentale n’est pas un ne pas manger, mais un ne rien manger. J’insiste – cela veut dire manger rien. Rien, c’est justement quelque chose qui existe sur le plan symbolique. (…) Le point est indispensable pour comprendre la phénoménologie de l’anorexie mentale. » 10

En s’appuyant sur l’exemple du « manger rien » de l’enfant, Lacan situe le rien comme « cette absence savourée comme telle » 11 dont le sujet peut user vis-à-vis de ce qu’il a en face de lui, à savoir la mère dont il dépend. « Grâce à ce rien », poursuit Lacan, « il l’a fait dépendre de lui. » 12 Le rien devient un « instrument » pour se déprendre de cette dépendance à l’Autre maternel.

« En se nourrissant de rien le sujet renverse sa relation de dépendance.»13 «  Dès lors, c’est elle qui dépend par son désir, c’est elle qui est à sa merci, à la merci des manifestations de son caprice, à la merci de sa toute-puissance à lui. »14

Sophia ne mange plus rien certes, mais surtout elle « vomit » du rien. Elle emprunterait en quelque sorte cette stratégie anorexique dans ce contexte de grossesse pour fabriquer, produire ce rien, voire « accoucher » de ce rien.

Nous pouvons nous demander si ce rien est destiné à l’Autre maternel. Bien que cette instance ne se confonde pas avec la personne incarnée par la mère elle-même, notons toutefois que les allées et venues de Sophia chez sa mère interrogent. En effet, elle finit toujours cette « boucle » Agen- crises de vomissements- hospitalisation par un retour chez sa propre mère15. Elle précise d’ailleurs : « ça me fait bizarre parce que quand j’y vais, je reprends ma chambre de petite fille », « elle [sa mère] a tout laissé tel quel, j’ai toujours ma chambre là-bas » dit-elle.

On aperçoit ainsi le contexte dans lequel apparaissent les vomissements. Il y aurait ce retour dans la chambre de petite fille qui témoignerait de cette forte demande à la mère et en même temps, ce rejet de l’Autre maternel toxique. Je pose donc l’hypothèse que les vomissements incoercibles de Sophia constitueraient pour elle une tentative de dresser un barrage contre la toute puissance et la toute dépendance envers cet Autre maternel.

En vomissant ce rien, elle rendrait manifeste ce désir de tenir à distance l’Autre maternel (dont paradoxalement elle ne cesse de se rapprocher).

Ceci apparaît pour elle au moment où elle est enceinte. Par rapport à l’enfant inconscient d’avec la mère (du préœdipien), je fais référence ici à ce qu’indique Freud, à savoir qu’une fille commence par désirer, à vouloir un enfant de la mère, avec la mère. Donc par rapport à l’enfant inconscient d’avec cette mère, les modalités selon lesquelles s’amorce la grossesse de Sophia, laissent penser que l’enfant ne soit pas tant destiné à combler l’Autre sur le versant du substitut phallique propre à sa satisfaction (l’enfant pour et avec la mère) mais bien plus à le laisser sur sa faim en quelque sorte. En effet, l’enfant « vomi » sous la modalité d’une production de rien, viserait plutôt à creuser l’écart entre le sujet et l’Autre. Chacune des crises constituerait autant de tentatives, encore une fois, de se déprendre de cet Autre.

Dans ce cas, il faudrait ajouter ce que cela implique au niveau de la position subjective du sujet enceint. En effet, s’il l’on pose que l’enfant n’est pas destiné à combler ni satisfaire dans le registre de substitut phallique l’Autre maternel, il n’est pas destiné non plus à répondre aux satisfactions maternelles dans la femme, pour la femme elle-même.

En produisant ce rien auquel elle s’identifie pour une part, elle met en évidence ce corps enceint et pourtant maigre qu’elle incarne. Elle montre à tous ce corps de femme enceinte impressionnant de maigreur (je rappelle qu’elle perd au final 16 kg pendant cette grossesse). Elle érige en quelque sorte un ventre vide ou plus exactement « gros d’un rien » qui va contre la satisfaction d’avoir le substitut phallique enfant.

