Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Compter ou conter ? 2e Après Midi de l’atelier « psychologues à l’oeuvre » – La clinique de la rencontre

AME APO 16.06.2012 VisuelCompter ou conter ?
Rencontre avec Emmanuel G. jeune adulte psychotique en HDJ
Marie POPELIN
Le titre de cet après-midi est « La clinique de la rencontre : Le jeune psychologue invente son métier ». J’ai envie de dire « des rencontres » inconscientes, dans leurs singularités où le métier est comme un métier à tisser, du lien, fil à fil, où l’ouvrage est à remettre cent fois sur le métier… « Les premiers pas » (titre de la table ronde) c’est s’orienter grâce au vecteur du désir, parfois mis à mal dans la rencontre avec les violences (de l’institution, des psychoses et la notre). Invention et premier pas pour les jeunes mais quelle que soit l’expérience n’est-ce pas toujours le cas ?

Le cadre institutionnel et la création de ma place.

Je travaille, depuis un an et demi, en psychiatrie dans un Hôpital de Jour pour adultes, à Saint Rémy de Provence, à 30%. C’est mon premier poste de psychologue. La commande hiérarchique était la suivante : 10% de présence de psychologue en HDJ et 20% affectés au CMP pour la raison explicite qu’il y est possible de comptabiliser les actes ; les entretiens en HDJ ne (je cite) « comptant pas ». Est-ce à dire pas de place pour un « reste » ? J’ai soutenu qu’une certaine vacuité dans des espaces informels peut par un « être-là » qui propose une offre de parole faire émerger ou non une demande. Le psychologue incarné en tant que corps présent crée une adresse. J’ai pu m’appuyer sur les collègues psychologues du secteur et sur l’équipe de l’HDJ (médecin référent et infirmiers). Ainsi grâce au collectif, fruit de l’histoire singulière de ce lieu et du désir des uns et des autres, il a été possible de soutenir une approche clinique du soin malgré le discours gestionnaire.

Brève anamnèse

C’est donc en circulant de façon informelle dans les couloirs que j’ai rencontré un patient que je nomme Emmanuel, en référence à « la bonne nouvelle » ; l’histoire qui suit éclairera ce choix. Par ailleurs, c’est un prénom équivoque quant à la sexuation.
Ce jeune homme d’une trentaine d’années vit chez ses parents. Il est le deuxième d’une fratrie. Il est pris en charge en psychiatrie depuis quatre ans environ. Il est mutique et semble évanescent, comme s’il n’avait pas de corps et flottait comme un fantôme dans l’institution. D’ailleurs il dessine des têtes ce qui interroge sur l’image du corps et la place de la tête. Il a été scolarisé jusqu’au bac puis a commencé des études de lettres que je suis tentée d’écrire « l’être ». Très vite, à l’université cela n’a plus été possible pour lui et il s’est replié. Il a alors été hospitalisé en HDT plusieurs mois en service fermé et un moment en chambre d’isolement. Deux membres de l’équipe, Emilie Rouzaud et Francis Pujol, qui incarnent une mémoire du service, m’ont informée des débuts de sa PEC sur l’HDJ : il s’asseyait, le regard fuyant, et ne bougeait plus, « il dégageait quelque chose du néant ». Puis il s’est mis à faire des tours. Ensuite, il a frappé dans les portes et les murs. Il était sale, toujours habillé pareil. Il ne disait bonjour à personne. Il a mis un an pour se tenir sur le seuil d’une porte et répondre bonjour quand quelqu’un le saluait. Ses parents ont dit que déjà petit il avait des comportements étranges. Par exemple, il se mettait nu à leur pied en boule à côté du chat, quand ils regardaient la télé. Je pense qu’il n’était pas comme un chat mais qu’il était « Le » chat (L majuscule). Accéder à une place d’humain est très complexe. Il est identifié à un animal familier.

