Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Mme H – 39eme soirée – Un cas de Freud : la femme aux épingles

SC affiche 39 22

René Fiori

En traitement chez Freud de 1908 à 1914, celui-ci n’a jamais nommé cette patiente dans ses textes. Seule une lettre à Ludwig Binswanger, mentionne deux textes dont elle est le centre (1) en la dénommant Mme Gi. Les recherches, dont on peut lire le résultat dans le livre de Mme Ilse Gurbrich-Simitis Freud, retour aux manuscrits, nous permet d’y ajouter un troisième texte : Psychanalyse et Télépathie.

A partir des traits discriminants, qui sont autant d’estampilles de ce cas, et qui apparaissent dans ce premier corpus, il est alors possible de localiser dans d’autres écrits de Freud les vignettes cliniques qui concernent Mme H. : On bat un enfant, Rêve et occultisme, Totem et tabou, Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves, sur les transpositions de pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal, Inhibition, symptôme et angoisse, L’homme aux rats, deux mensonges d’enfant, Rêve et occultisme. Et sur le plan théorique, tout ce qui relève du stade dit sadique-anal touche également à ce cas. Viennent s’ajouter certaines séances du Mercredi soir, de ce qui deviendra la Société Psychanalytique de Vienne, ainsi que différentes autres lettres dans les correspondances de Freud avec les psychanalystes de l’époque.

Ce cas clinique fut donc un fond essentiel, de 1908 à 1932, pour l’élaboration théorique de Freud. Citons : le fantasme, le mensonge comme symptôme et l’identification, la féminité et la maternité, la place de l’enfant pour la mère, le tabou de la mort, le stade sadique-anal, le choix de la névrose, la réaction thérapeutique négative, la télépathie et, d’une certaine façon l’humeur dans sa relation au moi.

Un Idéal-du-moi absolu

C’est à l’annonce par son mari qu’ils ne pourront pas avoir d’enfants, du fait d’une azoospermie, que Mme H. s’effondre, effondrement (2) qui a été par un autre biais aussi une déflagration. Se forme en elle des voeux de mort inconscients à l’égard de celui-ci. Ceux-ci nous induiraient à penser – et certaines formules de Freud sur ce cas nous conduisent dans ce sens- qu’être femme pour Mme H. équivalait entièrement à être mère. Ces voeux de mort sont objet de refoulement de sa part, elle ne peut donc se les formuler, ni les formuler aux autres, et à plus forte raison les mettre en oeuvre, par exemple en quittant son mari. Il y a à ce sujet une lettre fort indicative de 1911, où Freud rapporte à Ferenczi un fragment de séance. (Lire la séance/cf. notes) Pourquoi ce refoulement ? C’est que son mari a une fonction essentielle, ce pourquoi elle l’a épousé. Beaucoup plus âgé qu’elle, riche, ce cousin de la branche familiale maternelle permet de soutenir le père, piètre commerçant, et de subvenir aux besoins de la famille parentale toute entière. « Elle veut aider son père comme Jeanne d’Arc », écrit Freud à Binswanger en 1915. L’Idéal-du-moi de Mme H. est absolument placé dans cette mission. C’est pourquoi le sujet se sent en faute au regard de cet Idéal-du-moi dont elle est pour ainsi dire rejetée, du fait de ces voeux inconscients. Même si elle n’a pas réalisé ces « tentations », comme les appelle Freud, leur virtualité est néanmoins subjectivée, et vis à vis de son éthique attachée à cet Idéal-du-moi, Mme H. se sent coupable. C’est là une des modalités de la culpabilité inconsciente que Freud a abordé dans sa seconde topique. Pour reprendre la formule de Deuil et mélancolie, on pourrait dire que l’ombre de l’objet, ici le mari inconsciemment haï, est tombée sur le moi. C’est à la fin du mois d’octobre 1908, après un parcours d’une dizaine d’années dans des cliniques aux thérapies variées, que Mme H. arrive chez Freud, adressée par Jung. Il y a donc en quelque sorte deux absolus entre lesquels Mme H. se sent prise en étau. Le premier est l’équivalence : être femme, c’est être mère, même être mère virtuelle, que cette virtualité ne soit pas démentie.

La satisfaction éprouvée dans l’actualité, par Mme H. et qui a tant étonné Freud, lorsqu’elle lui raconte en 1911 la prédiction de la voyante d’une dizaine d’année auparavant, selon laquelle elle aurait plus tard 2 enfants, et alors que cette prédiction n’a plus aucune chance de se réaliser en dit assez selon nous sur cette équivalence.

