Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Fonctionnement de la scolarité dans un hôpital de jour

Sylvie Sansault

1/Présentation

Je m’appelle Sylvie Sansault. Je suis enseignante de l’EN. J’ai travaillé 22 ans en Seine St Denis de la maternelle au CM2 dont une période de 9 ans en classe de non-francophones.

J’enseigne depuis 7 ans à l’HDJ Gombault-Darnaud, rue Bayen lieu où, en 2005, j’ai passé le CAPA-SH, la spécialisation nécessaire pour y être titularisée. J’ai suivi, cette année là, la formation liée à cette certification.

2/Place et fonctionnement de la scolarité à l’HDJ

La scolarité tient une part importante dans l’emploi du temps et dans la tête des jeunes que nous accueillons puisqu’elle est posée par le cadre de l’HDJ, 4 matinées par semaine en 4 groupes classes fixes de 7 à 9 élèves, constitués selon les critères suivants :

  • l’autonomie, la faculté à changer de professeur

  • les compétences

  • la configuration du groupe (personnalités, interactions, nombre d’élèves)

Un professeur d’EPS et un professeur d’anglais interviennent soit dans les groupes classes, soit avec un groupe constitué pour cette activité.

L’enseignement est également dispensé au cours du décloisonnement en ateliers des après-midi et du mercredi, sur la base du choix cette fois. Enfin, les jeunes peuvent également s’inscrire à des temps d’initiation à l’informatique ou de préparation à des certifications, après le déjeuner.

Ils ont des rendez-vous de soin réguliers dans la semaine, ils peuvent être amenés à quitter la classe pour s’y rendre.

3/ Profil et fonctionnement de ma classe

Les élèves qui fréquentent ma classe ont des profils extrêmement variés. Ils ont de 13 à 20 ans et possèdent des compétences allant de la grande section de maternelle au collège. Un élève peut présenter des compétences très variables en fonction des disciplines ou encore au sein d’une même matière (par exemple, en lecture, une des élèves a de grandes difficultés au déchiffrage mais comprend très bien le sens de ce qu’elle lit quand elle y parvient, souvent à son insu).

Chaque élève a un projet individuel que j’établis vers le mois d’octobre à partir du projet précédent ou à partir de l’évaluation que je peux faire depuis son arrivée et en référence aux programmes de l’Education Nationale, notamment au socle commun des connaissances et de compétences. Il tient compte également du projet de la classe.

Je lis ce projet individuel, dès que c’est possible, avec l’élève sous la forme «  Voici ce que tu sais faire, voilà le projet que j’ai pensé pour toi cette année scolaire. » Je fais le point sur l’avancée du projet avec eux vers février et juin.

Depuis la loi de 2005, nous avons mis en place la signature de PPS (projets personnalisés de scolarisation) en présence du jeune et des parents, du médecin directeur, de l’enseignant référent de La MDPH et de moi-même.

D’un point de vue scolaire, les plus grandes constantes dans les difficultés rencontrées par les élèves et/ou par l’enseignant qui les prend en charge sont une estime de soi souvent endommagée, la confiance en leurs capacités et l’impossibilité de travailler seul, je veux dire sans moi, plus précisément.

Une autre difficulté réside dans la représentation qu’ils se font du savoir et du statut de l’erreur : soit on sait soit on ne sait pas. Ils ne sont pas convaincus, à priori, que penser et réfléchir va leur permettre d’apprendre. La déconstruction que nécessite l’acte d’apprendre les met en danger. Faire une erreur les identifie à l’erreur elle-même.

J’utilise des manuels scolaires et des fichiers photocopiables de tous les niveaux ainsi que du matériel pour les manipulations en mathématiques. L’ordinateur est un outil important également. Je fais largement appel à l’écriture quelle qu’en soit la forme.

Devant l’étendue du champ des apprentissages à aborder, les difficultés d’autonomie de chacun et la gestion des temps de soins, la classe fonctionne selon deux axes :

L’un très individualisé avec un programme pour chacun, en fonction de ses compétences et de son projet d’apprentissage. Le travail est préparé dans un dossier que l’élève va chercher seul et dans lequel il se sert au fur et à mesure des tâches effectuées.

L’autre collectif, quand le groupe est au complet, autour du projet de la classe qui consiste en l’étude d’un thème et tous les travaux qu’elle implique (recherche documentaire, construction, élaboration de documents, compte-rendu de sorties …) La lecture à voix haute par mes soins, d’un roman en lien avec le thème est posée de manière rituelle, le jeudi matin. A l’issue de cette lecture, un résumé est élaboré par le groupe et relu à la séance suivante. Des exercices sont ensuite proposés en fonction des compétences de chacun.

Le professeur d’anglais intervient dans la classe 40 mn chaque jeudi matin.