Un squiggle

Après quelques échanges prudents, chaque lundi pendant plusieurs semaines, il me demande si on peut aller dans un bureau plutôt que de parler dans le couloir. Emmanuel ne prononce pas un mot, répond à mes questions de façon laconique, désire cependant poursuivre l’entretien. Je me sens presque persécutante et je n’y comprends rien. Ce mutisme m’interroge sur un possible versant autistique.
Devant mes difficultés et les siennes, je lui propose un squiggle à partir duquel nous inventons une histoire. La mise en place de ce dispositif a été difficile pour moi ; pour lui c’est sur un autre versant. D’emblée je m’appuie sur l’image. Le premier trait qu’il inscrit dans la première séance lors de ce squiggle n’est-ce pas une ébauche d’inscription ? Comme le dit un autre patient « le premier trait est difficile, après les autres suivent ». Pour lui aussi : les premiers pas ?
Ensuite, nous avons ensemble créé une bande dessinée, qu’il a transformée en « conte » (À noter, j’anime avec deux infirmières, Emilie et Patricia, un atelier conte dans cet HDJ, atelier auquel il ne participe pas, bien que l’évolution de ce travail en séance avec lui peut être entendu comme une façon, dans le transfert, d’y prendre une place). Il apporte le signifiant « conte » et quitte le signifiant « BD » que j’avais amené. Il s’en dégage. D’après le petit Larousse un conte, est un récit d’aventures imaginaires tandis qu’une bande dessinée est une histoire racontée en une série de dessins. Ce travail a duré un an. L’histoire s’est créée à partir de mes questions qui orientaient le récit et de ses réponses que je notais soigneusement me faisant son scribe.
J’ai résumé pour vous cette histoire pour ne pas livrer le matériel clinique tel que.

La construction du délire ou sa façon d’utiliser le symbolique?

« Un bébé américain part sur une autre planète. Le but est de trouver de l’eau, enjeu international à venir et répondre à la question : « y a-t-il de la vie là-bas ? ». Ses parents sont des scientifiques et restent sur terre. Le bébé grandit. Le vaisseau dont le nom est nanny le nourrit en absorbant des particules solaires et en les transformant de façon à nourrir le bébé. Il grandit. Il est seul et communique par écrans. Il parle anglais. Il se nomme Igor. Il a une particularité : il est anormalement intelligent.
Un jour le vaisseau se pose sur une base. Le héros va au supermarché pour acheter des bottes assorties à son costume taillé dans le drapeau américain. Il trouve une botte mais l’autre est prise par une jeune femme, Stella Moon. Ils se regardent et reconnaissent chacun en l’autre le même regard d’intelligence, rare et qui crée des neurones. Ils se comprennent. Ils partent ensemble.
Ils ont un enfant et un chat. L’enfant se shoote avec des particules solaires parce qu’il est tout seul, pour combler son manque relationnel.
Ils arrivent sur la planète. Là vivent des hommes-singes qui sont restés des enfants, ce sont des bambins singes soit des banbinges ou en anglais des monky kids ou des monkids. Ils sont gentils et il n’y a jamais de conflit. Ils sont très intelligents. Tout est gratuit. Il n’y a pas besoin de lois. C’est une anarchie naturelle, génétique, donc pas culturelle, artificielle, remplaçable. Ils n’y sont pour rien. Ca ne peut pas se perdre. Leur langue est une musique et elle n’a pas de sens ils se comprennent par la musique des mots. Leur langue est sacrée. Les lieux de culte sont des salles de concert. Ils célèbrent l’origine de la langue, très ancienne, basée sur les mathématiques. Le monde est né en même temps que leur langue. Un prophète, Monsieur Do-Ré a écrit un chef d’œuvre : la comédie bambinge. Il y a des statues de lui et des photos. Il est étudié et il y a un culte de sa personnalité. Ils vivent dans des arbres-villes et dans des maisons fruits, avec sept branches pour la perfection. Un s’appelle le Do-Ré Tree.
Il y a un bambinge à part, un ermite qui accueille Igor. Il s’appelle « Herr Mit : Monsieur Avec ».
Le héro est tellement conquis qu’il décide de rester là et d’abandonner la mission que ses parents lui ont confiée : coloniser la planète. Son fils devient un prophète-compositeur et des photos de lui sont dans les écoles ».