Le second : sauver le père, comme Jeanne d’Arc, c’est à dire selon une modalité particulière qui ne consonne pas spécialement avec celle de la névrose.
Ayant pris l’axe de la névrose obsessionnelle3, soutenu par l’hypothèse oedipienne :  » Toute son enfance avait été dominée par le désir trois fois déçu d’avoir un enfant de son père »(4), la fenêtre sur la mélancolie est restée fermée pour l’analyste. Freud n’aura cependant de cesse de soutenir Mme H., restant en contact avec elle jusqu’à la fin de ses jours, par l’entremise de Binswanger qui l’avait admise dans sa clinique.

Pour revenir sur ces deux absolus qui déterminent l’Idéal du Moi de la patiente, on peut avancer l’hypothèse que le nom d’épouse de la patiente, Hirschfeld pourrait être le nom de son symptôme mélancolique, dans la mesure où ce nom qu’elle endosse à son mariage, est aussi le nom de jeune fille de sa mère, qui elle une fois mariée s’était appelée du nom de son mari : Cohen Hirschfeld serait ainsi le nom d’une rencontre virtuelle et imaginairement possible pour le sujet avec le père.

La mélancolie, fond de la réaction thérapeutique négative

Voilà une femme qui attache sa chemise de nuit aux draps de son lit avec des épingles à nourrice, parce qu’elle a l’idée qu’elle est impure, et qu’elle ne veut pas contaminer l’autre. Par ailleurs, elle se fait aussi veiller par une garde-malade, jour et nuit sans discontinuer, afin qu’on puisse l’assurer qu’elle n’a commis aucun acte criminel durant un moment d’inattention

ou pendant la nuit, ce que nous rapporte le texte de Freud Un rêve utilisé comme preuve.(5) Voilà aussi une femme qui met en oeuvre d’imposants lavages de son corps qui durent plusieurs heures, pour traquer la saleté dans la moindre de ses parties, à l’aide de ses infirmières auxquelles elle demande de nommer chaque partie nettoyée, ainsi que nous le relatent les notes de son dossier médical(6). Ces notes, qui nous rapportent aussi qu’elle se plaint constamment de ne pas pouvoir passer à l’acte suicidaire.

Enfin, c’est le terme d’abjection qui vient à la patiente, lorsque qu’elle parle à Freud des événements passés et des reproches qu’elle se fait, par exemple à propos de ce mensonge d’enfant(7).
Freud a reçu cette patiente en analyse de 1908 à 1914, à raison de six jours par semaine, comme pour tous ses autres patients, comme on peut le présumer. Puis en 1915, Mme H. prend contact avec le docteur Ludwig Binswanger pour négocier avec lui un séjour dans la clinique psychiatrique de Bellevue qu’il dirige en Suisse à Kreuzlingen, sur les bords du lac de Constance. Elle y séjournera à quatre reprises. Mme H. s’éteint le 8 avril 1938 à Montreux en Suisse(8) à l’âge de 64 ans d’une occlusion intestinale, survenue du fait d’avoir refusé quelque soin que ce soit pour ses problèmes de foie et de vésicule biliaire. C’est à cette patiente, entre autre, que pensera Freud lorsqu’il écrira ses textes sur la réaction thérapeutique négative(9).

Quoi dire de la cure de Mme Gi avec Freud, au vu de ce tableau ?

La mauvaiseté du corps traquée par les lavages incessants, la surveillance continuelle pour pouvoir contrer cette méchanceté que lui impute cet Autre délétère, l’épinglage des vêtements pour neutraliser la transmission de l’impureté que le sujet ressent comme consubstantielle à son corps, et moralement la position d’abjection du sujet vis à vis de lui-même, tout cela quand même avoir été présent de bout en bout. L’Autre auquel a à faire le sujet est un autre pour ainsi dire multifocal : Mme H. est assiégée par la mauvaiseté, la méchanceté, l’impureté que cet Autre surmoïque lui renvoie. Le sujet chancelle, vacille, au bord du passage à l’acte, ce qui est manifeste dans le dossier médical, sans qu’il puisse néanmoins franchir le pas. Aussi le désir de faire pièce à l’initiative » de cet Autre malfaisant, n’a pu continuer à opérer que sur cette marge où une respiration subjective est encore possible, et pour laquelle l’espace de parole et de transfert ouvert par Freud n’aura pas compté pour rien, « initiative », terme que nous reprenons de Lacan à propos du délire : « le délire commence à partir du moment où l’initiative vient d’un Autre avec un A majuscule »(10) dit-il dans le Séminaire III.

Il y a encore beaucoup de choses à explorer concernant ce cas.

– Premièrement reconsidérer, au prisme de la structure mélancolique11, c’est à dire à nouveaux frais, les différents points que Freud a abordé concernant ce cas : le mensonge comme symptôme dans sa relation à l’identification, la pulsion de mort, le fantasme, le rituel dit obsessionnel etc.

