Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

« L’aveu, un « a-vouloir » de dire de l’inconscient : de l’indicible à l’acte », le cas OMAR

Emilie BOUVRY

La mise en œuvre des textes par l’institution juridique n’intervient que lorsque les règles de droit, jusque-là implicites, sont transgressées. Ordinairement ça marche tout seul, c’est à dire qu’il n’est nul besoin de dire le droit et l’on est fondé à supposer que chacun règle ses comportements selon des textes qui ne sont pas toujours conscients. « Nul n’est censé ignoré la loi » ne signifie pas que chacun doit connaître le détail des dispositions des codes, mais qu’il ne pourrait pas opposer l’argument de l’ignorance s’il devait répondre de ses actes. Le droit peut donc être considéré comme ce texte qui agit à l’insu des sujets et dont la contrainte se rappellera à l’occasion. On peut parler d’inconscient dans le sens où il n’est pas besoin de postuler une conscience pour que chacun y soit assujetti. Mais l’inconscient juridique n’est en rien un inconscient freudien lequel s’identifie à un refus de savoir. L’inconscient se donne toujours comme un savoir, mais un savoir « insu ». Le sujet avait ce savoir en lui-même mais n’en disposait pas et ce n’est qu’après-coup qu’il le reconnaît (« je ne savais pas ce que je faisais ») ; en d’autres termes « je ne savais pas que ces formations de l’inconscient mettaient en acte mon désir, la vérité de ce savoir m’apparaît seulement à présent ».

L’Autre judiciaire légifère donc à côté lorsqu’il condamne un Homme pour ses fautes car les causes et les raisons n’y sont pas traitées. En effet le sujet lui présente un acte dont il est coupable, oui, mais pour mieux méconnaître la cause de sa jouissance. Dans cette clinique du crime et des actes nous sommes imbriqués dans une clinique de l’indicible. La vie psychique s’annule pour basculer sur la scène du réel, quand l’acte remplace la pensée qui ne peut plus éviter la catastrophe. L’acte dans le réel fait rupture avec la pensée. Là où les mots manquent, l’affect s’en trouve solliciter. Il nous faut quelque part en tant que thérapeute, partager par empathie le moment où vacille la logique, sans cela la thérapeutique ne peut être possible.

Voici une vignette clinique d’une thérapie encore en cours, celle d’un homme qui a commis plusieurs viols; il fut condamné après le premier passage à l’acte mais il a récidivé plusieurs fois. On emploiera plus aisément en tant que clinicien le terme de répétition plutôt que celui de récidive. Il s’agira alors, pour nous, d’isoler la problématique de répétition en lien avec la satisfaction.

J’ai rencontré Omar il y a un an lorsque j’ai repris à mon arrivée dans le service, le suivi thérapeutique qu’avait débuté ma collègue avec ce patient. Omar est actuellement en suivi socio-judiciaire (par un médecin coordonnateur, en CMP et par un CPIP) condamné à 15 ans d’incarcération ainsi qu’à 7 ans de suivi socio-judiciaire pour 6 viols (entre 2004 et 2005) dont un antécédent judiciaire pour viol lorsqu’il avait 16 ans où il fut condamné à 6 mois de prison suivi de 3 mois en foyer éducatif suite à une mesure éducative ordonnée par le juge et à un suivi psychologique non réalisé et à une peine de 5 ans de sursis avec mise à l’épreuve. Sa libération conditionnelle, effective depuis mars 2011, se termine cet été, il ne lui restera plus que les soins.

