Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

L’Autre, Virtuel?

René FIORI

D’abord trois vignettes.

La première est celle de Sean Barron, jeune sujet autiste, qui devenu adulte, a publié avec sa mère, Judith Barron, un beau témoignage et d’un grand empan clinique : « Moi, l’enfant autiste », qui à l’instar des sous-titre français des films américains est un surprenant décalé du titre original qui est : « there’s a boy in here ».

« Toute répétition m’enchantait. Chaque fois que j’allumais une lumière, je savais ce qui allait se produire. Quand j’appuyais sur l’interrupteur, la lumière s’allumait. J’en éprouvais un merveilleux sentiment de sécurité parce que c’était à chaque fois pareil. A certains endroits, il y avait deux interrupteurs sur la même plaque et c’était mieux J’aimais beaucoup me demander quelle lumière allait obéir au bouton. Même si je le savais d’avance, je prenais un immense plaisir à cet exercice. C’était immuable. Les gens m’horripilaient je ne savais pas à quoi ils servaient, ni ce qu’ils allaient me faire. Ils n’étaient pas toujours pareils, et avec eux, je me sentais moins en sécurité. Ceux là même qui étaient toujours gentils avec moi, changeaient parfois. Pour moi, concernant les gens, rien ne s’ajustait ». (1)

Deuxième vignette, celle de Mme K.

« Je vous téléphone de la poste – je suis très angoissée – Je viens de recevoir ma lettre de licenciement ». C’est ainsi que Mme K s’est annoncée, après avoir trouvé notre adresse sur internet. Je lui propose un rendez-vous le surlendemain. C’est une petite femme d’origine bulgare qui se présente, les traits extrêmement tendus, et embarrassée dans sa marche. Durant notre échange qui dure près de quarante minutes, revient un épisode qu’elle raconte avec une tonalité hors-sens. Mme K était en effet suivie par une neurologue, en qui elle avait pleine confiance et qui lui prescrivait des médicaments. «  Un jour, je suis arrivé et elle m’a dit : vous avez cinq minutes de retard, vous voyez j’ai du monde, pourquoi êtes vous en retard ». Mme K me décrit alors sa réaction : « je lui ai dit : je ne veux pas rentrer. Je n’ai pas voulu lui serrer la main ». Elle m’a dit : «  Mais qu’est ce qui vous arrive? ». Je me fais confirmer par Mme K que ces paroles n’étaient pas agressives. Dans le cours de l’entretien, je demande à revenir sur cet événement en lui demandant ce qui s’est passé pour elle. « J’avais comme des visions, des gens qui passaient à toute allure, comme une foule devant mes yeux ». C’est plus avant dans l’entretien, alors que Mme K précise davantage sa trajectoire, les rapports avec son actuel mari, la chance qu’elle a eu de le rencontrer et aussi de rencontrer des médecins qui ont pu l’aider, qu’elle lâche ceci : « Vous savez, je ne suis pas folle, mais j’entends des voix ». Je lui demande alors ce que lui disent ces voix. « Elles me disent, tu ne réussiras pas tes examens » ou encore «  ne rentres pas dans cette pièce ». Je me fais préciser encore que la souffrance de Mme K n’a rien à voir avec le travail, et lui dit que c’est cela que nous allons travailler : ses voix. Je demande à Mme K de penser à une somme d’argent, combien même modeste, pour la suite de nos rencontres.

Enfin MR X, troisième vignette.