4/Prise en charge d’ Hyppolite

Évaluation à son arrivée du point de vue du langage particulièrement

Hyppolite arrivait d’un hôpital de jour pour enfants, il y avait suivi une scolarité régulière et des temps d’intégration au sein d’une école, en CLIS avait été tentée.

Lorsqu’il est arrivé à l’hôpital de jour il avait alors 14 ans.

Il passait la journée à faire des points sur des journaux où qu’il soit, et dans la classe, il nous imposait aussi ce martèlement. Il était impossible de le faire travailler ou sortir d’un lieu sans se perdre dans des négociations longues et souvent infructueuses. Et quand je dis se perdre, je pèse mes mots car il y avait en arrière plan une joute verbale dont il sortait presque toujours victorieux.

Mon premier contact avec lui témoigne de son mode de communication:

« Quel âge as-tu ?

-Je ne vous le dirai pas.

Puis plus tard :

J’ai 14 ans.

Puis 2 fois 2 questions auxquelles je ne pense pas avoir répondu, il parlait en continu:

« Est-ce que vous avez été virée ? Est-ce que votre patron vous a virée ?

-Qu’est-ce qui vous fait vibrer ?

-Qu’est-ce qui fait vibrer votre patron ? »

Puis :

« Moi, ce qui me fait vibrer, c’est l’art, la littérature. »

Je lui propose alors du travail scolaire, il me dit :

« Je ne suis pas venu pour ça, je suis venu pour rien. »

Lorsqu’il a croisé ma collègue, il l’a reconnue immédiatement car elle avait travaillé dans l’HDJ dont il arrivait.

Il montre sa surprise et lui dit : « vous pouvez disposer ! » Il tombe à terre et fait le mort. A début de sa prise en charge, il faisait constamment cela en disant qu’il était mort comme Mozart.

Il se disait prisonnier de son ancienne institution et il nous a montré ainsi ou dit à plusieurs reprises que la transition n’était pas simple en évoquant notamment le manque d’une de ses camarades.

A l’issue de ce premier échange, je notais : il fonctionne à l’envers : Quand je lui demande de faire quelque chose, il refuse en se bouchant les oreilles. Si je lui dis « Ne fais pas ça ! », il le fait, si je lui interdis, il y court.

Il apparaissait, dans le même temps, qu’il bousculait la construction de la phrase, par l’ordre des mots ou qu’il en inversait le genre. Il ne respectait pas la concordance des temps ou la chronologie de son récit. « Quand j’étais jeune, j’ai réfléchi et j’adore les cacastrophes. »En revanche, il utilisait un langage assez soutenu, souvent issu des répliques de films ou des contes qu’il connaissait. Il les répétait fidèlement et inlassablement, comme des comptines rassurantes ou angoissantes vidées de leur sens. Toutefois, elles tombaient fort à propos dans certains cas. Il le fait encore actuellement mais à l’époque, il ne communiquait que comme ça.

Un des points les plus importants dans la difficulté de sa prise en charge était ses retards plus ou moins importants que nous avons subis pendant plusieurs années. Ses temps de classe se réduisaient à peau de chagrin certains jours. Et quand il était présent, il refusait de sortir à la pause et choisissait ce moment pour commencer son travail.

Du point de vue des apprentissages, le compte-rendu de l’institution dont il arrivait faisait état d’un début d’acquisition de la lecture et de quelques notions de calcul correspondant au cycle II des apprentissages fondamentaux.

Il a quasiment fait table rase de tous ses acquis en changeant de lieu. Il n’en montrait en tout cas que très peu tellement il était empêtré dans ses rituels et tellement il nous entraînait dans des discussions sans issue.

Quels modes de communication, quelles stratégies, quelle pédagogie ?

Je précise que tout ne s’est pas passé en un éclair mais que c’est par essais erreurs et avec valses-hésitations que nous avons pu avancer, le tout en concertation avec les autres membres de l’équipe (référents éducateur et psychologue, psychomotricienne, autres enseignants) et que nous sommes aussi passés, chacun notre tour, par des phases de découragement.

En classe :

C’est en rentrant dans ce jeu de langage que j’ai pu commencer à travailler avec lui. Dans un premier temps, j’ai joué à me « laisser faire », il disait « non » à mes propositions, je disais « d’accord, tu ne peux pas » et il se mettait au travail. (En alternance il faisait ses points sur les journaux qui sont devenus des traits, aujourd’hui il ne le fait plus du tout en classe.)

Peu à peu, les négociations se sont écourtées pour laisser la place à un regard entendu puis enfin à un petit temps d’appropriation des consignes.

A un moment je lui ai signifié que ce jeu m’ennuyait un peu maintenant et j’ai arrêté de parlementer, il s’est opposé. Je lui ai alors dit que ça ne m’intéressait pas, que je savais qu’à ce jeu là il était le plus fort.