Hypothèses concernant sa position subjective

A partir de cette histoire je vais maintenant vous exposer certaines de mes hypothèses théoriques et des questions qui ont émergé.
«Il n’y a pas de lois », pas de Nom-du-père en tant que fonction symbolique. Il fait un avec la mère. Il tente une séparation par cette histoire : sur une autre planète. Il y fonde une famille avec un enfant et un chat, répétition de sa famille. Ce patient évoque quelque chose de l’état primordial. Le conflit est insupportable en tant qu’il suppose de la différence et de la subjectivité. Dans ce monde idéalisé tout le monde est gentil. Il a tenté d’introduire des personnages méchants : des tortues qui dévorent, « le pendant maléfique des banbinges » ; mais finalement il s’est ravisé. Cela m’a semblé par le clivage bon/méchant être une tentative d’élaboration, un pas de côté mais il n’en est pas là. Par ailleurs, le thème de la dévoration est très présent chez lui. Les personnages qu’il a dessinés sourient toujours et il ne « dessine pas les dents car cela fait peur ». Les angoisses archaïques chez ce sujet sont prégnantes.
Il n’y a pas besoin de se parler avec ce que la parole implique de division. « Ils se comprennent » avec l’équivoque du mot comprendre : prendre avec. La rencontre des « regards-intelligents » m’évoque ce que D. Winnicott a pu écrire sur les échanges de regard entre la mère et son bébé. Ici, les personnages se reconnaissent et par là nous indique que ce sujet construit dans le champ du spéculaire. L’instant de voir et le temps pour comprendre (en référence aux trois temps logique de Lacan) semblent se condenser. Je le cite : « le regard-intelligent est quelque chose que les stars (Stella Moon) ont et qui rend intelligent car il crée des neurones». Par ce néosémanthème, il construit un système auto-bouclé d’auto engendrement. Cela ne souffre pas de question. C’est un point de certitude et il m’explique ce qu’il sait. Le savoir est de son côté. C’est une tête ?
La langue ici est un bain sonore, une musique, qui m’évoque la lalangue de Lacan, cette langue qui échappe au sens, chargée de réel, c’est-à-dire sur son versant du signe. Le mot est-il le meurtre de la chose ? Emmanuel par l’invention de cette histoire peut faire de sa lalangue une langue partageable qui peut s’inscrire dans le social. En effet, elle est « sacrée » donc commune. Son mutisme au début de nos rencontres a pu être dépassé grâce au dessin, représentation graphique. Je note qu’il y a un déplacement dans son histoire : de la protection par le mutisme à la suppléance par l’imaginaire ? Il aurait besoin de l’autre de l’adresse à partir duquel il forge pour créer des signifiants, concilier sa lalangue avec le lien social, s’ancrer : il se pose sur la planète et choisit de s’y installer. Sont-ce des équivalents de points de capiton ? Je suis l’accusé de réception qui authentifie cette histoire. Suis-je autre pour lui ?
Les éléments vont par paire et cela donne naissance à des néologismes tels que « maison-fruits » où les deux éléments s’unissent pour se fondre en un. Dans son rapport au langage on retrouve la recherche du mot parfait, du mot qui ne diviserait pas. Alors que c’est toujours moi qui notais ses idées, je lui propose d’écrire, ce qu’il accepte. J’ai pu dans cette séance me rendre compte à quel point il est difficile pour lui d’écrire avec ce que l’écriture peut impliquer d’empreinte mais aussi de séparation : en effet au moment d’inscrire une phrase il s’arrêtait car le mot n’était jamais le bon. Ainsi pour écrire deux phrases, nous avons travaillé une demi-heure. Cette tyrannie de la perfection du langage se dévoile dans la dimension sacrée qu’il lui confère dans l’histoire. Peut-on dire que si la construction moique (en tant qu’imaginaire) n’est pas solide, le sujet est exposé en tant qu’objet pulsionnel et qu’il engage son être avec un danger d’anéantissement ? D’où l’extrême difficulté à parler…
Les dessins sont des formes closes dépouillées au plus près du symbole. Les traits sont en noir et blanc « pour pouvoir effacer »; l’intérieur est vide et l’ensemble est décontextualisé : il n’y a aucun élément qui permette de situer le temps ou l’espace, un peu comme le personnage de son histoire qui est « hors » : dans l’univers, en apesanteur. L’inconscient est à ciel ouvert. Il n’y a pas ancrage, (je pense à ces enfants autistes qui marchent sur la pointe des pieds). Il parle sur la pointe des pieds de la lettre. Il dit lui-même : « il n’y a pas de lien entre les éléments du dessin ». Il me semble qu’il est possible d’articuler ces éléments cliniques à la théorisation que J. Lacan a fait des psychoses : la forclusion du Nom-du-Père qui fait trou dans la chaîne signifiante et ne permet plus qu’un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. (Par exemple, le regard fait signe dans l’histoire).
Dans un temps second, Emmanuel fait des dessins où un corps se met en place et les visages ont une expression. Puis il sélectionne certains dessins, les photocopie, les agrandit et évolue vers la couleur et remplit les formes. Je note qu’il fait là un choix et qu’il s’organise autour de la question de l’original et de la copie. Un travail par métonymie lui permet un effort de logique. (dessin de Mr DO-Ré : place de l’écrit avec le « stylo-plume »rébus). Dans un des dessins, il figure un personnage dans l’arbre et me précise que c’est pour les proportions. (projeter le dessin de l’arbre ville). Ainsi, il tente d’accéder à la perspective et à une tridimensionnalité. Le personnage est la référence, celui à l’aune de qui se pense l’espace et le temps.

