Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Courts-circuits de la jouissance, circularité de la pulsion

Claire JOSSO-FAURITE

La psychanalyse avec les enfants, notamment les enfants dits « hyperactifs », nous confronte au « sujet acéphale » de la pulsion qui se meut à la dérive, poussée par une tension sans répit et sans issue. L’agitation qui s’offre au regard plutôt qu’au déchiffrement renvoie au réel du corps jouissant plus qu’au chiffrage de l’inconscient. Si elle fait symptôme, au sens où elle produit une gêne et suscite une plainte (de l’entourage), elle ne semble pas représenter une formation de l’inconscient au même titre que le lapsus ou l’acte manqué. Quel rapport entre le réel de la jouissance et l’inconscient structuré comme un langage ? Comment traiter ce réel dans le cadre de la cure ? Cela, d’autant plus qu’aucune plainte n’émerge du côté de l’enfant – comme souvent, c’est l’environnement qui est perturbé, familial ou scolaire. L’analyste n’est pas en place d’agent interdicteur, même s’il est parfois amené à signifier certaines limites. Loin de faire taire l’agitation, il s’agirait dans la cure de lui faire une place pour accompagner la structuration des circuits pulsionnels et l’émergence d’un « nouveau sujet », celui qui advient au troisième temps de la pulsion. La pulsion « éclot dans le corps du fait qu’il y a un dire » (Lacan, séminaire XX, Encore), témoignant de la prise dans l’Autre, sa demande et ses signifiants, prise qui se rejoue de façon élective sur la scène transférentielle, de façon plus ou moins bruyante – ce qui fait dire à Lacan qu’au regard de la pulsion, les individus ont « plus ou moins grande gueule » (Séminaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse).

Comment exister au regard de l’Autre ? Comment s’inscrire pour l’Autre ? C’est tout le trajet de la névrose infantile qui chemine de la demande pulsionnelle au désir en passant par la reconnaissance du manque maternel, et qui permet à l’enfant de se déprendre de sa fonction d’objet réel ou imaginaire.

Les réflexions que je vous propose sont le fruit de mon parcours avec Ali, que je suis maintenant depuis deux ans. Lorsque je le reçois la première fois, c’est un petit garçon de cinq ans scolarisé en grande section de maternelle qui consulte pour une agitation intense à l’école comme à la maison, une intolérance aux règles, des débordements comportementaux divers, sur un mode explosif. Le « symptôme » (si l’on peut parler de symptôme puisque, lui, ne s’en plaint pas), s’affiche sans restriction dans le bureau. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ali n’est pas à sa place : il ne tient pas en place, ne peut pas s’asseoir mais sautille, bondit, glisse sous la table et jusque sous mon fauteuil, fouille mes tiroirs, s’empare de tous les objets qui lui passent à portée de main. Lorsque je vais chercher sa mère, il en profite pour prendre ma place, et s’y tient – tournant sans fin sur le fauteuil pour « se mouliner la tête ». Son premier mot, après m’avoir livré son patronyme, est pour évoquer le père absent : « Moi j’ai pas mon père. » Celui-ci a quitté la France plusieurs mois auparavant pour rejoindre sa terre natale. « Et à l’école j’ai pas gagné le trophée ». Il est donc d’emblée question de ce qui manque, sur deux plans, symbolique et imaginaire : la perte et la défaite. Présence/absence et gagner/perdre. Ce qui embête Ali, « c’est quand je perds. » Parti pendant la grossesse, M. a cependant reconnu son fils. Depuis, il n’a jamais été présent que de façon épisodique. D’origine algérienne, il ne parle pas français, en dehors de quelques mots isolés. Père et fils n’ont donc pas de langue commune. Dès notre première rencontre, Ali propose de dessiner un « circuit », tracé circulaire ponctué de « pièges » et « en feu », avec « des boules d’explosion », « des bombes », « des boules mortes », des « piques », le tout dessiné avec frénésie, entre décharge et figuration. Cette boucle vouée à une circularité sans fin et sans issue évoque immanquablement pour une oreille lacanienne le circuit de la pulsion partielle, vouée à tourner éternellement autour de l’objet manquant. Quelque chose semble se dessiner ici de l’aliénation du sujet à une jouissance mortifère et sans limites, néanmoins ponctuée par une série d’obstacles contondants et explosifs. Tout en traçant son circuit, il me lance : « T’es un bonbon, je vais te croquer ! » Cette formulation mérite commentaire. L’assimilation de la psychologue à un bonbon confond en un même terme l’objet de la demande et l’agent susceptible de la satisfaire : la psychologue n’a pas un bonbon qu’elle pourrait donner ou pas, elle est le bonbon. Demande orale régressive qui traduit la « revendication, par le sujet, de quelque chose qui est séparé de lui, mais lui appartient, et dont il s’agit qu’il se complète » (Lacan, séminaire XI). Façon d’écarter la dimension symbolique dans laquelle les objets entrent en circulation comme dons – ce que Lacan développe dans son séminaire sur La relation d’objet :

  • Au temps premier, la mère repérée comme présente/absente répond à l’appel de l’enfant : elle intervient alors comme instance symbolique dispensatrice d’objets réels.