Il se présente grand et costaud avec un niveau langagier et intellectuel satisfaisant qui lui permet de se repérer efficacement dans les situations de vie quotidienne. Il vit chez sa sœur et travaille comme chef de cuisine et a des responsabilités humaines et budgétaires ; il espère être directeur de clinique (en dehors des cuisines soit gérant / PDG). Omar est de nationalité française, en couple vivant séparément et père d’une petite fille Kina née en 2000 après 5 ans de relation avec sa compagne Joyce. Omar est né en 1980, il est le troisième enfant d’une fratrie de cinq qui se compose comme suit : Tarik né en 1969 (décédé en 1996) ; Hichem né en 1977 (éducateur); Omar; Lydie née en 1983 et Bilal né en 1991. Tous les enfants sont nés en France à part l’aîné, né en Tunisie ; issus d’une famille tunisienne bien insérée en France depuis des nombreuses années car les parents sont arrivés en France dans les années 60 ; le père, né en 1943, était soudeur puis retraité, il est décédé en septembre 2012 ; la mère, née en 1951, était aide ménagère avant d’être femme au foyer.

Anecdote : suite au décès de son père il tente de se rendre en Tunisie pour l’enterrement mais il est bloqué à la frontière par la police pour tentative d’évasion puisqu’il est en interdiction de sortie du territoire. Il est en colère contre la justice. Finalement il arrivera à passer la frontière et sera convoqué chez le juge quelques mois plus tard.

Résumé du parcours

Omar a fréquenté l’école primaire où il doublera le CE1, puis le collège où il fut rapidement en échec scolaire et arrête son parcours après avoir triplé la cinquième. Souhaitant faire un apprentissage de cuisinier, il entre à l’institut de formation par alternance, suit une formation professionnelle et travaille en même temps dans un restaurant. Après deux ans d’apprentissage il obtient son CAP de cuisinier, après avoir été placé en foyer suite au premier viol commis, il a alors 19 ans, en 1999. Il est embauché comme commis de cuisine auprès du même restaurant puis franchit les échelons (chef de partie puis second de cuisine). Il perçoit un salaire mais vit chez ses parents avec sa compagne puis sa petite fille qui naîtra plus tard, ils leur versent un loyer mensuel. Le couple Omar / Joyce se sépare en 2005, ils seront de nouveau ensemble plus tard.

La scolarité a été difficile, il a été un enfant instable, il se décrit à l’époque comme hyperactif, ayant du mal à fixer son attention et de ce fait à s’adapter au cadre scolaire. Il occupait une position de meneur au collège, sa stature physique l’y aidant. Il exerçait le football à l’extérieur avec des amis.

Omar a été élevé par ses parents sans discontinuité. Son enfance s’est déroulée dans un contexte qui semble avoir été chaleureux mais apparemment secrètement assombri par les agressions qu’il aurait subies de la part de son frère aîné Tarik lorsqu’ ils étaient seuls. Les relations avec le reste de la famille auraient été relativement harmonieuses.

Ainsi, il révèle que de 7 à 16 ans il aurait subi des attouchements de son frère aîné, attouchements qu’il a vécus avec plaisir ou du moins sans déplaisir et qui entraient dans le cadre d’une grande admiration pour ce grand frère, auquel il était constamment « collé ». A noter qu’Omar redouble le CE1, il a alors 7 ans (début des violences sexuelles subies).

Omar ne peut dire s’il y a eu sodomisation, il est d’une discrétion complète sur ce fait et sa gêne s’en fait ressentir. Il y aurait eu des fellations mutuelles. Omar trouvait cela « normal » et prenait cela pour un « jeu » entre son frère et lui et n’avait « aucune idée des interdits ». Il admirait ce grand frère et afin de jouer avec Omar, le grand frère lui disait : « viens avec moi, on va rester entre hommes » et envoyait le deuxième frère faire des courses pour l’éloigner. Etre entre homme, c’était se faire des caresses mutuelles.

Plus tard cette position d’identification de « faire la femme » et d’y être soumis deviendra inacceptable alors il fera « l’homme » notamment à travers les manifestations de domination que l’on retrouve dans ces actes; faire l’homme devient une revanche signifiante.

La problématique à l’arrière-plan doit être œdipienne.