En mettant à nouveau en évidence cet écart entre désir de femme et satisfaction de mère, (étant entendu que la satisfaction est exactement ce qui s’oppose au désir), on peut supposer que la solution anorexique de cette grossesse amorcée sous le signe du rien met aussi en évidence une lutte du désir contre les satisfactions. Contre les satisfactions d’un Autre maternel comme nous l’avons vu, mais aussi contre ses propres satisfactions maternelles à elle, autrement dit contre sa propre maternité.

Ce point me conduit maintenant à interroger ce qu’il se joue autour des « fausses couches ». Question que je souhaite aborder maintenant dans le registre œdipien.

Scène œdipienne 

Sophia revient systématiquement sur ses fausses couches. Au début, je ne savais jamais tout à fait si elle racontait la première ou la seconde fausse couche, les deux tendaient à se confondre, se superposer dans son discours. Elle en vint finalement à parler plus particulièrement de celle qu’elle avait connue l’année précédente, à cinq mois de grossesse.

Elle raconte le cauchemar vécu lorsqu’elle apprend au détour d’un examen de routine que son bébé est mort dans son ventre depuis quelques jours peut-être. Sophia explique son incompréhension face à la perte de ce garçon qu’elle attendait et qu’elle sentait bouger dans son ventre. Elle détaille à plusieurs reprises la scène. Les propos sont crus, elle raconte les forceps, le sang, l’extraction de l’enfant mort. A chacun de nos entretiens elle exprime la crainte de revivre une troisième fausse couche.

Au cours de son quatrième mois de grossesse (troisième grossesse) un risque de trisomie est évoqué par l’équipe médicale. Elle accepte une amniocentèse avec les risques de fausse couche qu’elle comporte. La trisomie est écartée. Les vomissements se font plus fréquents. Sophia « ne sait plus où elle en est ». Sa crainte de fausse couche la « déborde ». Ses formules font résonner à plusieurs reprises un désir inconscient d’avortement/fausse couche. Elle dit :

« S’il y avait eu une trisomie au moins j’aurais pris la décision de l’avortement, là je ne sais pas…je peux toujours faire une fausse couche… je ne le supporte pas et je vais mal, je vomis encore plus… j’ai peur, j’ai peur de faire une fausse couche » répète-t-elle.

La connexion vomissement/accouchement évoquée tout à l’heure, et l’insistance du récit sanglant de l’extraction de l’enfant mort dans son discours, m’a conduite à appréhender les vomissements comme une sorte de répétition morbide à la fausse couche. Les choses se précisent alors quand elle me dit qu’elle doit se marier d’ici peu.

En effet, Sophia veut absolument être mariée avant son accouchement. Elle précise, « c’est important pour moi de devenir madame avant de devenir maman ». Elle m’explique qu’elle aurait dû être mariée depuis déjà longtemps, mais étant issue d’une famille musulmane et son ami catholique, aucune des deux familles ne cautionne cette union. « C’est une faute envers Dieu, voilà ce qu’ils nous disent !». Elle poursuit : « Ils ne veulent pas qu’on se marie et sont prêts à tout pour saboter ce mariage, c’est allé loin, il y a eu une conspiration familiale contre notre couple ».

En effet Sophia raconte un scandale familial qui avait éclaté l’année précédente : une jeune cousine accusait Monsieur de lui avoir fait des propositions sexuelles. Sophia interprète ce scandale comme un « motif fabriqué par la famille pour me [la] convaincre de ne pas l’épouser » car, encore une fois, épouser cet homme serait une faute envers dieu. Elle m’apprend ici que c’est ce jour-là précisément, le jour où le scandale éclatait dans la famille, le jour où cette terrible accusation tombait, qu’elle perdait son bébé.

C’est, en tout cas pour elle, suite à cette terrible accusation, qu’elle a fait cette seconde fausse couche dont elle ne cesse de me répéter et me détailler le scénario.  Elle dit « C’est à cause de ça, si j’ai perdu mon bébé c’est à cause de ça, à cause d’eux, de ce qu’ils disent à cause de ce mariage qui est si compliqué. J’ai perdu mon bébé, j’étais tellement mal qu’il soit mort, et je vais peut-être le perdre encore16 ».