C’est son médecin généraliste qui a orienté, avant l’été, Mr X vers nous. Mr X a attendu plus de deux mois avant de se décider à venir. Dans le cours de l’entretien, il fait état avant l’été d’une grande anxiété que je lui traduis par «  angoisse », terme qu’il reprend : raison pour laquelle ce médecin l’a orienté vers nous. Il ne lui a cependant pas été prescrit de médicament. Mr X vient parce que dans son travail où il exerce comme formateur, il ne sait plus ce que lui demande sa direction. Il n’a aucun retour sur ce qu’il fait, et on lui retire son travail avant qu’il ne soit terminé. Il fait un peu de formation, il est aussi l’un des deux directeurs adjoints de ce centre. Il a aussi quelques difficultés avec ce collègue avec qui il travaille en binôme. S’y ajoute le fait qu’il habite loin de son lieu de travail «  et puis Paris, c’est pas mon truc » ajoute t il. «  Comment cela se traduit il pour vous ? » «  ça se traduit par de grosses fatigues et aussi le moindre événement devient un problème. Avec ma compagne, ça ne va pas très bien non plus ». «  Et puis je n’ai plus de temps pour mes loisirs […] le modélisme ». Je relèverai ce point quand j’entends que piloter des voitures semble avoir une certaine importance dans sa vie. Il se lance dans un récit qui sera ponctué par cette phrase que j’ai entendu comme insolite : «  j’aime rouler et faire rouler », liant ces deux versants. Mr X était pilote. Il était le deuxième pilote automobile le plus jeune de France. Il a commencé à piloter les voitures à 12 ans ½. «  C’était une passion, je profitais de la moindre occasion» dit il. Un jour, à l’examen médical des nodules autour des poumons, ont été détectés. Du coup, il doit arrêter cette activité. Il se fera embaucher comme professeur dans l’Education Nationale, puis dans ce centre de formation privé où il exerce maintenant depuis plusieurs années. Je lui demande si dans sa famille quelqu’un était passionné de voiture. « Mon père pendant la guerre d’Algérie conduisait des camions, mais c’était occasionnellement ». Mr X n’établit pas de rapport avec cela. Se souvient-il de l’événement qui a présidé à la naissance de cette passion ? «  Vous savez, j’étais enfant, c’était chez ma grand-mère, ça remonte à loin, nous étions tout près d’une base militaire et je voyais passer des voitures tous les jours. C’est ça qui m’a donné envie » dit Mr X comme évasivement. «  Vous ne vous souvenez pas d’un événement même infime ». «  J’étais chez ma grand-mère, et un jour je suis rentré à l’intérieur de la base militaire. On m’a mis au volant d’une voiture et là je me suis dit : plus tard, je serai pilote. » Mr X se propose de me rappeler pour fixer un jour plus pratique pour lui. Je retiens cette phrase «  j’aime rouler et j’aime faire rouler », comme l’index d’un point mort concernant le sentiment de la vie. Ce qui l’anime, c’est ou la jouissance du vertige ou de donner animation à un objet inerte. Le couplage des deux, et leur réversibilité dans la phrase conjointe à leur indissociabilité m’oriente plutôt vers une psychose ordinaire. Dans le rapport à son travail, je penche plutôt pour penser que c’est dans l’arrêt de ses loisirs que gît le problème important. Mr X s’est aussi présenté comme quelqu’un qui ne garde pas les choses pour lui et qui les dit, restant dans l’échange. Il me répondra sur ce point que depuis quelque temps, justement, il garde les choses pour lui, car de les dire n’arrangeait pas la situation. De fait il n’y aura pas d’autre entretien.

Nous nous aiderons de ces trois vignettes, si différentes. Au premier abord, ce n’est que très indirectement que les deux dernières ont un rapport avec la technologie numérique.

Mme K du fait de nous avoir trouvé par internet puis nous a contacté via son téléphone portable, et Mr X qui nous contacte aussi avec son portable.

Ce simplissime abord nous permet déjà de poser l’axe suivant, qui nous servira d’analyseur. La technologie du numérique est à la fois un traitement de la communication et un traitement de l’information, écrite, visuelle, ou sonore. Et le terme d’information nous conduit donc vers ce graphe :

Locuteur / émetteur ————————— Locuteur / Récepteur

Il est d’ailleurs la chaîne basique à partir de laquelle Jacques Lacan a constitué son graphe du désir. Ici, c’est en l’état qu’elle nous intéresse, comme discriminant du rapport d’un sujet à l’Autre et donc à l’autre, dans la mesure de part et d’autre se trouvent deux locuteurs.

