Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

La fiction du meurtre et l’indicible

Dario MORALES

Le procès est une mise en texte ; c’est parce qu’il répond à la dimension étrangère de tout acte que le procès s’évertue à faire entendre raison de cet indicible.

La procédure exige la restitution dans une logique implacable, la logique des faits, éclairée par la validité de mobiles qui en cautionne l’ordonnancement. Cet ordonnancement conduit aux portes d’un univers énigmatique qui n’est plus contenu par la valeur de leur énoncé. Du coup l’accent est mis sur la quête de vérité n’ayant de raison que déclinée selon la logique des faits, la procédure ainsi engagée clive le témoignage du sujet et le contraint à se plier à l’ordonnancement d’une machinerie aux réseaux complexes.

Lavenu note que l’appareil judiciaire s’empare d’un acte pour en fabriquer le texte, dont l’issue est la mise en scène dans le procès où tout sera dit. Qui est l’auteur du texte ? Pourrait-on interroger car l’entreprise de mise en texte de l’acte criminel est nécessairement vouée à rester à distance de ce qui ne peut être conçu sans terreur, dévoilé sans retour.

Sur cette scène, on accorde une importance à la parole du sujet quand celui-ci est identifié à son acte dans la nudité d’une procédure argumentative. Plus radicalement on pourrait supposer que le procès est une mise en texte, une « fiction du meurtre », parce qu’il répond peut-être maladroitement, à la dimension étrangère de l’acte. La procédure s’évertue ainsi à faire entendre raison à cet indicible et cette part de vérité, il appartient aux experts de la dévoiler. La démarche expertale consistera à donner à la singularité du témoignage du prévenu, le statut d’un compte rendu scientifique.

Michel Foucault accorde deux propriétés à cet écrit, première de pouvoir déterminer directement ou indirectement une décision de justice qui concerne la liberté ou détention d’un homme et deuxièmement, de détenir un pouvoir, celui du discours de vérité qui a un statut scientifique, comme discours formulé par des gens qualifiés, à l’intérieur d’une institution scientifique. (les anormaux, p.7)

Voici le paradoxe, surpris par leur acte les sujets semblent abasourdis ; ils livrent souvent des propos dérisoires ; leur acte résiste au sens mais en même temps la rencontre avec le clinicien fait qu’au détour de ce qui se dit, se déploie une autre logique qui n’est pas sans interroger les fondements de l’acte. Cette autre logique renoue alors avec l’esprit de la lettre, en restituant aux énoncés tout leur poids pour faire exister, dans cet au-dehors du moi, les bribes du sujet.

A présent, si l’on s’arrête aux actes, ce qui frappe souvent, c’est l’ambiguïté signifiante qu’offre l’acte et qui est présente dans les récits. Le réel, par exemple, se manifeste avec sa pointe signifiante chez ce patient qui me dit, « en sortant de mon sommeil, j’ai entendu une voix qui résonnait comme le tonnerre et qui disait », « que faites-vous, là ? On ferme ! » ; et de ce récit, après trois années d’incarcération, il revient sur la scène avec la même intensité et la même absence d’émotion, comme si c’était la première fois. Cependant cette figurabilité du récit ne lui permet pas d’entendre ce qui à son insu s’est joué dans l’acte. « ça ferme » et surtout le « que faites-vous là ?» qui pointe au sujet l’interpellation de sa présence dans ce lieu, lui, policier père de famille, dans un sauna gay. Dans l’insignifiance de ce « que faites-vous là ? » résonne, l’étrangeté d’un regard qui le vise et qui l’appelle (p.203).

Dès lors comment se dégager d’une telle logique et restituer dans cette complexité, l’originalité d’une parole que la démarche judiciaire semble effacer ? Nos invités vont tenter de répondre sur deux niveaux qui s’articulent convenablement.

D’abord, du point de vue des expertises psychiatriques et psychologiques, par exemple, ici, il s’agit de recueillir la parole de la victime en s’appuyant sur ses dits afin d’établir la crédibilité permettant à l’institution judiciaire d’établir la vérité, d’où la mise en perspective des dits dans le cadre d’une possible procédure judiciaire. Ici on est simplement au moment qui suit l’instant de l’audition policière, le rappel que « tout ce qui est dit sera noté » est ce qui permet de donner un cadre à la parole de la victime.

D’abord, la volonté du législateur a mis en place un dispositif d’accueil des victimes et l’obligation est faite de procéder à des audiences lorsqu’il y a une supposition d’infraction de nature sexuelle et/ou de maltraitance. C’est justement là, la fonction de l’UMJ, lieu dédié au recueil de la parole de l’enfant victime, lieu permettant dans un cadre hospitalier de répondre aux réquisitions de la justice, et donc de recherche de la vérité mais dans un lieu adapté pour l’enfant. Mais il ne faut pas se méprendre car l’enfant reste d’abord un sujet avant d’être plaignant. Malgré donc le cadre judiciaire dans lequel la démarche de plaignant se déroule l’UMJ est le lieu où se recueillent, aussi les dires de la souffrance de la victime.