Pour l’aider à quitter la classe, j’avais instauré un temps d’écoute musicale pour le groupe, petit à petit, c’est lui qui en a eu l’initiative et la responsabilité. Aujourd’hui, il n’en a plus besoin. Cela a été plus difficile de trouver quelque-chose qui l’aide à arriver à l’heure !!

Dans la classe il s’est beaucoup investi dans un projet à long terme (2 ans) de constructions de maisons en terre. Il a participé aux discussions, à l’écriture collective des courriers nécessaires à la préparation d’un séjour lié à ce projet, aux comptes rendus d’expérience et de séjours. Il a construit sa maison qui a été intégrée à un village avec les maisons des autres élèves…

Il a toujours participé à la lecture de roman, même s’il semblait, dans les premiers temps surtout, complètement en dehors de l’histoire. Il intervenait en amenant ses thèmes de prédilection (Le Titanic, Napoléon, les choristes, les templiers, ses histoires de famille…) En revanche, il aimait recopier le résumé que j’avais écrit au tableau. Aujourd’hui, il s’intéresse aux personnages.

En ce qui concerne les apprentissages eux-mêmes, il avait quelques acquis mais ceux-ci étaient instables. La première année, il avait progressé en lecture puis il a régressé. En 2008 /2009, replié dans ses rituels (points et collecte de journaux), il venait moins assidûment en classe et les retards s’accentuaient. Malgré tout, il n’a jamais perdu le fil. Il y avait quelques exercices qu’il avait plaisir à retrouver comme les mots fléchés pour l’apprentissage des sons et les fiches de mathématiques. Quand il est redevenu plus régulier, j’ai alors tenté de faire évoluer ces exercices pour sortir de la répétition et qu’il puisse y apporter un peu de créativité. Je lui ai proposé de choisir un mot de la grille de mots fléchés et d’écrire une phrase, une petite histoire avec ce mot. Il a écrit seul, quelque chose d’à priori incompréhensible, mais en repérant les parties reconnaissables et en l’interrogeant, je retranscrivais ce qu’il avait voulu écrire, puis il recopiait le texte à son tour.

C’est en mathématiques, que la progression s’est réamorcée, il a franchi des paliers de façon assez spectaculaire et nous n’avons pas forcément suivi une progression linéaire. Je dirais plutôt que je lui ai proposé de passer à un niveau supérieur à plusieurs reprises parce que je percevais que c’était en partant d’une vision plus large qu’il pourrait comprendre (par exemple il a commencé à travailler sur les nombres de 1 à 10, puis jusqu’à 60, puis nous sommes passés aux centaines puis revenus à 70. D’un coup, nous avons abordé les grands nombres jusqu’aux centaines de milliers).

L’atelier journal :

Au début de sa cure, il s’est inscrit à l’atelier journal que j’animais avec un éducateur, 1 fois par semaine. La première année, nous avons eu beaucoup de mal à le sortir des vidéos du Titanic, puis il est passé au Poséidon puis il a fait des recherches sur le Queen Mary. Je n’ai pas le souvenir qu’un article en ait émergé.

Nous avons profité de la co-animation pour alterner le travail avec lui car au début, il m’accaparait et ne laissait pas l’éducateur intervenir, rejouant les refus et s’enfermant dans une opposition butée. Progressivement, nous nous sommes passés le relais. Cet atelier a été l’occasion de s’appuyer sur ses thèmes favoris, Mozart et Napoléon, leur tombe, pour construire un article en utilisant l’outil informatique. Nous prenions tour à tour sous la dictée tout ce qu’il avait envie de dire. Puis petit à petit, nous l’avons incité à choisir ce qu’il avait envie de communiquer par le biais du journal et ainsi à penser au lecteur. Il a accepté d’apprendre à sélectionner une image et la copier dans un document que nous avons créé ensemble. Ce document était ensuite classé dans un dossier qu’il pouvait retrouver chaque semaine avec nous au début, puis seul. Au fil des semaines il y ajoutait de petites légendes. Nous avons remarqué, avec lui, le lien qui existait entre ses 2 articles : les tombes, la main sur le ventre témoignant de la douleur. C’est peut-être une des toutes première fois qu’il a saisi le lien entre ce qu’il produisait et ce que recevait l’autre au travers de l’écriture. De plus il a apprécié le fait de pouvoir retrouver cette trace chaque semaine et le fait que ses documents soient publiés dans le journal au milieu des articles de tous les adolescents de l’atelier. Il en avait parlé à ses parents afin qu’ils achètent le journal le jour de la fête de Bayen.