Que nous le considérions à l’œuvre dans le simple acte de parole, ou que nous y introduisions un médium, tel que le téléphone portable, internet, ou autre, cet axe qui dessine aussi une trajectoire, ne s’en trouve pas pour autant modifié. L’introduction de ces machines dans ce circuit amplifie, d’une certaine manière, le poids, la valeur de l’élément récepteur, qui se révèle un terme à géométrie variable. Et de manière synchrone, l’élément « émetteur », devient lui aussi à géométrie variable. Ils faut bien dire qu’ils le sont, quoiqu’il en soit dans le moindre acte de parole que, sur la fin de son enseignement, Lacan a pu dénommer du terme l’apparole, ou d’une autre manière encore le discourcourant. Ces deux termes n’étant d’ailleurs pas synonymes.

Mme K contacte par un internet et le téléphone, un collectif de psychanalystes et ceci via des signifiants : souffrances, travail, pour un entretien, et parler de ce qui l’encombre. Nous avons ici un plein fonctionnement de la chaîne locuteur/ Emetteur———–locuteur/ récepteur, le registre de la communication y a sa pleine fonction.

Le moteur de cet appel est sa part subjective confrontée à une interférence hallucinatoire, dont le statut hors du monde la gêne, l’isole de l’Autre. Le point d’origine de connexion à Internet est le lieu subjectif, en réaction au symptôme. Internet est un médium pour un sujet en action, actif.

Pour Mr X, c’est aussi le cas. Mais Mr X a aussi un rapport d’un autre type à une autre machine, dans la mesure où il est confronté à ce vide si particulier à la psychose, soit au défaut du « sentiment de la vie », et où cette machine peut faire prothèse par le «  rouler et faire rouler » à cette forclusion.

Le jeune Sean Barron, autiste est lui, absolument déconnecté de l’Autre, se rapportant à un commutateur électrique. Cela lui permet de traiter sa jouissance imaginaire par la jouissance hypnotique de la répétition, d’une répétition sans surprise, qui pour lui est toujours mauvaise surprise, caprice et méchanceté de l’Autre. La satisfaction hypnotique et répétitive y est au premier plan, et on peut songer par exemple ici plus précisément, à tous les jeux où un sujet peut se retrouver seul, à jouer avec une machine.

Les deux types de machine, voiture, commutateur électrique ne sont pas des machines de traitement de la communication et de l’information, à la différence des machines numériques. A propos de ces dernières, et en considérant le vecteur si dessus, ne pourrions nous pas le considérer comme un curseur où, plus on fait pâlir, on déqualifie la fonction récepteur, plus la fonction émetteur quitte elle aussi le registre du locuteur ? Dit autrement, plus la jouissance, l’excès du plaisir pris dans le circuit, propre au locuteur absorbe la dimension de la communication, plus s’évanouit, se dégrade la fonction du récepteur. C’est ce que nous voudrions voir en huit points.

D’abord en abordant la machine numérique, spécialement internet, sous l’angle du circuit, du détour.

Cet immense espace que créent ces multiples logiciels et leur combinaison, où s’origine la création d’internet, se déploie dans le registre du virtuel. S’il y a virtualité, virtuel, cela semble cependant doublé par une actualisation discrète, la mise en fonctionnement d’un détour. Comme dans le cas de l’enfant autiste avec le commutateur, le sujet tire satisfaction de son rapport au circuit, au détour, et peut avoir cette seule satisfaction pour but, avoué ou inavoué, explicite ou implicite, allant jusqu’à annuler le circuit de la communication et l’interlocuteur avec.

Cette possible incidence quant à la libido, au point que s’estompe l’Autre désiré et/ou l’Autre font apparaître la machine et ses réseaux eux-mêmes comme l’Autre le plus réel. Cela n’est possible que du fait de venir à la suite d’une substitution préalable qui s’est opérée. A savoir, ce qu’il y a ici en commun avec le dispositif pavlovien. Pourtant beaucoup de choses les séparent. L’un se présente comme un instrument technique mis à la disposition du sujet et dépendant de son libre choix; cependant que le second est, pour reprendre une formule de Bachelard, entièrement fidèle à une finalité, qui est celle du conditionnement. Mais tous deux, opèrent sur le fait de différer une réponse et/ou une présence réelle.