Son frère ainé Tarik se suicide en 1996 à l’âge de 26 ans ; il était toxicomane et aurait été suivi en hôpital psychiatrique où il aurait été plusieurs fois hospitalisé. Les conditions du décès semblent taboues (suicide d’après la famille ou bien décès suite aux attentats autour du métro de St Michel dans le discours de la mère). Omar apprend le suicide de son frère en 1996, lorsqu’il est en prison, il n’en saura jamais les raisons, ce qui le tourmentera énormément. Il dit avoir parfois la conviction de « ressembler » à ce frère qu’il considère comme ayant été plus agressif que lui.

Examens psychiatriques de Tarik en 1991 : est atteint de menaces de mort et de poursuites inlassables d’une jeune femme. Notion de passages à l’acte impulsifs et clastiques à l’égard de cette jeune femme mais également à l’égard de sa famille. Dans les attitudes : froideur, détachement, banalisation, bizarrerie de comportement. Modification du comportement avec hostilité, repli, impulsivité, ne sort plus, menaces. Déni de toute prise de toxiques…les convictions actuelles possiblement érotomaniaques avec menace de passage à l’acte impulsif. Etat d’aliénation mentale avéré.

En 1994 : « …ce jour il présente un délire hallucinatoire (son briquet lui parle) avec une anxiété majeure, des stéréotypies et des tentatives d’ingestion d’objets divers (lacets, briquets, blouson).

En 1995 : Hallucinations visuelles et auditives avec automatisme mental. Son état s’est détérioré avec la rencontre d’une jeune fille ; ses troubles ont débuté par insomnie, perte de l’appétit, suivi d’achats inconsidérés, consommation massive de haschich, isolement, refus de tout contact avec la famille et déambulation nocturne.

Palmarès des actes

septembre 1996 : viol (sortie de secours) = incarcération

mai 2004 : viol

janvier 2005 : viol et agression sexuelle

février 2005 : viol

février 2005 (9 jours après) : viol avec violence (renfoncement de parking)

mai 2005 : viol sur mineure

= incarcération en 2005

1996 : premier passage à l’acte d’Omar = année du décès de son frère ! N’a eu qu’un seul rapport sexuel partagé avant cet acte.

2004 : Le couple bat de l’aile.

2005 : année des multiples viols (viols par contrainte à la fellation, même mode de violence qu’il a subi enfant) + séparation du couple Omar / Joyce.

On repère bien la temporalité des actes où les défenses psychiques utilisées d’ordinaire ne suffisent plus et le fond dépressif de tout comportement sexuel d’agression, dans des moments où l’extérieur fait obstacle, la seule solution pour rester un sujet actif devient le recours à l’acte.

Je cite trois des six viols commis. Nous y repèrerons :

– La répétition des actes et du déroulé des actes (viol par contrainte à la fellation), tous commis près du lieu de travail.

– Le même scénario : Toujours une femme qu’il aborde, un coup porté au visage, baîllonnage de la bouche, demande de fellation avec ordre de maintenir le regard, fuite avec menace orale à l’égard de la victime.

– L’emprise : physique + posturale (car victimes toujours abaissées) + verbale = psychologique d’autant que son physique et son aspect soigné leurre la méfiance des victimes.

– Les viols avec soustraction de portable (« pour ne pas qu’elles appellent la police ») et / ou chéquier et / ou MP3.

Déroulement des actes

1996 : il aborde la jeune femme, il est seul, « je lui demande une cigarette, elle m’en donne une, on a discuté, elle m’a dit qu’elle était tunisienne (…) je l’ai accompagné au bureau de tabac, elle a acheté un ticket de jeu…je lui ai proposé d’aller vers les issus de secours, on discutait tous les deux sur des marches d’escaliers à l’écart des regards, j’ai commencé à la caresser, à lui déboutonner son chemisier malgré son refus, je lui avais arracher son soutien-gorge puis sa culotte en la bousculant (ce qui a entrainé une écorchure au menton)… je n’ai pas vu qu’elle saignait au menton, je l’ai retourné sur le ventre pour la toucher, elle a essayé de crier, je lui ai mis ma main sur la bouche, elle se débattait…quand j’ai vu arriver le chien (d’un passant) je me suis sauvé. »