  • Un temps second s’instaure du fait que la mère ne répond pas nécessairement – ou plutôt, nécessairement, ne répond pas, manque inévitablement à l’appel. Elle se mue alors en puissance réelle, délivrant (ou pas) des objets qui prennent une valeur symbolique comme témoignages de sa faveur ou de son hostilité. Ce n’est plus l’objet qui est visé, mais l’Autre tout-puissant et son amour : « Quelque chose qui peut se refuser et qui détient tout ce dont le sujet peut avoir besoin. »

L’énoncé d’Ali exclut la dimension symbolique de l’échange et la mise en jeu du manque qu’elle comporte, dans la quête impossible et angoissante d’une saturation de jouissance qui fait signe vers le « cannibalisme fusionnel, ineffable, à la fois actif et passif », du complexe de sevrage – tel que Lacan le développe dans les Complexes familiaux. Le seul rêve qu’Ali me racontera, dans un temps ultérieur, figure cette même aspiration mortifère : il tombe d’un pont dans la mer, tout au fond – « Et après je suis mort. » Le rapport direct, sans médiation, du sujet à l’objet qui s’énonce ici inscrit la relation sur un plan libidinal et imaginaire a a’, qui implique sa réversibilité : « Si cette relation peut apparaître se soutenir de façon directe et sans béance, c’est seulement lorsqu’il s’agit de relations appelées depuis pré-génitales, voir/être vu, attaquer/être attaqué, passif/actif. Le sujet vit ces relations sur un mode qui implique toujours, de façon plus ou moins implicite, plus ou moins manifeste, son identification au partenaire » (Lacan, sém. IV) – identification qu’Ali réalise en occupant ma place sur le fauteuil. Nous sommes ici au temps 2 de la pulsion : croquer / être croqué. Pour s’épargner la confrontation à la castration, Ali s’en tient à un rapport à l’objet réel qui le cloue en retour à une place d’objet réel pour l’Autre, exposé à la dévoration, selon la réversion fondamentale qui caractérise la pulsion. Position aliénante où le sujet risque de se faire pur objet annulé, anéanti dans le désir de l’Autre. Dans ce contexte, on pourrait penser l’agitation comme un acte de résistance du sujet face à l’Autre, sa demande et sa loi, contre quoi il se cabre et lutte par l’insoumission. L’agitation serait donc moins la marque de la prise dans la jouissance que de la résistance à la satisfaire – à la façon des bombes qui explosent dans le circuit et en perturbent la circularité implacable… Raison de plus de l’accueillir en séance !

Comment se défaire de la place d’objet partiel pour accéder à la reconnaissance de l’Autre ? Cette articulation suppose le repérage du manque (dans l’Autre d’abord) et l’entrée en fonction du père, qui n’est « rien d’autre que l’opération où l’enfant est délivré d’avoir à se livrer sans réserve à la jouissance de l’Autre. » (Pierre Marie, La Jouissance). Le défaut du père au plan de la réalité n’empêche pas son intervention comme opérateur dans la rencontre de l’enfant avec la castration.

Quelques lignes directrices dans la cure d’Ali :

La quête d’inscription

L’effort pour inscrire son existence auprès de l’Autre est constant chez Ali, et se joue dans des tracés rageurs qui évoluent vers des productions plus symboliques – lettres, syllabes, amorces de phrases… Elles ont pour terrain d’élection la feuille où je prends mes notes et où, de façon conquérante et agressive, il appose son empreinte. La signature tient une place à part : résumée à la seule lettre « N » qui ne figure pas dans son nom, cette « signature N / haine » résonne avec le surmoi féroce qui l’accable. La rature revient sans cesse, Ali barre ses productions, les critique : « J’ai raté, j’ai mal fait… » Ses dessins finissent souvent à la poubelle. Le rêve qui figure sa chute d’un pont ne pointe-t-il pas aussi son identification à un objet-déchet prêt à dévaler la pente mélancolique ? Ali s’enquiert de nos rendez-vous à venir et cherche son nom dans mon agenda, me demande de le noter pendant les vacances. Risquerais-je de le laisser tomber ? Au début de la thérapie, il m’interroge pour savoir si je reçois d’autres enfants, et notamment tel ou tel de ses copains. Plus tard, il m’attribue un « amoureux » – façon de supposer à l’Autre un désir et d’y inscrire, autrement que par la rature, la barre du manque.