Aujourd’hui, le couple maintient ce projet de mariage mais Sophia précise : « mais là je suis malade, ce sont ces vomissements, qui empêchent ce mariage, sans ça on serait marié déjà, mais là on ne cesse de repousser le mariage à cause de ça, parce que je suis malade et que je dois me faire hospitaliser tout le temps ».

Ce sont autrement dit les vomissements qui empêchent selon elle le mariage, un mariage lui-même non cautionné par les familles, et appréhendé comme une faute envers dieu, autrement dit une faute envers la figure symbolique du père mort. Faute envers dieu qui aurait conduit la famille au scandale causant la précédente fausse couche.

En indiquant : « c’est important pour moi de devenir madame avant de devenir maman », elle nous indiquerait précisément le conflit entre devenir mère par rapport au mariage interdit.

La connexion qu’elle établit entre la perte de l’enfant et l’interdit symbolique de l’alliance avec l’homme catholique conduit à appréhender le scénario qu’elle constitue autour de la fausse couche du côté de la mise en règle envers, avec le père symbolique.

En effet, pourrait-on envisager le motif de ce scénario comme une sorte de sacrifice inconscient au nom du père symbolique ?

Ainsi, il s’agirait du même mouvement :

  • d’être en règle inconsciemment envers Dieu en reconduisant l’impossible alliance, et donc

  • de rester fidèle au père mort

La question de la fidélité ou, mieux dit, du dévouement de la fille au père mort est abordé par Freud dans le Tabou de la virginité17 notamment à travers la question de l’hostilité et du refus des femmes de passer du père à l’homme, ou du père à l’époux. C’est un texte selon moi très important pour la question féminine et son rapport au père inconscient.

Pour aller vite, Freud note dans ce texte que très souvent, le premier coït ne signifie pour la femme qu’une déception ; je cite Freud « la femme reste froide et insatisfaite et il faut d’habitude plus de temps, la répétition fréquente de l’acte sexuel pour que, pour la femme aussi, s’instaure la satisfaction »18.

Freud parle aussi à ce moment de l’hostilité des femmes envers l’homme.

Mais surtout, Freud évoque la fixation de la libido de la fille au père ou au frère qui lui sert de substitut. Je cite Freud à nouveau :

« L’époux n’est pour ainsi dire toujours qu’un substitut ce n’est jamais l’homme véritable c’est un autre qui a marqué le premier la capacité amoureuse de la femme et dans les cas typiques cet autre c’est le père, lui (l’époux) n’est tout au plus que le second. »19

Logique donc qui fixerait en quelque sorte la fille à son père inconscient,

M. Zafiropoulos résume ainsi :

« (…) côté fille, on aperçoit, avec les marques de l’hostilité nimbant la première phase du conjugo, les signes cliniques du refus (N.S) de la femme de circuler comme objet d’échange entre les hommes, ou encore, et pour rester freudien, du refus de la fille de passer du père inconscient à l’époux. (N.S) » 20

Dans cette logique, la répétition morbide des vomissements/fausses couches de Sophia, répondrait à l’arrangement inconscient consistant :

  • d’une part : à la maintenir en règle avec le symbolique en reconduisant l’impossible alliance avec l’homme catholique (par les vomissements qui empêchent le mariage),

  • d’autre part : à reconduire son dévouement au Père mort, fixation au père dirait Freud, dont la/les fausses couches pourraient être aussi appréhendés en quelque sorte comme les indices, voire les signes (sanglants) du sacrifice inconscient de l’enfant de l’homme (interdit par le père symbolique) pour et au nom du père mort21.

Notons ici que les vomissements de Sophia – répondant aux modalités anorexiques de cette fabrique de rien évoquée tout à l’heure – vont assez bien avec la figure de vierge maigre, comme figure de femme éternellement dévouée et fidèle au père mort.