Dans le dispositif pavlovien, le morceau de viande ne fonctionne pas comme signe, symbole d’amour, ou même d’affection. Cet élément n’a pas la valeur du don, mais celle d’instrumentaliser, de configurer ce qui apparaît comme l’instinct de la faim chez l’animal. La valeur du don est inexistante, annulée par la médiation de l’appareil. C’est la machine, le dispositif lui-même, son automatisme, qui devient l’Autre de l’animal. L’animal a pour ainsi dire incorporé cet automatisme. Le chien a bouffé du mécanisme. De même, le signifiant circulant sur la toile : écrit, image, son, ne mettent en jeu aucun Autre, émanant pour ainsi dire de la machine, que le sujet assimile dans l’usage qu’il en fait. Il assimile la substitution du signifiant numérique au signifiant symbolique. Car ces éléments sont pour ainsi dire jetés sur la toile constituant une scène autonome tant qu’elle ne s’actualise pas dans une rencontre.

Cela nous fait entendre pourquoi Jacques Alain Miller dans l’entretien pour la publication internet Multitudes, « Alerte au tsunami numérique » peut formuler que «  le signifiant numérique n’est pas le signifiant symbolique ».

Le dispositif du conditionnement pavlovien, notons-le, et c’est notre second point, a de plus reconfiguré les réactions de l’organisme animal, qui maintenant salive lorsqu’il entend la sonnerie. Cette incidence sur l’organisme, ne la retrouve t-on pas, mutatis mutandis, avec l’utilisation de l’ordinateur qui peut estomper, faire disparaître même la sensation de la faim, du sommeil, les leurrer. Il leurre aussi, jusqu’à un certain point la solitude et son sentiment d’enfermement. Parce que le virtuel est du réel différé, il peut en effet être perçu comme déjà du réel : une rencontre sur internet par exemple. Ce réel différé ouvre au fait qu’il peut être différé indéfiniment. A ceci se conjoint le fait qu’écrits, images, sons, peuvent apparaître eux mêmes comme des réponses d’un locuteur, alors que ce dernier peut être absent, ou même inexistant (remplacé par un logiciel), au moment où ils sont consultés. Internet ne donne-t-il pas lieu en effet, bien plus souvent, à une dialectique mécanique, sans pour autant qu’il soit doublé d’aucune dialectique subjective ? JA Miller formule en commentant Lacan, le fait que  » La science est [..] un savoir sans dialectique, objectivé, dont le résultat est que le sujet oublie sa subjectivation. » La science comme discours, incluant les objets réalisés de la science, préciserons-nous.

Ce que révèle l’apparition et l’usage de ces dispositifs technologiques c’est, alliée à la plasticité de l’instinct organique, l’élasticité du mental, et ce sera notre troisième point.

Dans l’un et l’autre cas, ils nous montrent une conséquence de l’action sur le mental. Qu’est ce que le mental ? Jacques Lacan, dans son intervention lors de la discussion de l’exposé de Borel «  Le symptôme mental. Valeur et signification » et publié en 1947 dans la revue « L’évolution psychiatrique », écrit ceci : «  A un moment donné, Borel a parlé de « phénomène mental de l’ordre uniquement psychologique ». Ces deux termes ne sont absolument pas synonymes. Souvent le phénomène mental n’a rien à voir avec la subjectivité et il peut être décrit en termes behavioristes. Le phénomène du détour chez le chien est un phénomène absolument mental » (2).

Notre hypothèse est que l’instrument internet, de par sa nature, peut solliciter bien plus le registre du mental, au détriment de la subjectivité, qui est bien sûr présente pour la personne devant internet, mais comme inactivée, suspendue, en mode pause, lorsque l’axe de la communication n’opère plus. Peut on dire ici que plus le registre du mental est mis à contribution dans ce circuit, plus la libido s’y engouffre, et plus se réduit la part de la subjectivité ? Cela nous révèle en tout cas que le champ du mental supporte très bien son prolongement par des automates, et qu’il a des qualités d’ajustement à celles-ci ? Ce que la subjectivité, sa respiration, ne supporte pas, où plutôt, jusqu’à un certain point, une certaine limite qui est propre à chacun.

