Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Le numérique à corps perdu Un bloc-notes vraiment magique ?

Kevin POEZEVERA

Afin de m’inscrire dans la continuité de l’intervention de Dario, et d’introduire à la discussion nos invités du soir, je partirais du sous titre pour remonter vers le titre. Je voudrais d’abord revenir sur ce « corps perdu » avant que l’on en vienne à l’objet qui nous réunit ce soir à savoir le numérique.

Dario Morales vient d’évoquer les Hikikomori japonais, illustration paradigmatique d’une certaine clinique du naufrage, que donnent à voir certains sujets, rescapés sans doute mais isolés tout de même, plongé dans le sentiment océanique que peut leur offrir le numérique et Internet. Le Japon et sa, je te cite, civilisation « très marquée par la culture du père » peut nous sembler bien loin, bien exotique. Pourtant la rencontre d’individus confinés chez eux (Hikikomori signifie « confiner ») est loin d’être absente de notre pratique clinique contemporaine, on les appelle souvent du nom bien moins fleurit de « phobiques scolaires ou sociaux ». Le phénomène a peut-être été repéré au Japon dans un premier temps mais il serait injuste de diagnostiquer une sorte de « japonéïsation » de notre civilisation lorsque l’on rencontre ici des sujets confrontés à une impossibilité radicale de sortir de leur chambre… Il suffit en effet de relire Kafka pour finir de se convaincre que ce schéma qui met en scène une réclusion du sujet, souvent masculin et jeune adulte, n’est pas une contamination d’un modèle structurel étranger mais était déjà au cœur d’un certain discours social il y a bientôt un siècle.

Nous tenterons d’esquisser ici une certaine préhension des opérateurs qui d’ici jusqu’au Japon emmurent les corps, au travers d’une lecture de ce texte génial qu’est la Métamorphose. D’une séquestration du sujet comme réponse singulière aux altérations du corps a l’adolescence. Nous verrons, et ce sera là le troisième terme de cet exposé, quels sont les enjeux du travail de nomination pour le sujet métamorphosé, d’un bout à l’autre de l’éventail, soit d’une identification plus ou moins heureuse au signifiant paternel jusqu’à « l’incorporation » mortifère d’un bout de réel que donne à voir le cas Grégoire Samsa.

Du corps il est massivement question dans la nouvelle de Kafka. Il y a certes un corps perdu mais il y a surtout un corps découvert au réveil, au terme d’une nuit fiévreuse et agitée de rêves dont on ne peut que supposer la nature. Un corps autre, monstrueux. C’est une métamorphose, un changement radical de forme et non pas une transformation, dans laquelle on peut toujours reconnaître certains traits certes altérés mais identifiables. C’est cette fiabilité de l’identité qui est remise en question dans le réveil de Grégoire Samsa en cloporte. Certes le névrosé ne se reconnaît que difficilement dans la glace le matin, il se dit à chaque fois qu’il a une sale tête et il fera tout avant de sortir pour coller au mieux avec l’image qu’il pense être la sienne. Il se lave, se coiffe, s’habille, se maquille jusqu’à pouvoir dire : « ça c’est moi ! » et pouvoir alors sortir et se présenter au monde. Mais pour Grégoire la perte est trop radicale, essaye t’il de parler que sa voix ne laisse place qu’a un « piaulement douloureux, impossible à réprimé, qui semble sortir du tréfonds de son être », ce n’est plus « celle d’un homme »… Bientôt toute la famille aura été confrontée sur le pas de la porte à l’horreur du corps de Grégoire. Cette scène de violence et d effondrement se déroule dans un silence lourd de conséquence.

Plus jamais Grégoire ne sera nommé, il songe : « les deux mois de vie monotone au cours desquels personne ne lui avait adressé la parole avaient dû lui troubler le cerveau. »

Le jeune homme finira par mourir, asséché, flétri, mais surtout rongé de l’intérieur. Car à défaut de le nommer, à défaut d’un signifiant pour le sujet, le père a jeté des pommes au monstre. « Ces petites boules roulaient partout sur le plancher et se cognaient entre elles ; on eût dit des billes électrisées », on est loin d’une chaîne de signifiants bien enfilés, à la collier de perle. Une pomme finit par l’atteindre et vient se loger profondément dans la substance molle de son dos. A défaut d’un signifiant qui opère le collapsus du sujet, il lui projette le fruit défendu, l’objet de la faute primitive au fondement du savoir, du langage et de l’hominisation. Malgré quelques efforts pour l’intégrer encore dans la famille, même sa sœur aimante finira par dire : « Je ne veux pas prononcer le nom de mon frère en parlant du monstre qu’il y a ici, je vous dirais donc simplement : il faut chercher à nous débarrasser de ça ». Ces mots finissent de vider Grégoire de ses affects, « il ne souffrait déjà presque plus de la pomme pourrie incrustée dans son dos ni de l’inflammation des parties environnantes ». Au petit matin, il est mort.

Ce qu’il est important de prendre en compte c’est le fait que malgré les difficultés que lui pose ce nouveau corps, Grégoire ne s’effondre pas dans un premier temps, il déploie au contraire de larges efforts pour se lever, ouvrir sa porte. Certes son corps n’est plus le même mais il montre une grande volonté à faire avec, à rejoindre tout le même son poste et se sent « réintégré dans la communauté humaine » au moment où l’on lui appelle un médecin. Le drame subjectif intervient plus tard, lorsque confronté à la vu de son corps repoussant prévaut le défaut de nomination de la part de l’Autre, cette pomme pourrie, bout de réel non vectorisé par un père symboligène, qui le rongera de l’intérieur.