Conclusion 

Pour terminer, dans un contexte où la clinique de la femme enceinte et de la périnatalité est – me semble t-il – largement laissée aux théories qui convoquent toujours plus le socle biologique et les seules références à l’instinct maternel, (orientations qui bannissent, selon moi, une fois pour toute la référence au symbolique si chère à Lacan et à notre orientation, tout comme elles éliminent cette division dans la femme entre son désir de femme et ses satisfactions maternelles), j’ai souhaité montrer ici combien l’approche freudienne et surtout lacanienne permet d’examiner la complexité des rectifications et mouvements subjectifs du devenir mère, et montrer qu’une grossesse ne modifie pas seulement l’ordre biologique du corps de la femme mais qu’elle bouscule aussi tout ce qui a déterminé son être femme. J’ai tenté de montrer cela en mettant en évidence :

Premièrement : ce que Sophia nous conduit à considérer, à savoir qu’ il faut en quelque sorte toujours se rappeler ce qu’une grossesse réelle convoque des souhaits plus anciens de la fille, les différentes strates par lesquelles elle est passée dans sa constitution subjective et surtout les différents protagonistes que le souhait d’enfant met en jeu pour elle :

  • premier protagoniste : la mère (dans le préœdipien) : la fille a commencé par vouloir un enfant de et pour la mère. Dès lors la réalisation du désir d’enfant en tant qu’il entre en résonnance aussi avec l’enfant désiré avec et pour la mère noue, je pense, de façon archaïque et complexe l’enfant à l’objet de la jouissance. J’ai tenté de montrer que les vomissements de Sophia constituaient au plan archaïque cette réponse à cet excès de jouissance, une tentative pour elle de résoudre cette jouissance par cette sorte de fabrique, de production de rien contre la menace constituée par l’Autre (maternel).

  • Autre protagoniste, le père : lorsqu’une femme obtient un enfant d’un homme, il s’agit aussi du désir œdipien d’avoir l’enfant du père, d’où les conflits qui peuvent en résulter et précipiter le sujet dans une série d’arrangements inconscients au lieu du conflit entre l’interdit et la satisfaction.

Pour Sophia, j’ai mis en évidence la place du Père symbolique au niveau du scenario constitué autour de l’alliance interdite avec l’homme, l’homme catholique. En formulant qu’il lui fallait d’abord être une Madame avant de devenir une maman, elle indique l’enjeu pour elle d’être une femme, comme objet d’échange comme le soutient Lévi-Strauss22, mais ajoutons « en règle » avec le père symbolique.

Ceci resitue d’ailleurs dans la question périnatale toute la place primordiale selon moi du père inconscient pour la fille. Je crois que de considérer la question de la maternité avec toute la place du père et du Nom-du-Père est incontournable (d’autant plus, sans doute, pour la question de la psychose).

Deuxièmement, ce cas met en évidence l’apport incontestable de Lacan avec cet écart qu’il promeut entre le désir d’être, côté femme, et les satisfactions d’avoir, coté mère.

  • En effet, à l’instar de l’anorexique qui travaille à reconduire le désir côté femme, Sophia qui ne cesse de vomir lors de cette grossesse, n’est pas du côté de l’avoir phallique, elle est du côté de l’être phallique, elle incarne le phallus, un phallus éclatant de maigreur, elle exhibe ce corps « gros » de rien ce corps qui recèle en elle ce rien. On aperçoit donc ici, certes dans un registre morbide, qu’une grossesse peut répondre pour un sujet à une logique qui travaille au compte d’une stratégie inconsciente de femme (être ce phallus éclatant de maigreur) contre sa propre maternité (contre avoir le phallus).

Autrement dit, il ne va pas tellement de soi qu’une femme enceinte soit toujours prise dans une logique subjective de mère où l’enfant constituerait toujours le complément phallique, ce fétiche propre aux satisfactions maternelles : il peut, au contraire, comme chez Sophia répondre plutôt à une figure du manque, un manque propre à reconduire le désir, ou encore à une figure inconsciente d’enfant sacrifié pour et par fidélité au père mort.

I. Guillamet, « Psychopathologie psychanalytique de la périnatalité. Envers inconscient et destins cliniques du devenir mère », février 2013, Thèse de Doctorat en Psychanalyse et psychopathologie – Paris 7- CRPMS, sous la direction de M. Zafiropoulos

2 Jewell D, Young G. Interventions for nausea and vomiting in early pregnancy. Cochrane Database Syst Rev 2003; 4 (CD000145).