On peut donc scander en deux temps logiques, la démarche de l’UMJ, en premier lieu le recueil de la parole, et ce d’autant que lors des faits à caractère sexuel les éléments matériels sont peu nombreux et que la parole de l’enfant a une valeur probatoire ; d’où le souci de l’expertise de rendre compte de la parole dans le cadre de la vérité judiciaire : ainsi il est demandé à l’expert de dire si la victime présente des signes de mythomanie, d’affabulation et si les déclarations sont crédibles. Mais cette séquence s’accompagne également de la prise en compte du bien-être de l’enfant ; c’est-à-dire que l’enfant est considéré dans sa globalité, j’entends ici dans sa position de sujet, consistant non pas à le faire avouer mais à l’entendre. Cela veut dire en premier lieu que la parole de l’enfant est entendue dans un lieu sécurisant et neutre, ce qui serait différent s’il était auditionné au commissariat de police. D’où la mise en confiance avec le souci que la pratique de l’entretien ne produise pas un nouveau traumatisme. C’est ainsi qu’en partie je comprends le titre du Dr Benkemoun, « d’un vécu à l’autre », le professionnel psychiatre et psychologue accompagnent l’enfant victime dans l’étape de l’après coup de la procédure qui suit la révélation des faits. Il s’agit de protéger en quelque sorte sa position subjective au moment où l’enfant fait une déclaration de sa vérité judiciaire. C’est ainsi que je comprends également le protocole qui rappelle à la victime que « tout ce qui sera dit sera noté ». Ce qui revient en quelque sorte dire que « s’il y a quelque qu’il ne veut pas dire, il ne le dit pas ». Enfin, cette démarche veut essentiellement dire qu’il s’agit d’éclairer qui de droit, ici, la justice de l’acte du sujet dans son parcours de vie.

Pour l’ouverture de ce Séminaire de criminologie consacré à la vérité menteuse, j’avancerais que la clinique vient dans les moments de rupture (de l’ordre symbolique) par l’émergence de l’événement contingent et imprévisible même si cela se répète d’une jouissance qui le troue, le défait et le rend inapte à la raison. C’est cela même que la clinique appelle le « trauma » de là à en faire un symptôme, c’est moins évident.

Une jeune patiente vient avec sa mère, elle est triste, elle angoisse, et elle dit qu’elle ne s’y retrouve pas. Faire des choix, cela elle ne peut pas. Elle n’arrive pas à se faire entendre, son beau-père lui fait des avances appuyées, la mère la traite de menteuse ; elle n’en veut pas. Devant les souvenirs traumatiques qui la hantent de façon obsédante, elle aimerait assumer qu’elle n’en veut pas, alors que se retrouve prisonnière d’une répétition à elle-même ignorée, dans une signification trompeuse. Dans le texte Inhibition, symptôme et angoisse, Freud rappelle que l’inhibition, ici en cause dans cette sidération de la parole qui lui fait répéter qu’elle n’en veut pas, ne fait pas forcément symptôme. Ce qui vient à la place du symptôme, c’est une fixation sur une scène nullement refoulée et qui ne permet pas de substitution permettant la création du symptôme. On reste ici dans l’actuel d’autant plus dur que la fixation participe du silence, du non-dit de la mère. Il ne s’agit pas de « secret de famille » mais du non-dit familial.

Dans les histoires de familles, dans les histoires de nos patients, de nos jeunes patients il en va de même ; j’ai entendu de la part d’une collègue, une jeune patiente âgée de 6 ans dont la famille d’expatriés vient de rentrer après une vie de luxe dans un lointain pays, la maison, le jardin, les domestiques et la jeune patiente se retrouve dans un petit appartement, elle est en quelque sorte paralysée par la scène traumatique qui bloque toute fantasmatisation, elle est triste. La réponse serait de lui trouver une nouvelle place ici, lui ouvrant ainsi les portes d’une autre inscription. Confrontée à la perte, il faut mobiliser une parole permettant la création d’un manque. Mais comme dans les faits, rien ne lui manque, elle ne l’entend pas. C’est donc par l’accès au refoulement de la perte, par la création d’un symptôme, le lien à l’autre, qu’elle trouvera une vérité non pas trompeuse mais menteuse, qui au moins donne à réfléchir, à entendre. Et permettre comme à la première patiente, de créer du sens, et mieux comprendre ce que veut dire ce « je n’en veux pas », un symptôme qui viendra remplacer ici, l’angoisse, le « ne pas se faire entendre » qui viendra remplacer, chez la deuxième, « la tristesse ».

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