– En second lieu, aborder pour ainsi dire l’épaisseur psychiatrique du cas : à l’aune des diverses formulations : Falret, Philippe Pinel, Etienne Esquirol, Jules Cottard, Georges Dumas, Gaëtan Gatian de Clérambault, Henri Ey et les psychiatres qui ont débattu au cours des soirées de l’Evolution psychiatrique dont Jacques Lacan, Emile Kraepelin, Ludwig Binswanger, Hubert Tellenbach, Freud, en incluant son débat avec Karl Abraham sur cette problématique.

Dans ce registre psychiatrique la position suicidaire de Mme Gi, qui est plus apparente dans le dossier médical, relèverait certainement de cette douleur d’exister face à une vie qui semble éternelle au regard du désir « tari » éternité dont Lacan parle dans ses Ecrits concernant le sujet mélancolique ?

Et aussi bien revenir sur la rupture épistémologique et clinique, quant à la mélancolie – rupture soulignée dans le recueil paru dans la collection Bouquins et intitulé Mélancolies par Yves Hersant sous-titre : de l’antiquité au XXIème siècle que constitue le texte de Freud Deuil et Mélancolie qui évolue entre quatre positions subjectives.

* le sujet confronté à la mort d’un proche,
* Une seconde position subjective où le sujet, lui-même déjà mort, est sur le bord de s’éjecter du monde, soit la mélancolie,
* Une troisième qui serait celui de la dé-pression névrotique et qui est présentée dans la continuité avec la seconde,
* Enfin une quatrième position où le sujet est comme hors-jeu de l’existence et du désir sur le mode obsessionnel, c’est à dire d’une certaine façon, mort à son désir.

– Enfin il resterait à élaborer la question de la mélancolie selon la conceptualisation psychanalytique. Et là nous avons les pépites laissées par Jacques Lacan, qui si elles se localisent quelque fois dans une ou deux lignes dans certains séminaires, sont néanmoins décisives quant à construire cette entité clinique dans ce nouvel abord (L’éthique de la psychanalyse, Le transfert, L’angoisse.). Rappelons par exemple que c’est dans le séminaire Le transfert que Lacan parle de la mélancolie comme d’un « tarissement » qui touche  » le sentiment le plus fondamental, celui qui vous attache à la vie »(12), que dans Séminaire l’angoisse, il reformule la célèbre phrase de Freud en posant que c’est l’ombre de l’objet a qui tombe sur le moi »(13)

– Quatrièmement en revenant sur la spécificité du cas de Mme H. lui-même. L’omniprésence du thème de l’enfant mort, depuis le phénomène élémentaire de l’adolescence, jusqu’aux craintes d’avoir écrasé un enfant sous les roues de la voiture, en passant par le signifiant « épingle à nourrice », relevé dans notre groupe de travail.

1 La disposition à la névrose obsessionnelle et Un rêve utilisé comme preuve
2 En allemand « Zusammenbruch » , voir Freud S. « Psychanalyse et télépathie, RIP II, Paris, Puf, 1985.3 FREUD S., « La disposition à la névrose obsessionnelle », Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, 1971
4 FREUD S. « Psychanalyse et télépathie », Résultats, idées, problèmes II, Paris, Puf, 1985, p 17

5 FREUD S., « Un rêve utilisé comme preuve », Névrose, psychose et perversion, op cit
6 Archives Binswanger – Fiori R., Martin J., traduction et édition – Radio-a ® www.radio-a.com
7 FREUD S., « Deux mensonges d’enfants « , Névrose, psychose et perversion, op cit
8 Annonce du décès dans la Neue Zürcher Zeitung – 09-04-1938 de Montreux et lettre de Mme Lina Block au Dr Ludwig Binswanger
du 24 avril 1938 – (inédit) Mme Lina Block fut l’infirmière de Mme H et de son mari à cette période-
9 BINSWANGER L., Analyse existentielle et psychanalyse freudienne, Paris, Gallimard, 1996 pp 172 et 326
10 LACAN J. Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p 218.
11 Voir à ce sujet l’article: FIORI R., « La sixième analyse de Freud », Nouvelle revue de psychanalyse N°69 – Septembre 2008- Revue de l’Ecole de la Cause Freudienne
12 LACAN J., Le séminaire, Livre VII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p 458.
13 LACAN J, Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p 387-388.
En y incluant le thème à tonalité persécutrice d’avoir peur des éclats de verre cachés dans la nourriture.
Et les phénomènes hypocondriaques présents dans le dossier médical et également abordés dans notre groupe de travail.
Enfin il y a aussi l’intérêt historique du cas de Mme h, qui fut à l’origine du surgissement de la dissension entre Freud et Jung. C’est en guise de réponse à ce dernier, que Freud présenta ce cas au congrès de Munich le 7 septembre 1913 sous le titre :  » Sur le problème du choix de la névrose ».

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