Il dira après « je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, souvent je me dis que c’est pas possible que ce soit moi…je ne sais pas ça a été comme un déclic dans ma tête, je ne sais pas ce qui m’a pris. »

Son sens de l’interdit faussé par les jeux sexuels partagés aves son frère, est la raison pour laquelle, lorsqu’il agresse sexuellement cette jeune femme à qui il avait demandé de lui offrir une cigarette, il n’a pas compris ce qu’il y avait de mal et a pu penser qu’il s’agissait d’un jeu relationnel, comme le faisait son frère sur lui, en glissant sa main dans sa culotte.

Il tente d’y mettre du sens mais la vérité est leurrée et la jouissance est cachée.

D’ailleurs pourquoi un intérêt pour l’anatomie féminine en cherchant à la toucher s’il avait déjà connu auparavant un rapport sexuel partagé ? De plus la victime était tunisienne, y a t-il un lien avec son origine mais surtout celle de sa mère ?

Il dira en séance suite à mes interrogations qu’il s’en prenait aux femmes comme par « vengeance envers sa mère qui n’a jamais rien vu des abus qu’il subissait de la part de son frère malgré les signes et aussi parce qu’il n’est pas homosexuel ! « . Première critique envers sa mère : Mère idéalisée (en vouloir à toutes les autres femmes plutôt qu’à sa mère, la protéger, ne pas lui faire « honte » en dévoilant les abus subis ; éviter de parler d’elle comme pour la maintenir dans une enveloppe particulière ; jusque là il y avait ni regrets ni défauts portés à cette mère). Il passe d’une position passive à active (abus subis / abus commis), il « fait l’homme » et renverse la tendance homosexuelle avec le plaisir associé tant inavouable pour lui à ce moment là.

2004 : la victime se trouvait dans la rame du métro, un individu l’abordait et se proposait de faire le trajet avec elle ; elle acceptait car ne sachant comment se rendre à la station voulue, il se proposait de la guider. Ils descendaient et il la guidait vers l’entresol d’un centre commercial. Puis Omar changea de comportement d’un coup, il avait jeté son paquet de cigarette par terre et avait tenté de l’entraîner dans l’angle d’un mur, et face à sa résistance, l’avait frappé sur la tête et dans le dos avant de la trainer par les cheveux dans un recoin. Il lui ordonnait alors de lui pratiquer une fellation, elle s’exécutait, l’agresseur la maintenant par les cheveux. Après avoir éjaculé (manche du pull de la victime) la victime fut prise d’une crise d’asthme, il lui tendit un sac en papier pour qu’elle contrôle sa respiration puis il quittait les lieux en l’apostrophant d’un « au revoir salope ! » avant de disparaitre. La victime croisa des policiers la prenant de suite en charge.

2005 : la victime rentrait chez elle quand un homme l’aborde pour lui demander son chemin, elle ne savait pas et entrait dans l’immeuble. Il la suivait et la bousculait et lui ordonnait de lui pratiquer une fellation ; devant son refus il lui donnait un coup de poing au visage puis un autre et l’obligeait à s’agenouiller. Il dégrafait sa braguette et tentait de mettre son sexe dans la bouche de la victime qui résistait, il faisait alors pression sur la tête de celle-ci. Après avoir éjaculé sur le visage, le pull et le manteau de la victime il se rhabillait et disparaissait.

2005 : la victime entrait dans les bureaux de son travail quand un homme la poussait à l’intérieur en la bâillonnant d’une main et l’entraînant dans un des bureaux. Il la menaçait de mort si elle criait. Il la tenait fermement par les cheveux tout en déboutonnant son pantalon. Il lui ordonnait de pratiquer une fellation et lui assénait un coup de poing dans la mâchoire. Il lui ordonnait de le regarder pendant l’acte. La victime voulant faire trainer les choses il s’énervait alors ; lui prenait la ceinture de son pantalon et l’obligeait à l’enlever ; il tirait sur son pantalon et sa culotte en lui ordonnant de se mettre à quatre pattes, il la pénétrait et éjaculait en elle, ensuite il lui ordonnait de se retourner et remettait son sexe dans la bouche de la victime. Il l’avait finalement lâché, avait fouillé son sac et lui avait dérobé sont téléphone portable avant de s’enfuir.