3 Nous verrons plus loin à quelles occasions.

4 Petit Larousse, 1905

5 S. Freud, « La féminité », (1933), in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio essais, Gallimard, 1984, p. 164

6 J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », in Autres Ecrits, Seuil, 200, p. 33-34

7 Ibidem., p. 34

8 Ibid., p. 34

9 J. Lacan, Le Séminaire Livre IV, La relation d’objet, (1956-1957), Seuil, 1994, p. 185

10 Ibidem., p. 184-185

11 Ibid., p. 184-185

12 Ibid., p. 184-185

13 Ibid., p. 187

14 Ibid., p. 187

15 Sophia a toujours désigné ce lieu comme « chez ma mère ». Nous avions demandé ce qu’il en était de son père : « oui il y a aussi mon père…je ne sais pas, j’ai toujours dit chez ma mère » me précise-t-elle.

16 On entend là l’idée de perdre toujours ce même bébé, ce garçon qu’elle attendait.

17 S. Freud, « Le tabou de la virginité  » (1918), (Contributions à la psychologie de la vie amoureuse III), in La vie sexuelle, P.U.F, 2005

18 Ibidem., p. 39

19 S. Freud, (1918), op. cit.

20 M. Zafiropoulos, (2010), op. cit., p. 42

21 Nous pourrions aller jusqu’à interroger le scenario de la fausse couche comme signe, comme marque du père mort. Lorsque Lacan reprend le fantasme Un enfant est battu de Freud, il met en évidence la fonction du fouet comme signifiant, lequel, sur le plan symbolique  intervient comme « quelque chose qui raye le sujet », qui le barre, qui « l’abolit », dit-il (J. Lacan, (1958-1959), op. cit., p. 241) :

« La fustigation n’attente pas à l’intégrité réelle et physique du sujet. C’est bien son caractère sym­bolique qui est érotisé comme tel, et ce dès l’origine. » (Ibidem.) ; « le fouet, qui reste comme un signe jusqu’à la fin, et au point de devenir le pivot, et je dirais presque le modèle, du rapport avec le désir (N.S)de l’Autre.» (Ibid.)

Lacan appréhende le fantasme de fustigation sous la modalité d’une reconnaissance, être marqué de la reconnaissance du père, voilà le sens du fantasme du fouet dont la marque, devient la marque du désir de l’Autre, « à savoir la présence d’un désir qui s’articule, et qui s’articule non pas seulement comme désir de reconnais­sance, mais comme reconnaissance d’un désir. » (Ibid., p. 245)

22 C’est chez Lévi-Strauss que Lacan prélève la définition anthropologique des Structures élémentaires de la parenté, où les femmes sont définies comme ce qui circule entre les hommes, du fait même des règles de l’exogamie, de l’échange social et de la prohibition de l’inceste. « Mais que ce soit sous une forme directe ou indirecte, globale ou spéciale, immédiate ou différée, explicite ou implicite, fermée ou ouverte, concrète ou symbolique, c’est l’échange, toujours l’échange, qui ressort comme base fondamentale et commune de toutes les modalité de l’institution matrimoniale. Si ces modalités peuvent être subsumées sous le terme général d’exogamie, (…) c’est à la condition d’apercevoir, derrière l’expression superficiellement négative de la règle d’exogamie, la finalité qui tend à assurer, par l’interdiction du mariage dans les degrés prohibés, la circulation, totale et continue, de ces biens du groupe par excellence que sont les femmes et les filles. (…). » ; « Il en est donc des femmes comme de la monnaie d’échange (N.S) (…). C’est qu’en effet, l’échange ne vaut pas seulement ce que valent les choses échangées : l’échange – et par conséquent la règle de l’exogamie qui l’exprime – a, par lui-même, une valeur sociale : il fournit le moyen de lier les hommes entre eux, et de superposer, aux liens naturels de la parenté, les liens désormais artificiels, puisque soustraits au hasard des rencontres ou à la promiscuité de l’existence familiale, de l’alliance régie par la règle. », C. Lévi-Strauss, Les structure élémentaires de la parenté, Mouton de Gruyter ed, 2002, p. 548-550

1 I. Guillamet, « Psychopathologie psychanalytique de la périnatalité. Envers inconscient et destins cliniques du devenir mère », février 2013, Thèse de Doctorat en Psychanalyse et psychopathologie – Paris 7- CRPMS, sous la direction de M. Zafiropoulos

2 Jewell D, Young G. Interventions for nausea and vomiting in early pregnancy. Cochrane Database Syst Rev 2003; 4 (CD000145).

