Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’objet manquant du thérapeute et la brouette de la médiation artistique

L’objet manquant du thérapeute et la brouette de la médiation artistique

Dario MORALES

 

Pour cette soirée nous voulons mettre en avant la médiation, c’est-à-dire ce qui appuie le relationnel et qui peut produire un effet chez le sujet. Ce qui semble riche en enseignement est la rencontre avec l’art. Rencontre dans le sens de l’étymologie et qui  renvoie au fait de rencontrer quelqu’un sur le chemin, au choc de cette rencontre au risque encouru. De ce fait ce dont les collègues vont témoigner n’est pas une simple art-thérapie, on pourrait laisser croire que la pratique artistique aurait un effet thérapeutique en soi. Il n’en est rien. L’art n’est pas thérapeutique en soi. L’art peut être une solution pour quelqu’un – Van Gogh, Camille Claudel, souvent il s’agit d’une solution radicale, d’une existence confrontée à sa précarité etc. Pour que cette solution ait un label de thérapeutique, il faut la dimension de médiation, de transfert, pour donner à la forme créée une dimension particulière, une Gestaltung, une forme  produisant des effets de subjectivation, des effets produits grâce au réel faute de pouvoir les produire dans le symbolique. Du coup, je donne à la dimension thérapeutique une visée qui ne s’accorde pas avec la finalité esthétique présente dans toute œuvre mais au processus subjectif présent dans l’acte de création, à sa face négative, destructrice qui est indissociable de sa face positive, où l’une contrebalance l’autre. C’est cette mixité de pulsions, la complexité de leur intrication et désintrication qui nous intéresse au plus haut point, elle peut réussir tout comme elle peut s’avérer catastrophique.

Je précise, du point de vue thérapeutique, la rencontre avec la matière, l’usage de la technique, le maniement de l’outil peuvent avoir un effet de transformation pour le sujet, rencontre imprévisible avec la subjectivité. Pour le dire autrement,  j’amène ici le terme de Nebengewinn freudien – qui veut dire le gain supplémentaire, c’est cela, la pratique avec la matière, l’outil permettent de gagner quelque chose sur le sujet. Du coup, l’intérêt est découplé pour la clinique. Néanmoins je voudrais préciser,  l’artiste, a d’autres préoccupations que le thérapeute. Pris dans ses recherches spécifiques, s’il est intéressé d’intervenir dans un milieu autre que celui du monde artistique, à l’hôpital, à la prison, il propose dans dans ces lieux, la matière, l’outil, de quoi donner à accrocher un geste, une attitude, et ce qui survient  par Nebengewinn est la création de l’objet, et pourquoi pas quelque chose du sujet. Mais je précise, en premier lieu,  l’acte artistique vise à libérer, émanciper, ce qui fait œuvre, l’objet, il vise l’invention de l’objet. Inversement, pour le clinicien, souvent, son seul pouvoir est la parole, son invention est le transfert, et s’il  renonce à l’objet, à la matérialité de l’objet, c’est pour mieux traquer l’objet a, qui est  l’objet du manque, du désir, pris par exemple, dans le fantasme. Bien entendu, le patient a instauré une relation surdéterminée à ses objets d’amour, de haine, parentaux, via le travail, via le partenaire, etc. qu’il finit par montrer dans la cure, comme l’enfant montre ses « jouets ». Ces objets servent d’ailleurs de « médiation » dans la cure, Winnicott d’ailleurs avait pris le soin de les nommer « transitionnels » ; le patient psychotique amène aussi ses objets « la voix », « le regard », dont il se montre d’ailleurs très occupé, il se montre encombré par la puissance de l’objet réel qui ne s’absente pas et qui sature, dont l’illustration la plus aboutie est le Diogène. Au fond, l’objet est là, à travers le roman familial, dans l’amoncellement et morcellement psychotique mais le clinicien, il n’en a cure de ces objets, car ce qui importe chez lui, est qu’à travers cet objet, le loup sorte du bois, le loup, c’est le sujet de l’énonciation, qui est aussi le sujet de l’inconscient. Il s’agit donc pour le clinicien de « traquer » l’objet a, l’objet cause du désir. (pg 59). Si je formalise le statut de l’objet chez le clinicien, je dirais qu’il dit oui à la présence de l’objet, il l’accroche pour mieux le décrocher, s’il soutient le transfert c’est pour mieux révéler le fantasme, car souvent cet objet est la pièce manquante d’un puzzle qui écarte le sujet de l’objet. Le clinicien s’offre aux amateurs des puzzles, l’enfant, qui git au fond de chacun et qui se charge de le construire et qui goûte avec jouissance lorsqu’il a fini par constituer l’image réunifiée après avoir avec anxiété et impatience reconstitué les fragments. Mais la clinique est comme cela, une fois qu’il a fini, le plaisir de l’enfant consiste à mettre en désordre les pièces du puzzle. Autrement dit ce qui semble opératoire est certes l’objet à ordonner mais davantage que la complétude, est la recherche du maillon manquant, ce qui fait trou. L’idée est que le clinicien ne comble pas, que le sujet apprend à « faire » des puzzles, à trouver les pièces manquantes, à désirer les trouver, mais à la différence d’un puzzle, la vie est puzzle avec des bouts manquants.

Pour finir, quelle serait alors l’approche des artistes qui interviendront ce soir ? A vous de nous le dire, mais après vous avoir rencontré pour préparer cette soirée, je dirais ceci, peut-être qu’au fond nos démarches se croisent, car si la clinique traque l’objet a, l’objet cause du désir,  les médiations artistiques font borne et bord de ce trou, à travers le geste, le regard, le mouvement, l’enfant, le patient, se révèlent être des artisans créateurs, des décorateurs, de leur propre puzzle, de leur propre manque ; et l’objet devenu médiateur comme je le rappelais dans l’argumentaire, même s’il est voué à une existence précaire, sans cesse créé, concret dans sa matérialité, bien réel,  il se fait le miroir de l’expressivité du manque, du désir, de la répétition, du traumatisme, du vide, du non-symbolisable, du non-disible, et cela trouve bien sa place lorsque le face-à-face se fait insupportable avec le thérapeute, bref, la médiation artistique, montre, fait, charrie avec ces objets, se fait la brouette qui transporte les pierres du « palais idéal » du facteur Cheval, de Bruno Weber, se fait  l’escabeau de l’affiche, pour que l’enfant, le sujet, puisse exprimer ce qui ne passe pas forcément par le langage, et qui exprime au-delà des mots, dans les gestes et le mouvement, l’être du sujet.

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