2005 : la victime se rendait chez son oncle quand un homme l’abordait pour demander où se trouvait le cabinet d’avocats, elle l’ignorait et ouvrait la porte de l’immeuble. Il la saisissait alors par les épaules et la poussait dans le local à poubelles avant de refermer la porte. Il l’avait menacé de mort si elle criait et la bâillonnait avec ses mains. Il avait baissé son pantalon, l’avait embrassé sur la bouche puis avait baissé sa tête au niveau de son sexe et l’avait forcée à l’introduire dans sa bouche en exigeant qu’elle le regarde. Puis il l’avait relevée, lui avait arraché son gilet, baissé son soutien-gorge et lui avait pétri les seins avec ses mains. En même temps il baissait le pantalon et la culotte de la victime. Elle se débattait, il la projetait alors contre les poubelles puis la jetait à terre, sa tête heurtant le sol. Sonnée et alors qu’elle reprenait ses esprits elle voyait cet homme éjaculer dans ses propres mains puis il s’était enfui en dérobant son téléphone portable et son chéquier.

2005 : la victime marchait lorsqu’il s’est mis à pleuvoir ; elle s’est abritée sous un porche et un type faisait de même. Il se rapprochait d’elle et lorsqu’elle voulut partir, il la rattrapait et lui donnait un coup de poing dans la mâchoire. Il la bâillonnait avec ses mains, la faisait mettre à genoux et lui ordonnait de pratiquer une fellation tout en lui demandant de le regarder dans les yeux. Il éjaculait dans sa bouche, la relevait, la fouillait et lui dérobait 5 euros, son téléphone portable et son MP3 avant de disparaitre en la menaçant de mort si elle bougeait.

Entendus par les policiers, le mis en cause racontait qu’il n’aimait pas tellement les fellations. Il expliquait qu’il n’avait que des rapports sexuels « simples et normaux », sans violence. Il était certain de ne pas avoir commis ces agressions malgré les similitudes entre ses jours et horaires de travail et les jours et heures des différents viols et malgré la cicatrice remarquée par les victimes.

Après retrouvailles des objets dérobés à son domicile puis analyse ADN, Omar fut condamné et a reconnu les viols.

Il reconnaît les agirs sexuels exécutés de « manière impulsive et non prémédités ». Il dit :  » c’est plus fort que moi, pendant 10 ans j’ai contrôlé mes pulsions, ça arrive toujours dans la rue, il n’y a pas d’heure. Je rentre en contact, on parle de tout et de rien et ça se passe dans un coin isolé où je les entraine sous un prétexte quelconque ». En fait, Il tente de voiler le viol à travers les objets dérobés, voilà un exemple de la vérité menteuse ! Il rabaisse le crime à un acte de délinquance or il y a paradoxe car en tentant de rabaisser son crime à un acte de délinquance, il aggrave sa situation car en plus du viol il y a vol. Il déni cette vérité. Le sujet tente sans le savoir de transformer un acte..manifestation du clivage inhérent au sujet ; agir et penser sont clivés. Ce qui agit c’est la pulsion et d’un autre côté un voile : c’est l’excuse Moïque, ce n’est plus du côté de la pulsion mais du Moi. Il évoque aussi des périodes de culpabilité mais dit aussi qu’il a « oublié » avec une mise à distance immédiate. Les actes « non réfléchis » pouvaient s’effacer assez rapidement de sa mémoire puis entraîner des périodes d’effondrement. Son discours étant = « je ne me souviens pas…c’est pas moi » (référence au clivage du moi soit un défaut du refoulement donc du conflit d’instance, les deux partie d’une même instance, celle du Moi, s’opposent).