3 Nous verrons plus loin à quelles occasions.

4 Petit Larousse, 1905

5 S. Freud, « La féminité », (1933), in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio essais, Gallimard, 1984, p. 164

6 J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », in Autres Ecrits, Seuil, 200, p. 33-34

7 Ibidem., p. 34

8 Ibid., p. 34

9 J. Lacan, Le Séminaire Livre IV, La relation d’objet, (1956-1957), Seuil, 1994, p. 185

10 Ibidem., p. 184-185

11 Ibid., p. 184-185

12 Ibid., p. 184-185

13 Ibid., p. 187

14 Ibid., p. 187

15 Sophia a toujours désigné ce lieu comme « chez ma mère ». Nous avions demandé ce qu’il en était de son père : « oui il y a aussi mon père…je ne sais pas, j’ai toujours dit chez ma mère » me précise-t-elle.

16 On entend là l’idée de perdre toujours ce même bébé, ce garçon qu’elle attendait.

17 S. Freud, « Le tabou de la virginité  » (1918), (Contributions à la psychologie de la vie amoureuse III), in La vie sexuelle, P.U.F, 2005

18 Ibidem., p. 39

19 S. Freud, (1918), op. cit.

20 M. Zafiropoulos, (2010), op. cit., p. 42

21 Nous pourrions aller jusqu’à interroger le scenario de la fausse couche comme signe, comme marque du père mort. Lorsque Lacan reprend le fantasme Un enfant est battu de Freud, il met en évidence la fonction du fouet comme signifiant, lequel, sur le plan symbolique  intervient comme « quelque chose qui raye le sujet », qui le barre, qui « l’abolit », dit-il (J. Lacan, (1958-1959), op. cit., p. 241) :

« La fustigation n’attente pas à l’intégrité réelle et physique du sujet. C’est bien son caractère sym­bolique qui est érotisé comme tel, et ce dès l’origine. » (Ibidem.) ; « le fouet, qui reste comme un signe jusqu’à la fin, et au point de devenir le pivot, et je dirais presque le modèle, du rapport avec le désir (N.S)de l’Autre.» (Ibid.)

Lacan appréhende le fantasme de fustigation sous la modalité d’une reconnaissance, être marqué de la reconnaissance du père, voilà le sens du fantasme du fouet dont la marque, devient la marque du désir de l’Autre, « à savoir la présence d’un désir qui s’articule, et qui s’articule non pas seulement comme désir de reconnais­sance, mais comme reconnaissance d’un désir. » (Ibid., p. 245)

22 C’est chez Lévi-Strauss que Lacan prélève la définition anthropologique des Structures élémentaires de la parenté, où les femmes sont définies comme ce qui circule entre les hommes, du fait même des règles de l’exogamie, de l’échange social et de la prohibition de l’inceste. « Mais que ce soit sous une forme directe ou indirecte, globale ou spéciale, immédiate ou différée, explicite ou implicite, fermée ou ouverte, concrète ou symbolique, c’est l’échange, toujours l’échange, qui ressort comme base fondamentale et commune de toutes les modalité de l’institution matrimoniale. Si ces modalités peuvent être subsumées sous le terme général d’exogamie, (…) c’est à la condition d’apercevoir, derrière l’expression superficiellement négative de la règle d’exogamie, la finalité qui tend à assurer, par l’interdiction du mariage dans les degrés prohibés, la circulation, totale et continue, de ces biens du groupe par excellence que sont les femmes et les filles. (…). » ; « Il en est donc des femmes comme de la monnaie d’échange (N.S) (…). C’est qu’en effet, l’échange ne vaut pas seulement ce que valent les choses échangées : l’échange – et par conséquent la règle de l’exogamie qui l’exprime – a, par lui-même, une valeur sociale : il fournit le moyen de lier les hommes entre eux, et de superposer, aux liens naturels de la parenté, les liens désormais artificiels, puisque soustraits au hasard des rencontres ou à la promiscuité de l’existence familiale, de l’alliance régie par la règle. », C. Lévi-Strauss, Les structure élémentaires de la parenté, Mouton de Gruyter ed, 2002, p. 548-550

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