Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

« Je suis un enfant intelligent. J’ai 137 de QI » De l’être à l’avoir

Karine JOGUET

« Non, il n’y a rien de commun entre le sujet de la connaissance et le sujet du signifiant »

Lacan, séminaire 17

J’ai rencontré Pierre lorsqu’il avait 11 ans et demi, alors scolarisé en 6ème, dans le cadre de la mise en place d’un suivi psychologique de type groupal avec la médiation théâtrale. Il s’agit d’un travail thérapeutique basé sur des improvisations entre des personnages créés par les adolescents. La cohésion groupale est recherchée et s’appuie sur la découverte du processus créateur de l’acteur pour chacun des participants. La médiation fait tiers dans les relations interpersonnelles.

Pierre consultait régulièrement une psychiatre du CMP, accompagné de sa mère pour des symptômes d’ordre somatique et psychologique retentissants sur sa scolarité. Dans ce service, les premiers entretiens psychologiques sont toujours réalisés par un psychiatre qui devient référent de l’enfant. Le suivi est ensuite pensé et organisé en équipe.

Il y eut une première période de suivi peu avant ses 6 ans, pour des difficultés scolaires, et une seconde trois ans plus tard, à partir de 9 ans, dans un contexte de rupture du couple parental et d’éléments dépressifs chez Pierre. Si au départ, Pierre refuse toute aide et activité extrascolaire, il accepte finalement de participer à l’atelier théâtre durant un an et débute ensuite une psychothérapie à raison de deux séances par mois.

Il me semble que la mise au travail psychique de Pierre a pu se déclencher véritablement au moment où il a réalisé que ses potentialités cognitives étaient élevées. A travers son parcours, je vais tenter de montrer comment le signifiant « surdoué » est venu nommer le sujet en lieu et place d’une absence de nomination du côté paternel. Comment cette nomination lui aurait permis de se débrouiller avec son image du père. Elle a paré l’adolescent d’une brillance nouvelle, a produit une brèche dans un système défensif quelque peu verrouillé, libérant le désir. Quelque chose a pu tenir pour être face à l’autre, le clinicien, et que s’engage le travail en psychothérapie individuelle.

Pierre a commencé à consulter au CMP vers 6 ans, alors qu’une de ses sœurs, plus âgée y est déjà suivie. Il était agité à l’école, bavardait et était en difficulté dans sa motricité fine. Il se faisait bousculer et même frapper par les autres enfants. Un suivi en orthophonie a été mis en place pour des difficultés d’articulation. La maîtresse a demandé que Pierre réalise un bilan intellectuel et sa mère a accepté « pour qu’elle lui foute la paix ». Il révélait déjà un potentiel de haut niveau verbal mais assez hétérogène.

La notion de précocité intellectuelle est donc apparue tôt au sein de la famille, à relativiser puisque cantonnée à un domaine, le maniement du langage.

Il faut préciser que Pierre souffre de la maladie génétique d’Elhers Danlos depuis sa naissance. Sa mère et ses sœurs aussi. Ce syndrome est lié à une anomalie du cartilage et touche les articulations. Elle peut provoquer des fractures. Cela crée une fatigabilité dans les mouvements musculaires et entraîne des précautions lors des pratiques sportives.

Lorsqu’un jour la psychiatre lui demande de se redresser sur sa chaise pour éviter qu’il se fasse mal au dos, il dit : « Je suis déjà abîmé de partout, comme ma mère, mon père et mes sœurs ». Sa mère est professeur de philosophie au lycée et son père est restaurateur. A l’époque, ses parents vivaient ensemble. Pierre avait une relation de complicité avec son père. Il se souvient de lui, comptant la caisse. « Mon père, il est chef de restaurant » disait-il. Ils jouaient ensemble aux jeux vidéo.