Puis, enfin : « c’était moi mais je n’allais pas bien, j’ai été victime et j’ai oublié les actes ». Il relie ces actes aux violences subies de la part de son frère, qu’il décrit comme un garçon au comportement difficile et auquel il déclare, dans un mouvement d’identification et de rejet, ressembler physiquement et caractériellement mais en moins agressif. Après les agressions il pouvait retourner de suite au travail et retrouver son environnement ordinaire mais on retrouve des périodes de retrait et d’effondrement de l’estime de soi avec la présence notamment de cauchemars qu’il évoque, notamment après chaque viol). C’est seulement en prison qu’il parle (soit en 2005) des faits dont il a été victime; faits qui ont « pesé » sur sa sexualité quand il fait référence à des troubles de l’érection qu’il présenterait.

Peu à peu, et grâce au suivi thérapeutique débuté depuis la prison, Omar a pris conscience des incongruités des actes de son frère et des siens, et en même temps a réalisé, surtout, le plaisir qu’il avait pris dans ces relations avec son grand frère et en a tiré une grande culpabilité. Durant son incarcération, il se répétait :  » je suis en prison, mais c’est pour ça ! Tu es puni du plaisir que tu as eu « . Ce n’est pas évident d’en être là déjà ! D’évoquer enfin ce plaisir du corps dans les relations avec son frère et qui plus est dans une position d’identification à la femme. Il n’est pas évident de faire l’aveu du plaisir et de la jouissance même si l’aveu ne nous dit rien de son mode de jouissance.

Le caractère d’Omar montre une certaine méfiance mais sa sociabilité est satisfaisante, avec cependant un besoin de se retrouver dans des positions de domination face à l’autre. Son métier de chef de cuisine lui donne satisfaction parce qu’il éprouve la possibilité de se réaliser et de pouvoir diriger les autres. Sa personnalité est dominée par un caractère entier, un besoin de domination, une certaine sthénicité avec une capacité d’impulsivité.

Aujourd’hui, il se sent délesté du secret de ce crime que représente pour lui d’avoir eu du plaisir au cours des relations homosexuelles avec son frère. Il pense avoir compris qu’on pouvait trouver du plaisir et de la culpabilité pour cette relation très culpabilisée et dans cette même culpabilité il pose l’hypothèse de l’origine possible de ces crimes. Il y a une culpabilité du plaisir du corps ressenti dans les relations physiques avec son frère mais plaisir dénié et inacceptable et d’autant plus par le lien homosexuel donc un plaisir / désir coupable. Il est vrai qu’il en devient difficile de séparer agresseur et victime à cause de la transmission directe des dégâts psychiques de l’un à l’autre dans une folle utopie de combler le manque (entre Omar et son frère). Aujourd’hui, socialement, il voit régulièrement sa fille et sa compagne et a été promu, il est passé directeur de clinique en restauration (plus d’administratif et de budget à charge).

Analyse et théorie

Que l’on puisse parler en psychanalyse de « sujet de l’inconscient » et non pas seulement de « sujet à l’inconscient » est à entendre au sens où il n’y a d’inconscient que du sujet. La preuve a pour nom refoulement ; pas de refoulement qui ne présuppose un sujet et son refus d’une certaine association signifiante qu’il rejette. Il y a des représentations inconciliables qui sont refusées et repoussées et c’est le sujet qui en est l’artisan. « C’est le malade qui est l’auteur de ce qu’il refuse ». Il s’en trouve immédiatement divisé en une part structurée selon l’économie de ce qui a été rejeté, et une part inconsciente qui continue à faire valoir ses droits par les diverses voies du retour du refoulé. Celui qui refuse est le même que celui qui souffre des conséquences de son refus = (choix de la névrose). Pas d’inconscient sans cette division du sujet qui lui est intrinsèque, pas d’inconscient qui ne soit lié à un refus. La vérité est toujours celle du désir inconscient désavoué par le moi (dans le sens du refus de reconnaitre). Le sujet choisit toujours, fut-ce inconsciemment, ce qui lui cause le moins de déplaisir, fut-ce au prix du symptôme : « principe de plaisir ». Alors qu’en est-il de tous ces actes que le sujet répète malgré le déplaisir qu’il occasionne ? Freud pose le concept de pulsion de mort dans cet au-delà du principe de plaisir.