Quatrième point, que nous nommerons la passion masochiste. Si comme le formule Jacques Alain Miller,  » la jouissance en son fonds est masochiste » et que donc « la seule jouissance pleinement réussie soit celle qui en respecte la disposition, la jouissance de celui qui s’en remet à l’Autre, lui remettant voix et regard » (3), n’en avons nous pas ici une nouvelle modalité offerte par la technologie? Car, ce n’est qu’en apparence que le sujet est actif, quand phénoménologiquement nous le voyons manipuler la machine. Mais la position subjective n’est elle pas en effet, ici celle de s’en remettre à l’Autre, l’Autre du réseau qui, lui, fait circuler et lui fournit voix et regard qui aller jusqu’à intimer, commander le sujet. Cette disposition native de la jouissance chez le sujet, n’est elle pas ce qui nous conduit, dans notre quotidien, le plus souvent à nous laisser commander par la voix et le regard de l’autre, toujours le maître en l’occurrence. Il s’établit ainsi un rapport consubstantiel entre la voix, le regard, et le commandement.

Si l’on prend maintenant la perspective du corps et du mouvement, l’ordinateur et à travers lui les logiciels que nous faisons agir, nous prolongent, ce qui est le cas d’autres appareils plus familiers que sont les automates et les robots tels que : voiture, appareils électroménagers, ou télévision. Ces algorithmes matérialisés prennent en charge le mouvement du corps dans une ou plusieurs de ses fonctions, et en conséquence nous en détachent, le désensibilisent d’une certaine manière, le mettent en apesanteur, ceci d’une manière toute indolore. Ils le font d’autant mieux, que le sujet psychotique, James Joyce (4), par exemple, nous apprend que notre corps, nous ne le sommes pas, mais que nous l’avons. Et que c’est ainsi qu’il peut, à certaines occasions, nous devenir totalement étranger.

Cinquième point, l’usage de l’ordinateur réalise une distanciation d’avec le réel de l’autre, nous soustrayant sa présence en y substituant la duplication de son regard et de sa voix qui nous parviennent à distance, et qui donc estompent les événements de corps dont nous pourrions être en retour le siège, si nous étions en face à face. Dans le film « comédie In the air », Ryan Bingham sillonne les cieux américains et ne touche terre que dans des villes frappées par la crise. Là, pour le compte de directeurs des ressources humaines trop lâches pour affronter les salariés, il procède à des entretiens de licenciement. L’embauche de Nathalie dans l’entreprise change la donne. A peine sortie de l’université, la jeune femme propose à la direction de remplacer les entretiens de licenciement par des téléconférences qui permettront à la firme de faire face à la hausse du baril et donc du kérosène. Une des incidences, latérale dans le film, de ce dispositif est ainsi de mettre à distance la vision de l’horreur qui gagne l’autre, horreur et stupéfaction, perplexité, déclenchées par l’annonce de son licenciement. Ici, ne rejoignons nous pas d’une certaine manière, la question du télédiagnostic psychiatrique, déjà en vigueur dans l’univers carcéral, mais destiné à être étendu à tout patient, ce qui met radicalement le praticien à l’abri de tout  » concernement » pour reprendre ce terme de Lacan.

Sous l’angle du collectif, de la foule maintenant, la foule hypnotisée décrite par Gustave Lebon, et dont la structure a été formalisé par Freud, puis par Lacan dans ses séminaires, comme par exemple « La relation d’objet » ou « le Séminaire XI », « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ». Dans cette agrégation de milliers voire de millions d’individus interconnectés, un registre dégradé de l’idéal y est impliqué, quand il n’est pas simplement annulé. Dans ce dernier cas, le signifiant numérique n’étant relié à l’Idéal du moi ne se pose pas plus en signifiant symbolique, pour revenir à la formulation de JA Miller. La communauté formée sur Facebook réalise un réseau interconnecté par des signifiants multiples qui structurent cette agrégation, tout cela unifié, standardisé par la machine, au lieu vidé de l’Idéal, qui laisse à peine subsister quelques signes d’appartenance. Ceux-ci valent ils pour autant comme traits d’identification ?

