Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Dario MORALES

Dario MORALES

Je voudrais évoquer l’incommensurable abîme de la pulsion orale qui maintient à distance et dans l’impasse la demande d’amour. L’accès, qu’on devrait plutôt nommer le passage à l’acte boulimique impose, à défaut de la relation à l’Autre, la maltraitance du corps. C’est lorsque la demande d’amour s’avère impossible à satisfaire que l’impétuosité silencieuse de la pulsion se manifeste. Devant ce fossé, il faut des ponts. Dans cette vignette je montrerai le passage des identifications malmenées à la construction lors de la cure, d’un savoir sur son symptôme.

Si l’objet oral vient ici à se mêler la raison essentielle est que celui-ci est par définition articulé à une demande qui s’inscrit au-delà des besoins de nourriture à satisfaire. Demande d’un don qui atteste de l’amour inconditionnel, béance de structure sur laquelle s’inscrit le rapport à l’Autre, en particulier l’Autre maternel. Pourquoi la mère ? Parce qu’elle incarne le modèle de l’amour inconditionnel d’amour et de don. Chez Mme B. la demande concerne un don qui peine à se satisfaire. En effet, B, étant l’ainée d’une fratrie de 3 enfants, chez une mère nourrice de profession, s’est vue confier très tôt, sans pouvoir s’y soustraire à l’obligation de s’occuper de sa fratrie. De plus sa mère, lors de ses moment libres, ne s’occupait point d’elle, se consommait littéralement d’une peine d’amour, son mari absent – VRP de profession, ne faisait que des courtes apparitions au domicile. Pour B. la relation à sa mère était avant tout passionnelle, décevante, B s’y enfermant sans apercevoir que c’est la pulsion orale qui enflammait la passion pour sa mère qu’elle adorait et rejetait à la fois. La mère de B. gardait volontiers dans le garde à manger, copieuses friandises, pour les enfants dont elle avait la charge. Après deux fausses couches la mère désirait un troisième enfant qui est finalement venue, cette petite fille pour qui la mère prodiguait toute son attention, la nourrissait goulûment ; son frère cadet réclamait bruyamment la mère et B. adopta la stratégie inverse de se fermer dans le silence. B. décida d’aller faire son tour fréquemment dans le garde-manger, sans que sa mère ait dit un mot. Elle prit à l’âge de 9 – 11 ans 12 kilos. Curieux dit B. sa mère généralement très attentive aux enfants siens ou ceux qu’elle gardait, ne fit aucune remarque sur son changement de physionomie.

Ce qui frappe à travers la lecture qu’en fait B. de sa boulimie est la difficulté à faire un symptôme. Sa venue en analyse a eu pour objet de cerner les articulations fantasmatiques dans le rapport à l’objet. B. n’avait pas compris l’écueil, l’impasse qui représentait pour elle l’objet nourriture ; tout comme elle n’avait pas saisi et ceci malgré à la suite de plusieurs épisodes boulimiques que le plaisir de la nourriture est une jouissance disjointe du fantasme ; jouissance dont le trognon est l’objet nourriture mais dont le sujet paradoxalement finit par escamoter les signifiants de la jouissance et les questions qui concernent le désir. La boulimie finit par supprimer la demande en installant une modalité de jouissance dans laquelle il n’y a pas de place pour l’altérité. L’Autre est mis hors circuit. Les questions non plus, pas de formulation, l’Autre du savoir est ainsi absent. La jouissance orale tend à remplir le sujet qui jouit de sa réplétion et puis se fait vomir. Le savoir, donc l’ignorance est écartée ou régurgitée sans appui phallique. Au fond c’est en interrogeant non pas le plaisir et la satisfaction ni le manque et l’insatisfaction que Mme B. est venue à bout de son scénario ; cette confrontation à la solitude de son désir est venue par le biais de la séparation d’avec le père de ses enfants. C’est donc via les vacillations de son poids – perte de 10 kg avant la séparation et gain de 10 kg après la séparation qu’elle vient suite au conseil de son médecin généraliste, interroger enfin ce qui faisait trauma dans son désir.

Pour mieux formaliser la structure du fantasme et du ratage qui gît dans la formation du symptôme de B. je dirais qu’à la différence de la névrose où le sujet re-visionne l’instant où les choses ont basculé, dans les troubles du comportement alimentaire, mot cher aux comportementalistes, ce qui revient est la jouissance et le silence qui l’accompagne. Ici, c’est la nourriture. Le sujet nous en fait part mais on a l’impression qu’il n’y a nulle trace de représentation. Il faut de la patience, pour que le sujet en trouve une.

Je voudrais préciser les enjeux théoriques et cliniques qu’affecte la boulimie. En premier lieu, pour B. à chaque fois qu’elle a voulu légitimer sa parole, sa demande d’amour auprès de ses parents, elle n’a pas eu satisfaction. On ne l’écoutait pas. Père très occupé, très absent, qui n’entendait pas la demande non plus de sa femme. Et si la parole vaut si peu, alors l’acte vient la remplacer, à commencer par la nourriture, activité qui occupait un temps important de la mère, nourrice de profession. Manger, en théorie exclut la parole, « à table on ne parle pas », disait le père. Deuxièmement, B. âgée de 40 ans, raconte comment les différents raptus boulimiques ne s’accompagnaient jamais d’aucune remémoration. Activité silencieuse. La nourriture est alors la compulsion équivalente à l’enfermement de la mère dans le placard devant le refus du père à satisfaire la demande de grossesse de la mère. Du coup, troisièmement, la nourriture revêt chez B. une signification phallique. Que retrouve Mme B. dans son assiette ? Du père, comme dans le mythe de la horde primitive. On vient chercher ce qui fait défaut dans le désir, en gigogne, le père dans le désir de la mère qui lui coupait l’appétit. Car B. avait compris que le refus de la mère à son égard était doublé par la mise en scène d’un événement qui concernait la mère.