Il avait 9 ans, lorsque son père est parti de la maison, sans crier gare. Il ne savait pas où il était pendant plus d’un mois et son père est revenu à l’improviste à Noël. Il apprit que son grand- père était mort quand son père avait son âge, à 9 ans. La mère disait que le père était en crise. Déjà, après la naissance de Pierre, il avait fait une dépression. En voyant son fils, son père était-il confronté à un deuil insupportable ? Était-ce une fuite pathologique qui signait l’impossibilité pour lui d’incarner un père ? Je ne m’étendrais pas sur l’enfance difficile de son père qui fut non désiré à la naissance et battu par sa mère.

Pierre n’a plus fait ses devoirs après le départ de son père du domicile. Il s’est consacré encore plus aux jeux vidéo. Il situe le début de son véritable relâchement scolaire à partir de ce moment-là (CM1). Le père leur rend visite sporadiquement au domicile, les enfants le voient à son restaurant, où il reste dormir. Pierre n’exprime plus d’envie particulière et semble en difficulté dans ses relations avec les autres. Son père disparaît de sa vie progressivement, il ne demande plus à rencontrer son fils et ses filles refusent de le voir. Pour sa mère, il s’est senti abandonné. Il est aussi en colère contre sa mère. Progressivement, Pierre comprend que son père dysfonctionne. A 10 ans, il dit un jour à la psychiatre que son père confond les places de chacun et prend son ex-femme comme sa mère. Il explique les difficultés de son père par son enfance malheureuse.

Le corps de Pierre est sujet de souffrance. Sa maladie provoque une œsophagite, c’est-à-dire des maux de ventre, des vomissements qui lui font rater l’école. Il a des rendez-vous réguliers à l’hôpital Necker. Il est en surpoids. Depuis son entrée au collège, il est pris en charge en ergothérapie et bénéficie d’une aide de la MDPH pour sa scolarité. Il s’est pourtant opposé à sa mère à l’idée d’avoir un statut d’élève handicapé. La grande sœur de Pierre, âgée de 19 ans est en hypokhâgne et dispose d’aménagements scolaires également. Son autre sœur de 17 ans est en première.

Au vu de la place bien difficile à occuper pour Pierre dans la constellation familiale, la prise en charge s’articule donc autour d’un travail familial réalisé par la psychiatre du CMP qui rencontre ponctuellement sa mère, avec ses sœurs de préférence. Elle a vu une fois son père. D’un autre côté, Pierre est suivi en groupe thérapeutique avec moi, afin de lui offrir un espace d’expression privilégié.

Quand je rencontre Pierre, il voit son père un week-end sur deux. Le poids est source de préoccupations maternelles et de reproches paternels, bien qu’en même temps, le père nourrisse Pierre avec des pizzas.

Dès les premiers entretiens, je repère son inhibition corporelle, sa tenue corsetée. Sa veste, près du corps, est toujours fermée. Il est dans le doute, il intellectualise, dans une posture défensive rigide de contrôle pulsionnel. Il ne semble plus sujet désirant, quelque chose paraît suspendu. Il accepte non sans mal de faire un essai au groupe théâtre. Pourquoi ne pas jouer à être acteur ?

Peut-être pour s’exprimer comme le dit sa mère, pour sortir du silence des désirs, mettre du sens à la défaillance paternelle, symboliser le manque ? Le jeu dramatique offre une aire transitionnelle entre lui et l’Autre propice à la sublimation des désirs enfouis.

Grâce au faire semblant, Pierre incarne des personnages souvent marginaux comme le clochard, le drogué, le fou. Il décline les images d’un homme perdu, désocialisé parlant ainsi de son père sans pouvoir le nommer directement. C’est sa mère qui m’en parle au cours d’un entretien téléphonique, comme quelqu’un de déséquilibré, dont personne ne sait où il vit.

Après cinq mois de suivi groupal, Pierre ne voit pas en quoi le jeu théâtral l’aide, mais il persévère. Ses résistances cèdent peu à peu. A partir des rencontres au sein du groupe émergera-t-il une parole qui serve d’appui à l’adolescent pour se désassujettir de son père ?

Devant le groupe, il dira « il y a une partie de moi qui ne changera jamais et une autre qui peut peut-être changer ».