Septième point, si l’on considère le dit savoir disponible sur cette banque numérique, cette bibliothèque mondiale, la multiplication des points de vue auxquels on accède instantanément par internet ne noie-t-elle pas l’originalité de l’information, sa valeur singulière, aux deux sens d’unique et d’original. Lorsque l’on voit par exemple, l’accumulation, l’empilement des sites, des images, des messages qui traitent de la question de la Shoah, nous pouvons mesurer leur distance d’avec un film comme celui de Claude Lanzmann. Cela ne nous rend-il pas sensible à la différence entre la communication et l’information, cette dernière requérant un lieu d’émission, un point de vue unique, singulier, subjectivé et subjectivable, qui indique, indexe un locuteur en prise sur un discours et s’adressant à un autre locuteur que le processus de création a prise en compte.

Pour conclure, les algorithmes scientifiques matérialisés en objet, en instrument, nous allègent de la contingence, qui traverse de part en part le versant désirant de la subjectivité. D’une manière générale, toute nécessité, toute articulation se présentant comme nécessaire n’a-t-elle pas cet effet, qu’elle se manifeste par la matérialisation d’une formule mathématique ou par la construction littéraire d’un enchaînement romanesque (5), ou toute autre technique artistique, comme le cinéma par exemple, qui nous transporte, nous entraîne et quelque fois nous enchaîne, dans son univers.

Le monde internet n’est-il pas quant à lui, un monde sans gravité ( au sens newtonien du terme) , celui de l’automatisme, créant un ordre de désir virtuel, doublant le désir réel, c’est à dire nous ouvrant sur un monde toujours à l’horizon, toujours en suspens, indéfiniment en instance de réalisation, pouvant aller jusqu’à absorber le désir réel lui même. C’est alors le double, le masque du désir dévorant le désir, à la mesure de la satisfaction et de l’insatisfaction que le sujet tire de son rapport à sa jouissance, à son désir, et aussi à l’amour. Ainsi la technologie produit-elle de nouveaux objets de transfert et de conditionnement de ces satisfactions ou insatisfactions.

Virtuel : « Qui possède, contient toutes les conditions essentielles à son actualisation. Synonyme : potentiel, en puissance; Antonyme : actuel », trouve-t-on dans le Trésor de la langue française. Oui, entre le sujet et son désir, mais aussi entre lui et sa jouissance, un tiers élément s’est intercalé : le virtuel, créé à partir de la technologie numérique. La technologie numérique est d’abord puissance de conversion en signifiant binaire, de plusieurs modalités de représentation : écriture, voix, image. C’est la rapidité de cette conversion, conjointe à la rapidité de sa transmission, quelle qu’en soit la distance, qui créée ce nouvel espace, cet Autre scène, magique comme l’écrit Claude Lanzmann dans son livre « Le lièvre de Patagonie », hypnotique en tout cas, dans la mesure où il captive la libido plus qu’il ne la mobilise. Cette Autre scène qui, tout en ayant besoin de l’homme pour exister, n’en déploie pas moins une autonomie de fonctionnement. Le virtuel, s’il est suspens de l’actualisation, n’est pas le désir. Alors qu’ils ont tous deux en commun d’être non réalisés : Le virtuel est du côté de la machine, alors que le désir est du côté du sujet. Si le virtuel contient en puissance la nécessité de son actualisation, le désir, lui, est relié à la contingence de sa réalisation. On peut d’un clic actualiser le virtuel, ce qui n’est pas le cas quand il s’agit du désir. Ce qui a lieu c’est la rencontre d’un univers virtuel à des algorithmes, avec le désir d’un sujet conjugué lui à son programme fantasmatique, où peut venir à être agi, comme dans le cas du rapport à tout autre objet, un effacement maximal de la part subjective, laissant se déployer la pulsion, toujours acéphale.

(1) Barron Sean et Judith – Moi, l’enfant autiste– Ed. J’ai lu- 2006, p14

(2) Lacan Jacques, Intervention sur l’exposé de A. Borel « Le symptôme mental. Valeur et signification » en janvier 1946, Groupe de l’évolution psychiatrique, paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule I pages 117 à 122.

(3) Miller J-A, L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique, cours du 23 mai 1997

(4) Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil 2006, p 258 et 259

(5) Hallyn Fernand, Les structures rhétoriques de la science, Paris, Seuil, 2004 -p 164  » le récit constitue, en outre, un artéfact- c’est à dire une construction humaine, l’équivalent discursif d’une machine, d’un automate ».

%d blogueurs aiment cette page :