Pour illustrer ce mouvement, deux scènes. La première : « Ma mère nourrissait avec beaucoup d’amour la petite sœur ». Cette scène élide le sujet suivie d’une autre scène qui regarde – au sens où elle intéresse le sujet, lieu où se désigne la place de l’objet a ; ici se joue l’échec d’un regard à jouir du traumatisme et qui empêche de se constituer comme fantasme. « B. veut nourrir la petite sœur et la mère lui dit, ce n’est pas à toi de t’en occuper »  – impossible alors de connecter cette scène à la première et qui ferait fonctionner le fantasme. Le déferlement de la jouissance provoquée par l’échec de cet agir fait voler en éclat la fenêtre par laquelle elle aurait voulu voir le monde, « nourrir », « se nourrir d’amour », la seule fenêtre qui réussit à rester ouverte est la bouche. B dit être boulimique et rapporte qu’un jour « elle avait voulu nourrir de force sa petite sœur mais sa mère l’en a empêchée ». Il y a donc cette scène seconde, qui apparaît comme première dans le récit de B. où le sujet jouit en se mettant en scène mais à l’arrière-plan ; va progressivement surgir l’Autre scène qui ne semble pas être accessible, la première, dont le sujet ne semble pas concerné mais qui donne la clé de son fantasme.

Cette première scène n’apprend donc rien à B. de sa boulimie et pourtant dans la structure du récit, elle est importante.  « La mère nourrissait avec beaucoup d’amour la petite sœur ». C’est la scène qui valide le trauma et qui sert de point d’appui pour la construction dans la cure, d’un autre rapport au fantasme. Une image arrêtée, inoubliable, non avouable. Ce qui arrête B. est la scène où la mère nourrit avec beaucoup d’amour sa petite sœur, scène qui fait penser au récit de Saint Augustin, cf. Les confessions –l’ invidia qui en fait est le trait de jouissance où c’est l’Autre qui jouit de sa mère. Ce trait va rendre compte de l’aliénation subjective où se trouve le sujet dans l’expérience de son désir. En effet, c’est l’expérience d’une autre jouissance qui exclut le sujet et qui restera paradoxalement comme vidée dans sa mémoire. Dans cette scène le sujet ne se voit pas, il est l’objet a qui manque dans la scène qui représenterait ce qu’elle est pour l’Autre. Depuis plusieurs années sa mère était déprimée, elle délaissait ses enfants, elle en tant qu’ainée et son frère cadet ; suite à deux fausses couches, ses parents avaient décidé de ne plus tenter une nouvelle grossesse. Et puis vint cette petite dernière. A l’arrière plan de cette image le sujet est fixé à une place indélébile dans son rapport à l’objet. Et si cette scène a pris tout son sens à l’après coup, c’est justement parce qu’elle fait une place, dans la deuxième scène au sujet et qui consiste à se saisir du signifiant « donner de l’amour » à son frère, pour tenter de le rendre sien, de l’incorporer ! Mais B. rencontre un accroc de taille. Le refus catégorique de la mère à accepter que B. pouponne sa petite sœur en la nourrissant. La mère dit non, ce n’est pas à toi de t’en occuper. Le refus rompt l’image enveloppante que B. construisait métonymiquement et dorénavant les soins réels maternels vis-à-vis de la petite sœur menacent de crever l’écran de la scène. Du coup, B. ne se reconnaît pas dans cette scène mais tente de garder l’image dans laquelle résonne la valeur de jouissance. Et c’est donc sur les ruines de cette image que l’objet oral s’y déploie. Du coup, cet objet bien réel se dérobe à la représentation et semble ne pas avoir de sens. D’ailleurs le sujet s’adonne à sa passion de façon solitaire, il n’a y a pas d’autre dans la scène, le sujet n’y est pas ; il est organisme. Souvent cette scène reste isolée en attente de signification, jusqu’à ce qu’elle s’amarre à une scène similaire qui pourra lui fournir une signification. C’est en parlant à son médecin qu’elle viendra consulter pour faire advenir l’Autre scène, celle-ci refoulée et construire ainsi son symptôme.

C’est donc par le biais de ces prises de poids et grâce à la découverte de la deuxième scène qu’elle viendra cerner la nature de la scène la plus ancienne que nous appelons par commodité trauma, qu’elle viendra à élucider des éléments restés sans signification. Mais quelle est donc la vérité psychique des raptus boulimiques chez B. ? Sans trop rentrer dans les détails de son divorce actuel, B. illustre de façon répétée à travers ses deux ruptures amoureuses, le pousse à la boulimie qui correspond au moment d’une recherche phallique. Elle veut des solutions quant au désir mais les hommes qu’elle a choisis la gavent de protection. Du coup, elle s’ennuie, ne rêve de rien, et mange. En mangeant elle « dévore » quelque chose qui ne vient pas et qui l’empêche de passer de la nourriture à la parole. Elle ne se plaint pas ou si peu ; elle se mure dans le silence. Elle boude et mange jusqu’à vomir, le commerce libidinal disparaît et il n’y a plus de place pour l’Autre. Pour la petite anecdote, le premier amant travaillait dans la restauration, le mari est chef cuisinier.

A l’heure actuelle, Madame B. poursuit ses interrogations sur le don, sur le recevoir dans l’amour ; elle y va ; elle goute à la parole qui se libère peu à peu de son emprise orale pour accéder à une nouvelle appétence, à une nouvelle jouissance, la parole.

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