Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le passage à l’acte comme tentative ratée pour faire advenir une castration symbolique

Dario MORALES

En quoi consiste la vérité de l’acte ? Surtout lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte dont le sujet explique qu’il a cédé à sa pulsion, et a fortiori lorsqu’il s’agit d’un acte à allure immotivé ! L’étude freudienne des oublis, des actes manqués révélaient comment le sujet n’est pas maître de lui-même. En va-t-il de même lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte immotivé ?

Classiquement on prêtait peu d’attention aux actes immotivés, Esquirol ne s’est pas prononcé sur leur étiologie, ce qui ne fut pas le cas de ses successeurs, Magnan les a regroupés en un seul type clinique, celui des dégénérés, et même si l’on cherche un soubassement somatique ou un désordre cérébral, peu sont ceux qui s’intéressent à la psychologie du sujet. En fait il a fallu les années 30 avec Guiraud et Cailleux pour s’intéresser au concept de « meurtre immotivé » et lui donner toute sa place. Son originalité venait aussi du fait qu’il avait lu les thèses freudiennes sur l’acte manqué et le passage à l’acte.

Il s’agit donc d’un article de 1928, où est rapportée une observation d’un acte criminel, et en faisant une lecture minutieuse ils ont discerné une certaine logique dans l’acte présenté. En parlant de son acte, l’auteur du meurtre disait que « c’était anormal, que cela empirait et qu’il fallait faire quelque chose », je rajoute pour le supprimer ! Et donc guérir !! Dans un article ultérieur de 1931, Guiraud précise que par son acte de violence, l’auteur du passage à l’acte, cherchait à supprimer le Kakon, le mauvais, le méchant. On peut donc supposer que lors d’un moment d’angoisse intense le sujet tente d’y remédier comme il le peut !! Lacan dès 1932, reprend la thèse de Guiraud et il va la radicaliser, le kakon touche l’être du sujet, que l’aliéné cherche à atteindre à travers l’objet qu’il frappe. Et c’est donc dans l’article de 1949 sur le « stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » que Lacan aura fait un pas supplémentaire. Il écrit « quand l’homme cherchant le vide de la pensée, s’avance dans la lueur sans ombre de l’espace imaginaire en s’abstenant même d’attendre ce qui va en surgir, un miroir sans éclat lui montre une surface où ne se reflète rien ». C’est à cet instant précis où l’imaginaire défaille, comme le dit clairement Maupassant dans Le Horla, où rien ne se reflète, que le signifiant trouve sa limite. Et plus précisément l’écrasement du sujet sur l’objet, faisant de celui-ci sa raison, s’identifiant même à celui-ci. N’oublions pas que nous sommes devant un passage à l’acte qui vient objectiver la structure, présentifiant comme dans un miroir l’être du sujet, précédent son objectalité antérieure à son aliénation, et qui choit ici sous la forme d’objet cadavérisé dans une béance qui creuse la chaîne signifiante, d’où l’impossibilité pour le sujet à en dire quelque chose. En somme le passage à l’acte immotivé n’est pas sans cause mais cette cause le sujet ne peut rien en dire.

Je vais tenter de l’expliquer en partant de l’objet, des objets. En effet, le sujet semble encombré des objets, les voix, les signifiants haineux. Ces objets de jouissance, font mal, angoissent ; cela devient insoutenable ; je me souviens d’un patient, CRS, marié, père de famille et qui venait une ou deux fois par an à Paris pour réaliser clandestinement dans un sauna Gay ses petits fantasmes pervers. Le sujet semble pris par la présence obscène et angoissante d’une jouissance qui le taraude. Une fois après s’être vautré dans cette jouissance un après midi, épuisé il s’est endormi dans une cabine. Le temps s’écoule ; il entend dans le sommeil, une voix d’outre-tombe qui lui dit ; « ça ferme, c’est l’heure » ; ces mots ont eu un effet d’interprétation sur lui ; car en effet, en entendant ces mots, sorte de dernier jugement avant l’heure, quelque chose explose en lui, comme s’il était possible d’en finir, d’arracher ce mauvais objet, s’en séparer définitivement ; il dit, « à ce moment-là la voix n’était pas incarnée chez quelqu’un mais résonnait dans ma tête » ; c’était une « voix réelle ». Il se lève ; sort de la cabine et de sa sacoche extrait le revolver du service ; monte au rez-de-chaussée ; il tire sur le caissier et sur l’homme qui faisait le ménage. Deux morts. A ce moment-là, il éprouve une libération. Ensuite il a pris le train et rentre chez lui, il dort pendant 12 heures. Les douilles des balles utilisées appartiennent à la gendarmerie ; il sera retrouvé au bout de quelques jours et écroué. Quelle est donc la vérité d’un tel acte ? Enfant timide, obèse, il fut élevé seul par sa mère qui a vécu ensuite avec un homme violent qui lui faisait très peur ; il rêvait de devenir fort, il est devenu gendarme ; rencontra une femme qui le commandait ; dans ses fantasmes il imaginait plutôt des relations homosexuelles ; après la naissance de son troisième enfant, il se décida à venir à Paris et fréquenter les lieux gays. Ce mode de jouissance le divisait, il se détestait de céder à ses « pulsions gays », jouir des objets interdits, cela l’angoissait et en même temps cela le taraudait ! Il s’imaginait plutôt d’être un homme et ses collègues déclareront ensuite lors des auditions qu’il exprimait fréquemment une haine radicale envers les homos. Tout cela laisse supposer que le passage à l’acte avait pour objectif de se séparer d’un objet de jouissance qui selon ses dires « ne passait pas ». Ce qui est important, les effets que l’acte meurtrier semblent avoir produit en lui, à savoir que sa perversion soit dite publiquement, de pouvoir se séparer d’avec sa femme et enfin d’exprimer tout cela devant la loi. A ce titre l’acte articule la répétition, cela faisait une année qu’il y pensait et de l’autre c’est un franchissement qui dans le réel tente de nouer l’imaginaire et le symbolique.

Pourquoi un passage à l’acte ? La vérité ne peut être que mi-dite, dans son bureau il collectionnait les revues gays qu’il cachait soigneusement ; un jour pendant son absence, un collègue en cherchant à ranger des dossiers, ouvre par inadvertance son placard mal fermé et découvre des revues ; il en parle à ses collègues, à son retour il essuie des blagues salaces sur ses « fantasmes inavouables ». Le week-end suivant il se précipite au sauna gay. Une telle rencontre de cette jouissance dans le réel va constituer pour lui une conjoncture catastrophique. Il faut savoir que la fonction du fantasme n’opère pas, le sujet tant bien que mal tente d’obtenir du plaisir mais il semble dépassé par la jouissance qui se tourne en quelque sorte contre lui ! Le fragile équilibre dans lequel il semble avoir vécu se délite et faute d’un repérage, d’une stabilité, les amarres cassent.

Evidemment l’effet pacificateur n’est pas venu de suite, car aussitôt arrivé en prison il avait tenté de se pendre mais au fil du temps il s’est pacifié. Je l’ai suivi pendant deux années avant son procès, il évoquait l’idée de vivre au grand jour son homosexualité. Voilà le prix à payer lorsqu’un sujet tente d’inscrire dans le réel un acte éminemment symbolique.

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