A partir de cette révélation, plus question d’ambivalence, il investit l’atelier théâtre et devient moteur dans le groupe. Le théâtre produit de l’énonciation par la métaphore du langage. L’enfant à haut potentiel s’y retrouve avec une aisance particulière. Pierre est observateur et à l’écoute, il est sensible aux implicites, à l’ambiance du groupe. Il intervient pour médiatiser la parole entre les participants. Il voit rapidement les limites et les failles de l’autre. Il joue avec tous les membres du groupe, filles et garçons. Un jour, il nous apprend qu’il a réalisé un bilan intellectuel pour éventuellement être orienté dans un nouvel établissement scolaire. Il dit qu’il est surdoué et donne son chiffre : 137. A ce moment-là, il est âgé de 12 ans et 7 mois. Finalement, l’évaluation apporte une confirmation de ce qui est déjà soupçonné depuis longtemps.

Au cours des derniers mois, il adopte alors une autre place. Il utilise souvent le mot « débile » pour caractériser les autres, Il est en décalage. Cela s’illustre par sa position sur la chaise penchée en arrière sur deux pieds, allant jusqu’à se tenir à la poignée de la porte derrière lui. Il se met un peu en retrait disant même « faites comme si je n’étais pas là ». Son agressivité se libère, à la fois dans les temps de parole et dans le jeu.

Il choisit d’interpréter des personnages à forte connotation phallique comme un colonel de l’armée, un professeur autoritaire et un père polygame. Pierre verbalise au sujet de ce personnage « C’est un père qui n’en a rien à faire de son fils ».

Sa puissance phallique retentit sur le cadre du groupe, dans une certaine opposition aux exercices proposés et une tentative de maîtriser les relations, y compris avec le clinicien (en arrêtant un jeu en cours et en en proposant un autre par exemple). Il arrive en retard. Il peut apparaître dans une scène par surprise et opérer un revirement total de la situation. Quand il joue, il commence et termine les histoires. Un jour, alors qu’il est spectateur, il se lève et prend la place d’un dragon dans la scène qui se joue devant lui. Le dragon est imaginaire à côté de la jeune fille qui joue une reine, il est désigné par elle comme son animal domestique. Elle le nourrit avec des humains, alors elle obtient ce qu’elle veut de ses sujets. Face à cette image féminine phallique, il s’impose en personnifiant le dragon qui ne l’écoute plus. Il lui fait dire qu’il ne veut plus être méchant. Si je me souviens bien, à la fin, il veut manger la reine.

Cette scène ouvre également la question du sexuel. C’est lui, l’homme, qui a le phallus.

Lorsqu’il joue, Pierre est hyper-vigilant au visage des spectateurs, notamment des filles. Il leur fait des remarques lorsqu’elles ne regardent pas et interprète parfois un regard, avant même qu’un mot ne soit prononcé. En s’appuyant sur le regard de l’autre, Pierre cherche à relancer son désir. Un bouillonnement pulsionnel est à l’œuvre, comme si la perspective du Savoir, d’un savoir-maître s’accompagnait d’une éclosion du sexuel. L’adolescent se saisit du savoir qu’il posséderait, pour asseoir son narcissisme et se retrouver sujet désirant. Le corps de Pierre est d’ailleurs investit autrement, à la fin de l’année, il danse.

C’est l’enfant, dans la psychanalyse, qui est supposé savoir et c’est plutôt l’Autre qu’il s’agit d’éduquer, c’est à l’Autre qu’il convient d’apprendre à se tenir. Quand cet Autre est incohérent et déchiré, quand il laisse ainsi le sujet sans boussole et sans identification, il s’agit d’apporter un savoir à sa mesure, qui puisse lui servir. Quand l’Autre asphyxie le sujet, il s’agit avec l’enfant de le faire reculer, afin de rendre à l’enfant une respiration. La prise en charge groupale a produit un passage où la parole a pu émerger grâce au retrait de la question du corps.

