Alain MERCUEL

Toutes ces micro-unités qui constituent le service SMES (équipe mobile psychiatrie précarité, ateliers et chantiers thérapeutique, permanences d’accès et aux soins de santé en milieu psychiatrique, permanences d’accès aux droits, …) sont guidées par un fil rouge qui est celui d’aider les « SDF ».

Sous cet acronyme « SDF », en forme de nébuleuse, sont regroupées de nombreuses personnes tout aussi cassées, brisées, maltraitées, exclues ou auto-exclues les unes que les autres. Nous nous comprenons cependant entre nous quand nous évoquons le terme SDF : il pourra s’agir tantôt d’un personne psychotique en rupture thérapeutique venant d’un pays de l’Est tantôt d’une autre maltraitée, française « de souche » ou une autre torturée issue d’ancêtres gaulois d’Afrique subsaharienne.

Le thème de cette séance « INCARNER LE DECHET » m’a obligé en quelque sorte à mettre des mots sur les ressentis, les perceptions autour de cette notion de déchets.

Avant toute avancée dans le thème, ce qui m’a sauté aux yeux était cette balance entre rupture et déchets. Cette association ne peut que renvoyer à la notion de séparation, qu’elle se réalise dans le soulagement ou dans la douleur.

Car il s’agit bien là, en quelque sorte, de se séparer de ses déchets : cette séparation de ses déchets est une activité quotidienne, du moins tant que l’on est en bonne santé. D’ailleurs conserver ses déchets pour ne pas dire ses excréments est affaire impossible…

Il faut donc ELIMINER.

Incarner le déchet, certes, mais le déchet de qui :

– Le déchet de sa propre famille : j’adore prendre cet exemple de Cosette chez les Thénardier. Situation dans laquelle Cosette est vraiment traitée comme un déchet. Ceci d’ailleurs renvoie au facteur de risque de glisser vers la précarité ou l’exclusion. La maltraitance étant l’un des premiers facteurs de risque d’exclusion. Incarner le déchet de sa famille.

– Le déchet de la société ensuite : il est classique de reprendre cette expression « la manière dont une société traite « ses » fous témoigne de la qualité de cette société ».

On pourrait aussi dire la même chose en ce qui concerne les SDF :

« La manière dont une société traite les SDF témoigne de la qualité de cette société ».

Une société « traite »…. Vous voyez bien que ce terme « traiter » convoque plusieurs acceptions : « il m’a traité »… au sens de l’insulte… mais aussi « traiter » comme filtre, tri des déchets. Déchets nobles…et déchets impurs, toxiques…

Il y avait, il y a toujours, des crottes sur les trottoirs et le président de la république précédent avait proposé les motos-crotte pour nettoyer ces trottoirs. On peut se demander dans quelle mesure il n’est pas enjoint aux acteurs œuvrant dans la précarité et l’exclusion (qu’ils soient d’ailleurs sanitaires ou sociaux), de faire œuvre symbolique voire même œuvre au sens propre de faire donc fonction de moto-crotte. Les personnes sont considérées comme des crottes et les acteurs penchés sur eux n’agissant là que pour les aspirer et les vidanger… ailleurs de préférence. Les choses se compliquent lorsque ces SDF sont eux-mêmes malades mentaux. Incarner donc le déchet de la société.

– Nous y voici donc aux malades mentaux et à la psychiatrie d’une façon générale.

On se plaît à évoquer dans le milieu le « syndrôme de la patate chaude » mais en fait s’agit-il seulement d’une patate ou disons-le d’une merde. Qui n’a pas entendu dire « on nous a encore envoyé une merde… ». Le secteur psychiatrique se sentant au fond de l’entonnoir a, comme entre autres missions, de ne pas refuser justement les merdes. De fait il se trouve confronté à devoir aider des personnes pour le moins en situation merdique. Mais si le secteur psychiatrique se considère lui-même comme réceptacle des déchets des autres services il n’en est pas moins vrai qu’il sécrète lui-même ses propres excréments. Propos certes un peu provocateurs mais qui résument en quelque sorte la manière dont sont traités certains patients.

Est-il encore normal pour ne pas dire éthique de renvoyer d’un revers de main – d’un revers de contre-transfert négatif – : « il ne demande rien… » «  il doit mûrir sa demande » (forme light du même rejet).

Est-il éthique de poser comme première question lors d’une rencontre : « quelle est votre adresse ? ». J’en passe et des meilleures mais une petite dernière pour la route : « c’est leur choix ».

Alors à défaut d’être moto-crotte peut-être sommes-nous simplement des voitures balais, celles qui recueillent les épuisés de la course, ceux qui abandonnent, ceux qui n’en peuvent plus. Incarner le déchet de la psychiatrie.

– Enfin incarner le déchet de soi-même. Nous allons donc aborder là rapidement quelques aspects cliniques.

Déchet et mélancolie. Qui peut hélas mieux que le mélancolique incarner le déchet : le « je suis une merde… » est à prendre dans ce cas au sens littéral du terme. Ainsi certains patients mélancoliques organisent leur vie ou leur reste de vie en congruence avec leur humeur, c’est-à-dire en cohérence avec ce qu’ils ressentent de cette douleur extrême : ils vivent comme un déchet, au milieu des déchets. Seul endroit apaisant.