Lacan a nommé « jouissance » cet au-delà. Il y a dans l’objet que nous connaissons et qui peut nous donner satisfaction une part irréductible, étrangère, hostile. De sorte que tout objet doit se concevoir comme constitué de deux parts hétérogènes, irréductibles : l’objet connaissable, dont les qualités peuvent se décrire et dont on peut se souvenir, et la part foncièrement étrangère, que l’on ne peut réduire ni apprivoiser (Cette part Lacan la nomme « la Chose »). Il y a dans le prochain un noyau irréductible à toute reconnaissance qui s’appréhende non seulement comme étranger, mais aussi comme ennemi. Cette part inconnue qui est en même temps le pôle d’aimantation pour le sujet, c’est l’objet en tant que perdu ou l’objet de l’inceste. Mais ce foyer d’attraction est aussi le lieu de perdition du sujet car s’il était atteint ce serait la fin de la quête, du désir donc du sujet. C’est le paradoxe de l’inceste d’être à la fois pôle d’attraction et foyer d’horreur.

Le plaisir, lui, n’est pas le véritable terme du désir ; le plaisir c’est la moindre tension, c’est ce qui se satisfait ; le plaisir est pulsionnel, c’est le désir d’organes mais le sujet jouit dans son inconscient et la jouissance pousse aussi à la répétition. La jouissance, c’est ce qu’il est impossible de partager, ce qui est subjectif, particulier. Le concept de jouissance est en opposition au lien social défini comme partage. Si la jouissance est ce qui échappe au lien social (car singulier, intime) de l’autre, elle est paradoxalement ce qui le constitue et le nourrit. La jouissance est privée puisque’ « il n’y a de jouissance que du corps » (séminaire « la logique du fantasme », 1967, Lacan) mais la jouissance (du corps) de (par) l’objet rencontre l’autre comme obstacle. On peut y sous-entendre l’agression envers l’autre en tant qu’il ferait obstacle à la jouissance.

Peut-on utiliser la pulsion pour expliquer la répétition des actes ?

La rencontre entre la pulsion (le dedans) et la perception (le dehors), c’est précisément la difficulté chez les patients auteurs de violence sexuelle. La réalisation de l’acte prend un sens varié selon les personnalités des auteurs et le contexte du moment. S’il y a une « pulsion du viol » ce serait alors une déviance et cela nous pousserait à la banaliser comme pulsion inhérente à l’organisation de la sexualité. Et si l’on ne considère que la personnalité de l’auteur, on rangerait le viol comme étant une manifestation agressive par laquelle s’exprimerait l’organisation pathologique en cause. Mais ça ne nous dit rien sur la signification du viol dans ses liens avec la composante phallique ni sa fonction en tant qu’acte déployé dans le réel. Le plus souvent il s’agit d’un acting qui suppose un basculement dans un tout autre fonctionnement et une rupture avec le travail psychique.

A. Green (« la folie privée, 1974 ») parle de l’acting comme d’une expulsion par l’acte d’un travail d’élaboration. Ce n’est pas la problématique du désir qui est en cause mais la formation de la pensée dans le sens où l’entend Bion. Ce n’est alors pas au niveau de la pulsion sexuelle que l’on trouvera le sens du viol mais au lieu même où apparait la naissance de la pensée mais c’est bien la pulsion qui fournit l’énergie nécessaire à la réalisation de désir, au travail psychique et au passage à l’acte.