Quelques éléments sur mon transfert

Je voudrai maintenant dire quelques mots de mon transfert et de ses effets qui me semblent important par rapport au titre de cette journée et de cette table ronde : « entre écueil et atout ». En effet, je tiens à dire ici combien c’est difficile de supporter ce mutisme, de me faire docile pour qu’il puisse former un mot, l’adresser, le déposer dans ce lieu. Combien de fois, j’ai eu envie de le secouer et de lui dire sous forme d’injonction « PARLE ! ». Cette position n’a-t-elle pas bloqué parfois sa parole ? Dans l’histoire « les banbingeologues n’ont pas encore découvert le fonctionnement mystérieux des banbinges ». Je suis tentée de transposer cette histoire sur cette autre scène des séances où la psychologue passe à côté de l’extraterrestre qu’il est. Je fais l’hypothèse que le vaisseau dans l’histoire qu’il invente est peut-être le transfert. Béquille ? Je n’ai pas l’impression d’être une mère ou un idéal (asperger ?). Dans l’après-coup, je remarque que j’ai d’emblée pensé cet espace à mon insu grâce à D. Winnicott comme un espace transitionnel, et cette histoire comme un doudou. En prenant le risque de parler dans ces séances, il cède un peu sur sa jouissance et accepte la part de perte que toute parole implique. Une ébauche de séparation grâce à l’illusion au sens winicottien ? (de l’histoire, du délire, aire de jeu et de culture…). A-t-il pu localiser sa jouissance dans un lieu contenant ? Cependant je ne suis pas sûre que pour lui cet objet soit « moi-non moi » transitionnel. En effet, sans le dossier contenant les écrits, il était impossible pour lui d’y être : Confusion lui-dossier ? Il semble que l’objet ne le représente pas mais que c’est lui. Ce sont les ressources de l’imaginaire qui lui permettent un appui avec consistance, une façon pour lui de s’accrocher.
Evolution d’Emmanuel