Pour retrouver nos Hikikomori psychotiques ou nos Faux-biques, qui se réfugient majoritairement dans le virtuel proposé par l’outil numérique, je pointerais simplement que lorsque sa mère et sa sœur s’emploient à vider l’antre de Grégoire de ses meubles devenus inutiles, ce dernier déploie une grande énergie à sauver une illustration de femme découpée dans un magasine, encadrée par ses soins et placardée au mur. Il grimpe sur le mur et recouvre complètement l’image en plaquant son ventre contre la petite vitre que l’on nous dit être délicieusement rafraîchissante.

Si l’on a pu, à partir de cette vignette littéraire, entrevoir les effets possibles d’un défaut de nomination du sujet par l’Autre, notamment à la puberté quand le corps peut perdre le sujet en route, il nous faudra maintenant tenter de cerner l’attachement de tels sujets au numérique. Qu’est ce qu’ils peuvent bien y trouver ?

Freud jamais avare de métaphores (et l’on a mieux compris pourquoi par la suite avec Lacan), a proposé en 1925 un petit texte intitulé « note sur le Bloc-notes magique ». Il y écrit ceci : « Tous les appareils auxiliaires inventés pour améliorer ou renforcer nos fonctions sensorielles sont construites comme l’organe sensoriel lui-même ou des parties de celui-ci » et il donne l’exemple des lunettes, des appareils photographiques et des cornets acoustiques. Pour ce qui est de la mémoire et de notre appareil psychique il signale pourtant une difficulté à créer un tel appareil auxiliaire et analogique. Il propose pourtant l’étude d’un Bloc-notes magique qui semble s’en approcher : On y écrit avec un stylet qui en glissant sur un premier feuillet pare-excitation met en contact un deuxième feuillet avec une plaque de cire au fond, faisant apparaître le tracé. L’astuce consiste dans le fait que l’on puisse ensuite rompre ce contact en soulevant la feuille et donc en faisant disparaître l’écriture. Ce qui distingue ce procédé d’un simple tableau que l’on peut nettoyer et donc le rapproche du fonctionnement de l’appareil mnésique de la métapsychologie freudienne, c’est la présence de cette plaque de cire qui garde inscrits sur sa surface tous les messages qui y ont été déposé. Il suffit dit Freud de manipuler cette plaque, et de trouver le bon éclairage pour y retrouver les messages refoulés du premier feuillet ! Voilà une belle métaphore de l’inconscient que ne renierait pas Lacan, on imagine une sorte de pierre de rosette, une planche de mots mêlés dans lequel on peut composer une infinité de signifiants selon la position que prendra le sujet par rapport à cette surface. Mais « il faut bien qu’en un point cesse l’analogie entre un appareil auxiliaire de ce genre et l’organe prototype. Il est vrai également que le bloc-notes magique ne peut pas « reproduire » de l’intérieur l’écriture une fois qu’elle est effacée ». Pas de lapsus, de rêves, de symptômes avec le bloc-notes pas si magique de 1925.

Mais alors qu’en est t’il du numérique ? Si c’est un appareil auxiliaire, il est donc lui aussi construit comme l’organe qu’il vient suppléer. L’inconscient est structuré comme un langage, tout comme l’est le numérique et internet. Un site web, les informations qu’il contient, les images qui le structure, c’est sous tendu par une suite de lignes de codes, un langage numérique qui structure la texture, la couleur, la forme des images du net. Parmi les apories lacaniennes il y en a une qui dit « qu’il n’y a pas de métalangage », c’est-à-dire que dans une prise en considération anthropologique de la dimension de l’inconscient, un signifiant est pris comme tel même si c’est un mot utilisé dans une fonction d’autonyme ou d’homonyme. D’où les prescriptions du nom de dieu ou des noms des morts, car « le mot c’est la mort sans en avoir l’R ».

Voilà ce qui fait d’Internet un vrai bloc-notes magique, mais aussi un beau pharmakon, outil merveilleux pour les uns et ravageant pour les autres. Internet fonctionne comme l’inconscient, à l’instar du calepin freudien les signifiants peuvent ressortir, sauter aux yeux du sujet. Je pense au père d’un de mes patients adolescent qui avait attrapé son fils sur un site pornographique mais qui expliquait qu’il avait voulu une fois acheter des accessoires pour sa petite chatte et avait été très surprit de ne tomber sur des sites de vente de sex-toys ..! Si pour un sujet névrosé Internet peut offrir un certain jeu symptomatique, c’est-à-dire un champs régit par la métaphore, pour les sujets psychotiques, de ceux à qui l’on a pu refuser une certaine nomination, la toile numérique peut être un piège tenace, où le sujet peut s’engluer dans une quête sans fin, métonymique, d’un signifiant qui se dérobe toujours.

Pour conclure je pense à la toile le fils de l’homme de Magritte, ce type avec une pomme à la place du visage. Une pomme qu’on nous fait entrer dans le crâne peut sans doute un temps venir suppléer au défaut d’un nom venant du père, en effet cette blessure reste pour Grégoire « le souvenir palpable » d’une rencontre avec un père qui a reprit ses galons, et « semble avoir rappelé au père lui même que son fils, malgré sa triste métamorphose, n’en demeurait pas moins un membre de la famille »… Mais très vite on comprend qu’il y a un ver dans le fruit, cette pomme réelle n’est que l’ombre virtuelle d’un signifiant opérant, elle ne permet pas au sujet de métaboliser sa métamorphose, de faire avec l’altérité de son corps. Ou quand le fils de l’homme n’est qu’un pauvre pommé.

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