Ce qui nous importe c’est la répétition qui peut parfois revêtir des formes variées. Et s’il n’y a pas eu répétition le caractère contraignant de l’acte est remarquable : « c’était tout d’un coup, c’était plus fort que moi, etc. » L’incompréhensibilité autant que l’irrésistibilité voire l’irreprésentabilité témoignent du risque à recommencer. La pulsion de mort se manifeste par un automatisme de répétition.

L’analyse des cas de comportements compulsifs de viol nous amène à l’éclatement des limites du moi au moment du passage à l’acte. Ce qui se passe sur la scène du réel est une façon de transposer un conflit trop violent pour être maintenu dans un cadre interne ; ce qui s’annonce comme objet interne (la femme qui évoque la mère par exemple) doit être d’urgence replacé à l’extérieur afin d’annuler en quelque sorte un danger. Mais ce qui est vécu au cours de l’acte peut revenir sur une scène interne, à travers cauchemars, rêves d’angoisse, phobies, etc. ; là encore intérieur et extérieur, imaginaire et réel sont confondus (en lien avec les différentes périodes de retrait et d’effondrement que l’on retrouve chez Omar).

En diverses situations il y a effacement des limites qui circonscrivent en l’état habituel la représentation de la personnalité. Les comportements de viol « compulsifs » peuvent faire écho à ce que Freud a appelé le « clivage du moi » : « Au lieu d’une unique attitude psychique, il y en a deux ; l’une, normale, tient compte de la réalité alors que l’autre, sous l’influence des pulsions, détache le Moi de cette dernière ». Dans le cas d’Omar on retrouve à quel point il est apprécié de ses collègues, amis et environnement. En fait c’est qu’il présente, aux autres et à lui-même, la partie de son Moi qui accepte la réalité et qui ne risque pas de remettre en cause son fonctionnement psychique, quitte à n’entretenir que des relations superficielles. Mais il y a une autre réalité, celle-là inacceptable parce qu’elle mobilise une angoisse en rapport avec l’abandon et l’anéantissement, en même temps qu’elle mobilise des pulsions impératives s’adressant à l’objet narcissique.

Balier dit là que : « la satisfaction des pulsions s’opère alors dans un autre champ de la conscience, ce qui fait dire au sujet après l’acte que ce n’est pas lui qui a fait cela, bien qu’il en conserve le souvenir mais comme si tout cela s’était passé dans un rêve ».

J-M Labadie (in « les mots du crime », Bruxelles, De Boeck-Wesmael, 1995) insiste sur  » l’étanchéité radicale entre le conflit interne et l’acte, pas seulement à cause de la rupture de sens, mais du fait que le recours au passage à l’acte place l’individu dans un autre espace, avec les satisfactions qui lui sont propres ». C’est dans tous les cas le rôle prévalent de l’agressivité par rapport aux pulsions érotiques qui est retenu dans les cas de violence sexuelle.

Serait-ce une crainte de la passivité que redouteraient en fin de compte les auteurs ?

Conclusion

Dans le cas Omar il y a un « reste », la vraie jouissance reste cachée. Comment traiter ce résidu qui résiste ? Le mode répété établit un certain mode de jouissance et sous ce scénario il y a la vérité du sujet. L’acte est hors-sens, il faut travailler autour de cette jouissance et produire des « bouts » de savoir pour amorcer petit à petit quelque chose. Dans le rapport à la jouissance il y a la question de la culpabilité par rapport aux actes, il faut prendre en charge cette culpabilité ; changer le réel par rapport à la Loi. Produire des signifiants, des mots. On retrouve souvent chez les auteurs ce moment de passivité dans l’enfance puis d’activité pour saisir quelque chose dans l’Autre. Il s’agit, par le transfert, de venir interroger le sujet. Prendre conscience et réaliser c’est avec l’aide du clinicien que les sujets peuvent y parvenir. On leur présente un lieu qui peut faire accueil à la vérité de l’inconscient du patient. Les actes ont une logique même si les sujets ne savent ce qui les y pousse.

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