Avant de conclure, je voudrais témoigner de quelques éléments concernant l’évolution d’Emmanuel. Il me semble que son imaginaire était asséché, que le réel et le symbolique étaient noués avec un imaginaire qui ne faisait pas médiation. C’est par la création de cette histoire (ou délire ?) et de ces images qu’il semble accéder à quelque chose d’un nouveau nouage où l’imaginaire prend naissance (voire s’emballe un peu sur un versant mégalomaniaque). Il aurait recours à un moi-idéal où tout est en paix : un délire vient suppléer au symbolique où l’utilisation de l’imaginaire se fait du côté du moi-idéal. Il se prête à ce que je lui propose d’imaginaire et le reprend à son compte. L’imaginaire remet du jeu, fait tenir le monde et le sécurise, le préserve de l’anéantissement. Entre chaque séance, il dessinait chez lui, à son initiative, des images. Ainsi, les séances pouvaient continuer et ce qui se tissait faisait peut-être lien chez lui. Pas à pas…
J’ai fait le pari que la création peut être pour Emmanuel une voie pour soutenir sa position d’exception d’une façon acceptable dans la cité. En faisant l’hypothèse que par l’invention de cette histoire il a pu construire une métaphore délirante, ce sujet nous réapprend que c’est une tentative de guérison pour border le trou de l’innommable auquel il a à faire et dont l’Oedipe ne le protège pas. Me souvenir, grâce au contrôle, que la métaphore paternelle n’est « qu’une occurrence des Nom-du-Père » a été d’une grande aide. Ce sujet, non dupe, erre un peu moins. La création permet pour lui une auto-nomination, une signature. Il ne peut pas signer de son nom mais s’invente deux noms d’artiste : l’un est un diminutif où il procède donc à une coupure d’une partie de son nom ; l’autre est juste une lettre. La fonction de la lettre qui traite quelque chose du réel ?
Il a pu solliciter une infirmière de l’HDJ, Patricia qu’il rencontre régulièrement. Ainsi, il y a aujourd’hui un embryon de lien social. Ces errances dans les couloirs trouvent des ponctuations. Depuis quelques temps, l’image comme support de sa parole et l’histoire inventée comme médiateur de la relation ne sont plus nécessaires dans les entretiens avec moi. (Peut-être est-ce moins dangereux pour lui. Peut-être a-t-il moins besoin de mettre l’autre à distance). D’un jeu au je ? Emmanuel qui participait à des ateliers intersectoriels de création a désiré ne plus y aller (ou n’a plus désiré y aller ?), suite à une exposition intitulée « un truc de fou ». Collant au signifiant fou, justement parce qu’il l’est, il n’a pas voulu y participer disant qu’il n’était pas fou. Ses parents n’étaient pas d’accord pour cette interruption, échec de la PEC pour eux. Emmanuel a pu, soutenu par Patricia, ne pas laisser l’autre parler pour lui, et se démarquer de ses parents. Ce qui lui est proposé relève de l’impossible, il peut s’y soustraire sans se mettre en difficulté. Cela témoigne d’une façon de tenir parmi les autres sans s’effondrer. A ce moment-là, le déplacement d’une infirmière, Sandrine, de l’HDJ vers le CATTP lui aurait permis de s’y déplacer aussi un jour par semaine (est-ce payant ?). En effet, il y participe à un atelier de dessin qui a lieu dans la cité avec une artiste peintre. C’est un grand changement pour lui car c’est avec une personne inconnue et au dehors. Il dit qu’il « a pu bien parler car il avait ses dessins avec lui ». Ce qui est remarquable est que la demande est venue de lui ; il a pu l’adresser à Patricia. Lors d’un des derniers entretiens il a dit « avant j’osais pas et j’avais pas envie. Maintenant j’ose et j’ai envie. La particularité est que j’ai dessiné directement à l’encre, pas au crayon. J’ai pas eu peur, je me suis lancé, c’est la première fois ».

Pour conclure, je voudrai dire un mot de l’institution. Parce que j’ai été contenue, j’ai pu être ensuite contenante. Pendant six mois j’ai tâtonné pour analyser le cadre qui m’était proposé, m’en décaler et inventer mon cadre de travail c’est-à-dire me situer, ce qui a permis une créativité. Comme les inventeurs de l’oulipo le formulaient : la contrainte est « ouvroir » de création. Ce travail et venir prendre la parole aujourd’hui est un premier pas pour moi. Quels en seront les effets sur la rencontre avec Emmanuel ?
Ces entretiens sont possibles car j’ai pris une place et tissé avec l’équipe, qui a bien voulu en entendre quelque chose et reconnaître une valeur à ce travail et ce patient. L’institution m’accompagne pour porter ce cadre : régularité des séances, continuité du temps et du lieu. En effet, je le reçois après le repas thérapeutique et avant les ateliers de l’après-midi. Il est donc nécessaire de se coordonner avec l’équipe. Si l’institution est ce qui est créé dans son versant instituant, nous avons à deux créé une institution, en articulation avec les autres. Il était important pour moi de conclure par ces éléments institutionnels car pour cette prise en charge difficile il me semble que c’est justement le maillage institutionnel et la constellation des transferts qui permettent d’une part, que certains soignants continuent à désirer accompagner ces patients, et d’autre part, que ces patients évitent de virer à l’érotomanie ou à la persécution.
Alors que le discours comptable tentait de nous expliquer que ce travail d’entretiens à l’HDJ
ne compte pas, je trouve qu’Emmanuel a fait un joli pied de nez avec ce conte.

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