Le suivi psychologique prend un nouveau tournant dans sa forme après un entretien avec la psychiatre, où Pierre annonce qu’il souhaite mettre fin au suivi groupal. Il explique ce choix par une difficulté à accepter le nouveau groupe et les problématiques de chacun. Devant les inquiétudes du médecin quant à l’arrêt de la prise en charge, Pierre s’effondre en larmes devant sa mère et ses sœurs en disant que c’est sa mère qui trouve qu’il va mal, pas lui. Il ne peut se résoudre à dire qu’il a besoin d’aide, comme si cela signifiait se montrer manquant, lui, seul garçon devant toutes ces femmes. Grâce à notre relation transférentielle, établie bien que diffractée, je lui propose de se rencontrer individuellement.

Nous assistons à une sorte de levée du refoulement, à travers cette libération des affects, qui se poursuit au cours de la thérapie individuelle. Dans ce décalage opéré par la projection des différentes images paternelles et le signifiant « intelligent » qui vient remanier les identifications du sujet, s’est constitué un espace, faisant place à la création d’un autre savoir-jouissance. Pierre s’est approprié le signifiant intelligent, qui lui donne une étiquette flatteuse qui le fait jouir et permet une distance avec le père imaginaire. La prestance du haut potentiel serait du côté du père Idéal (celui qui sait, qui peut parler) et apporterait une sorte de semblant, qui en retour, produit du père : un père idéal à la place d’un père vacant. Ce semblant lui a permis de se soustraire d’un corps malade pour aller vers la jouissance du langage.

En thérapie, Pierre cherche de nouveaux supports identificatoires. Il parle de son professeur d’anglais « il a gros QI », comme s’il était pourvu d’un attribut sexuel puissant. Il se questionne sur « un gars qui a 135 de QI » et qui fait du trafic à l’aumônerie. Il ne joue plus aux jeux vidéo.

Aujourd’hui, Pierre peut faire face à son père imaginaire pour se soustraire à l’aliénation du père réel qui se sert de son fils comme objet de sa propre jouissance. En effet, il s’autorise enfin à parler du rapport incestuel que son père a établi avec lui il y a plusieurs années ; celui-ci faisait des commentaires à son fils sur sa propre sexualité et celle qu’il entretenait avec sa mère. Chez Pierre, parler de son père témoignerait du passage d’un idéal du Moi au Surmoi qui rappelle l’interdit de l’inceste et signerait l’évolution structurante du sujet.

Néanmoins, le corps de l’adolescent semble être désinvestit, voire le siège de pulsions auto- destructrices encore actives, qui s’expriment à travers une compulsion à manger.

Que signifie cette incorporation ? Peut-on la considérer comme une introjection ? « Il sera obèse comme moi à son âge», avait dit son père à sa mère.

L’objet oral est un objet de la demande. C’est le père qui nourrit, donc peut-être mange- t-il du père ? Comme dans le mythe de Totem et Tabou : la horde des fils qui mangent le père et en font le totem du clan: c’est la naissance du symbolique. Chez Pierre, quelque chose du Symbolique fait défaut et la récurrence du symptôme boulimique serait alors une tentative toujours ratée de chercher un meilleur père.

Le symptôme de l’enfant est une réponse au fonctionnement du couple parental. L’inadaptation au système scolaire chez un enfant surdoué révèle en réalité une structuration parentale problématique.

Après le signifiant « intelligent » vient celui d' »obèse » : c’est la parole du père qui épingle Pierre et dont il doit se décoller. Il a encore à se départir du collage à l’objet oral qui ne fait pas encore symptôme pour lui. Il faut qu’il trouve une autre forme de nomination car celle-ci est destructrice. Aborder la problématique maternelle et l’histoire du couple apporterait peut-être une nouvelle mise en perspective du rapport du sujet à son corps et au monde.

Mon savoir de clinicienne doit réussir à s’élucubrer au plus près du symptôme, afin que Pierre puisse trouver un ordre et une sécurité… A condition bien-sûr qu’il accepte de me laisser à une place de supposé- savoir.

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