Le lien avec la famille :

La famille d’Hyppolite est très présente à l’HDJ. Les parents ont des RDV mensuels avec la psychologue et l’éducateur. La pression sur les apprentissages était assez forte et sa mère avait pris en charge la lecture. Dans les premiers temps, je suis seulement intervenue dans le cadre du RDV de référence, une fois ou deux dans l’année. Je rencontrais les parents, le plus souvent dans des temps de réunions lors de la rentrée ou à la fête, rarement seuls à seuls pour faire le point sur les progrès d’Hyppolite. C’est dans ces cadres « informels » que j’ai pu proposer que ce soit moi qui prenne en charge l’apprentissage de la lecture en classe et je les invitaient à continuer à lire ensemble pour le plaisir. Je parlais à sa mère de « Comme un roman » de D. Pennac dont je m’étais inspirée pour la lecture de romans en classe. Ils ont vraiment joué le jeu, elle a lu et m’a dit avoir apprécié ce livre. Nous avons fait assez souvent le point sur ses progrès ou non-progrès mais en bavardant. Ils ont compris et accepté que le but était qu’Hyppolite soit acteur de ses apprentissages et leur ai demandé s’ils pouvaient attendre pour voir ses cahiers que lui même le propose. Il disait souvent à une époque : « Mes parents m’ont dit : N’oublie pas, je veux voir tes progrès ! ».

Depuis la mise en place des PPS, les parents sont également invités à venir signer un document qui fait état de sa prise en charge scolaire en articulation avec les soins. Cette signature a lieu en présence d’un référent de l’éducation nationale, extérieur à l’institution. Les parents d’Hyppolite ont interrogé la pertinence de cette instance mais ils ont également fait retour de l’importance qu’elle représentait pour eux, comme une reconnaissance. C’est peut-être aussi l’expression que dans l’hôpital de jour c’est bien la référence aux textes et aux programmes l’Education Nationale qui régit l’enseignement dispensé à leur enfant.Au début de l’année scolaire, Hyppolite m’a dit « Est-ce qu’on pourrait pas montrer à mes parents mes progrès que je fais ? » Je lui ai dit de faire le lien lui-même, de leur dire qu’ils prennent un RDV que j’étais tout à fait d’accord. J’ai reçu cette semaine, une carte de vœux où ils disent qu’ils aimeraient me rencontrer et qu’ils savent que moi aussi. Je crois qu’aujourd’hui, il est suffisamment fier de lui pour pouvoir leur montrer son travail mais surtout, qu’il s’est approprié les apprentissages. Ce n’est plus sa mère, son père ou moi qui lui apprenons, c’est lui qui apprend. Il peut me montrer, leur montrer sans se sentir pillé. Il peut nous demander et accepter de l’aide sans se sentir nul.

Les parents d’Hyppolite écrivent sur la carte : « PS : Hyppolite écrit tout le temps depuis 1 semaine et semble y prendre du plaisir ».

5/ Soin ?

Les moments où nous parlons une langue commune.

Partir de son mode de communication a constitué un maillon important dans la prise en charge d’Hyppolite et progressivement il a été possible de lâcher ce jeu. De temps en temps, il teste, le sourire aux lèvres. C’est comme pour se rappeler la pré existence de ce mode de communication entre nous et que nous sommes passés à autre chose. Le passage à l’écrit dans l’atelier journal ou autour du projet de la classe ont représenté des situations concrètes, palpables et vécues tant dans le groupe qu’individuellement. Créer un article de journal en s’appuyant, entre autres, sur les compétences en informatique a permis de construire un pont entre ses représentations familières et les significations communes. Ses centres d’intérêts parfois envahissants (engloutissement de paquebots, mort de Mozart ou Napoléon…), ainsi mis en valeur, devenaient intéressants, étaient insérés dans une production collective et amenés sur un terrain partageable. Ces travaux d’écriture ont permis de garder une trace de ce vécu et des tous ses efforts. Hyppolite valorisé par le résultat a enregistré toutes les étapes du cheminement de sa production. Aujourd’hui, il n’a plus besoin de négociations pour nous mettre à distance. Il a assez confiance pour ne pas constamment tester le contenant et il entre dans les contenus. Il a un réel plaisir à travailler et j’en veux pour preuve le fait qu’il prend le roman que nous lisons pour chercher une information et qu’il lit seul. Il déchiffre seul les consignes et les énoncés de problèmes en mathématiques. Il n’y arrive pas toujours, il n’est pas encore complètement autonome mais il sait pourquoi et pour qui il le fait. Il a adopté le statut d’élève.

Hyppolite est maintenant un jeune adulte puisqu’il a 18 ans. Le chemin à parcourir est encore long. L’objectif de l’école serait qu’il n’annule pas une nouvelle fois, tous les acquis, en changeant de lieu. En préparant sa sortie, il va falloir viser la possibilité pour lui, de transférer les compétences qu’il a acquises dans le cadre de cette relation et du cadre de cette institution à d’autres contextes.

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