Déchet et psychose : qu’il s’agisse de psychoses infantiles vieillissant à la rue, et nous en rencontrons de plus en plus fréquemment, qu’il s’agisse de grands délirants ou d’autres encore se protégeant par « un moi-peau de merdes » encore une fois au sens propre.

Déchet et trouble de la personnalité : le fourre-tout que peut représenter le syndrome de Diogène nous entraînerait sur plusieurs heures de débat. « La société est de la merde et je lui chie dessus… » dirait Diogène mais hélas les Diogène indemnes de pathologie mentale sont rares.

Déchet et traumatisme : à penser qu’il existerait une « position de déchet » post traumatique (post agression sexuelle notamment…). La notion de salissure, de souillure, envahit complètement la psyché.

Dans toutes ces affres psychiques, quid de la notion de pulsion de vie et de la pulsion de mort. Quelques minutes pour se pencher sur cette notion en tentant de la décliner à l’aune du déchet. Au sujet de ces personnes à la rue, au-delà des théories qu’elles soient psychanalytiques, psychosomatiques ou tout autres, se pose avant tout au quotidien la question de la survie. Les SDF ne souhaitent pas forcément mourir et pourtant ils ne souhaitent pas forcément non plus être en bonne santé. A quoi correspond ce « désir » ? N’y aurait-il pas entre pulsion de vie et pulsion de mort une pulsion qui viendrait s’intercaler : pulsion de santé ? pulsion de prévention ? Ce qui convoque d’ailleurs le plaisir : existe-t-il un plaisir de santé ou un plaisir de prévention ? Cette excitation donc, au-delà de l’instinct de conservation, permettrait alors de ne pas se laisser glisser le long de ce toboggan de désinsertion sociale, le long de cette pente savonneuse d’un abandon des soins pour ne pas dire un abandon de soi.

Au même titre qu’une position anaclitique ne s’agit-il pas là d’une forme d’adoption de « position sociale psycho-somatique », ou plutôt psycho-corporelle : « si je meurs je ne suis plus rien, la vie que je mène là ne représente rien non plus… », subsisterait alors une manière de vivre, une position sociale qui serait celle non pas du malade imaginaire hypochondriaque, ni même celle de la psychosomatisation mais celle de « l’exclu malade » comme vecteur de compassion de la société. Ne pas mourir, mais ne pas être en bonne santé non plus, afin que la société se déculpabilise de ses déchets et les traite correctement.

Entre pulsion de vie et pulsion de mort, cette pulsion de santé : juste assez d’excitation interne pour rester vivant mais pas suffisante pour être en bonne santé, juste assez pour attirer le regard social. Le Diogène dira : « j’ai rien à foutre de votre regard », ici, dans cette position de survie c’est un « Diogène inverse » : « J’en ai à foutre de votre regard »… Ce ne sont donc pas encore des invisibles, au sens « Emmanuellien » du terme, mais au contraire des lumières noires, des trous noirs (voyez l’allusion), attirant toutes les énergies passant à proximité. Justement pour devenir invisible cela suppose une étape suivante de descente aux enfers : la perte de pulsion de santé. Vivant mais transparent, désincarné, même plus un déchet que l’on pourrait recycler…

Cet aspect dramatique oriente sur la réhabilitation des déchets dans nos sociétés. Si les déchets induisaient la peur, puisque toxiques et dangereux, c’est que bien souvent ils s’exposaient au vent, dans une décharge, dans une fosse… Mais au fil du temps nous sommes passés de la décharge à la déchetterie. Et je n’ai pu m’empêcher, lors de la préparation de cet exposé, de faire le rapprochement entre le centre d’hébergement de la Poterne des Peupliers et la déchetterie, du même nom, à quelques mètres de là.

Tout cela pour insister sur le fait que le déchet est utile à la société ne serait-ce que par les emplois qu’il procure. Rappelons tout de même cet aspect inique des emplois liés à la précarité à l’exclusion. On en arrive même à penser que si, du jour au lendemain, nous n’avions plus de déchet, au sens de SDF, nous risquerions de mettre sur le carreau 150 000 à 300 000 chômeurs supplémentaires.

Pour conclure sur la réhabilitation du déchet, il faut savoir que des équipes médicales se penchent maintenant sur les matières fécales c’est-à-dire tout ce que l’on peut trouver dans les intestins : cette bouillie en pleine effervescence, en pleine déconstruction afin justement de reconstruire l’individu par les éléments nutritifs et réparateurs. Ces matières fécales donc tendent à être considérées de plus en plus comme un véritable organe. Et qui dit organe dit également transfert d’organes. Nous n’en sommes pas loin de pouvoir expérimenter dans certaines pathologies de la digestion et toutes celles plus généralement liées aux intestins à cette possibilité d’instiller cette matière fécale qui serait en quelque sorte une « merde salvatrice ».

Le déchet est utile. Je vous renvoie à ce très beau film « Soleil Vert » qui recycle l’humain, devenu le déchet, mais le déchet nourricier…

Il est urgent de réincarner le déchet…