La production du manque dans l’Autre

Un enjeu majeur des séances est de me faire manquante – ce qui passe par des stratégies multiples, du côté de l’agir autant que du discours. Caché en salle d’attente, Ali bondit pour me surprendre avant de s’élancer vers le bureau à occuper ma place. Dépossédée de mon fauteuil, je le suis aussi de mes biens : Ali m’arrache mes feuilles, mon stylo, dont il appuie férocement la plume sur le papier, vole mes cartes de visite, les découpe : « T’as plus rien ! ». Ces attaques et larcins sont à la mesure de ma supposée toute-puissance. Ali est persuadé que je possède une « machine à fabriquer les feuilles » et que « de toute façon, [j]’en aurai toujours. » Alors qu’il m’initie aux cartes Pokémon, il me dit : « Toi t’es infinie, ça se voit. Dans Pokémon y’a une dame elle s’appelle Mme Josso-Faurite elle a 45 sœurs jumelles ! ». Ayant avancé l’hypothèse que « les adultes ils savent tout », il joue à me prendre en défaut en me soumettant des « devinettes » insolubles : il pense à un mot dans sa tête, je dois en deviner les lettres, sans davantage d’indices (et cela alors qu’il ne sait pas encore écrire…). Savoir sans référence, jeu sans règles… Il n’est plus question que je me fasse croquer, mais que je « donne ma langue au chat ». Ces « devinettes » récurrentes sont aussi une façon d’accrocher l’Autre ; ainsi, les énoncés de cet enfant qui ne se raconte pas empruntent-ils volontiers la forme d’interrogations rhétoriques : « Devine si j’ai perdu une dent ? ».

Figures du père

La question du père arrive par bribes et passe par le téléphone du bureau dont il s’empare pour appeler en Algérie. Dans les séances qui suivent, il appelle le Père Noël – tout en affirmant qu’il n’existe pas – puis Pinocchio. Autant de variations autour du père – un père qui ne répond pas, n’existe pas, ou ment – en plus d’être un enfant… D’un discours où le père tant attendu figure en copain avec qui tout est permis, il passe à une position plus interrogative. Quel est au juste son métier ? Il doute qu’il soit réellement policier, comme il le lui fait croire… Et puis pourquoi ne parle-t-il pas français ? « Il sait même pas ce que c’est une fourmi… Je sais pas où on va le mettre, il est trop grand pour aller à l’école…». A côté de ce père défaillant, Ali intronise Dieu en grand Autre omniscient, lieu dernier du symbolique – tout en interrogeant la finitude : « Combien de temps on peut vivre ? Personne n’a vécu 200 ans… C’est obligé de mourir ! » La théorie sexuelle s’énonce en même temps que la reconnaissance de la castration : « Faut qu’un garçon embrasse une fille… Moi j’ai un truc dans mon corps mais je peux pas avoir de bébé… C’est quand je serai grand, un adulte, à 18 ans… ».

Conclusion : Le circuit et ses destins

Le circuit de la première séance revient et se précise : enflammé, ensanglanté, c’est « un circuit pour être mort », où LA MORT vient s’écrire en capitales, en forme de titre. Des différenciations apparaissent entre des « passages très très gentils » et des « passages méchants » ornés de mâchoires et de bombes. Ali cherche des issues, des échappatoires, traçant des trajets vectorisés pour contourner les explosions, chemins qui s’emmêlent et donnent forme à ce qu’il appelle « un labyrinthe qui tremble ». Du circuit au labyrinthe une direction se dessine ; de circulaire, le trajet se fait vectorisé. Reste à s’y orienter, en échappant aux risques de ce qu’il nomme « perchutes » (père-chute ?). Plus loin, le circuit évolue en un jeu : « la petite souris dans le labyrinthe ». Nous fabriquons un dé, il dessine une succession de cases numérotées, où l’on retrouve bombes et pièges, mais cette fois circonscrits. Départ et arrivée apparaissent clairement différenciés, l’avancée est réglée par les lancers du dé. Deux pions qu’il nomme « le chat et la souris » nous y représentent alternativement – à sa demande. Il intitule ce jeu « jeu collectif » – façon d’en souligner la dimension partagée. De la jouissance pulsionnelle débridée, dans un rapport à un autre-objet partiel et une demande de satisfaction directe, Ali a accédé au lien social et aux lois qui le régulent. Ce « jeu où on se fait croquer » figure bien l’achèvement du circuit pulsionnel, son troisième temps. Sous la forme réfléchie du « se faire » se dévoile, par-delà l’objet qui jamais ne satisfera la demande, la modalité relationnelle du sujet à l’Autre.

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