Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Quand le discours courant diagnostique

Charles REMBAULT

« … il n’est pas assez concentré,… sa maîtresse me dit qu’il déconcentre les autres,… il fait tomber sa trousse toute la journée,… il fait des bruits,… je n’arrête pas de lui racheter du matériel parce qu’il perd tout,… il démonte ses stylos, il parle, il chante, il a de bonnes notes mais il perturbe… », la maîtresse m’appellera quelques jours après cette première consultation avec la mère en me disant que celle-ci s’oppose au traitement pour l’hyperactivité qui a été diagnostiquée à l’hôpital, et me demande si je peux la raisonner. L’enfant, lui, dit qu’il s’ennuie, qu’il ne sait pas quoi faire, qu’il s’ennuie même quand il fait quelque chose qu’il aime. Il bricole des objets, il veut fabriquer une catapulte, une sarbacane, en ce moment il n’a pas envie de jouer au foot, il y a eu une histoire avec deux amis, il n’a pas besoin d’eux, mais cela dit il a toujours aimé bricoler des trucs.

On voit bien qu’il y a une manœuvre à opérer, parce qu’il y a un malentendu quant au diagnostic. Mais de quelle manœuvre s’agit-il et auprès de qui faut-il opérer ? Le malentendu ici fonctionne assez bien : l’enseignante et la mère sont d’accord mais pas jusqu’au bout, d’accord pour dire « hyperactif », d’accord pour dire « manque de concentration », pas d’accord sur la solution, à savoir le médicament. De quel malentendu parlons-nous ? Cette situation presque banale aujourd’hui, renvoie à comment le discours commun reprend à son compte ce qui est fabriqué comme appellations pour désigner les problèmes de santé mentale et comment ceux qui fabriquent ces appellations sont dans un dispositif qui ne leur permet absolument pas de dissiper le malentendu que ces appellations créent.

Nous pourrions parler des autres troubles qui sont dans le DSM, particulièrement des troubles qui peuvent visuellement s’appliquer au plus grand nombre puisqu’ils participent de la même affaire (timidité sociale, phobie scolaire…). Presque tout est toujours repris dans le discours commun, la psychanalyse aussi en son temps héroïque. Disons tout de suite qu’il n’est pas sûr qu’il faille s’indigner de ce que la tresse qui fut entre psychiatrie et psychanalyse ne soit plus. Ce ne fut sans doute là qu’un épiphénomène. Après tout rien d’étonnant à ce que la psychiatrie trie les pathologies mentales pour les réguler et que l’industrie pharmaceutique y trouve son intérêt, chacun est à sa place. Ajoutons, que les révélations qui approchent le scandale à chaque édition du DSM (les anciens psychiatres rédacteurs de l’APA disent que la nouvelle version est plus préjudiciable parce qu’elle prête à plus de confusion que l’ancienne version ; les psychiatres rédacteurs du manuel rémunérés par les laboratoires, la publicité pour ces médicaments autorisée à la TV américaine, …), si elles méritent d’être sues, ne suffisent pas non plus à expliquer la nature du problème que cela représente.

Alors si ce n’est pas pour s’indigner, si ce n’est pas pour dénoncer, pourquoi certains psychiatres et psychanalystes, comme Roland Gori, Patrick Landman, Yann Diener, Gilbert Levet parlent du DSM et de l’enfant hyperactif, pourquoi publient-ils des livres à ce sujet1, qu’est-ce qu’ils défendent là ? Un des points qui ne peut manquer quant à leur démarche est l’enjeu de santé publique (le danger que représente la prescription de la Ritaline au plus grand nombre). Mais au-delà de cet enjeu réaliste, il y a, je crois, une autre question sur laquelle ils s’appuient, une question qui est un héritage de Lacan. C’est ce que je me propose de développer et d’y articuler deux fragments cliniques issus d’une pratique quotidienne en CMPP, qui implique de se positionner, d’être pris – qu’on le veuille ou non – dans la roue et la ritournelle des nouveaux symptômes courants.

De quel héritage s’agit-il puisque Lacan n’a pas vraiment parlé du DSM … 1968 est l’année où le DSM 2 est édité, il ne peut donc l’ignorer, … si dans le DSM 2 l’apport freudien apparaît toujours, il reste essentiellement descriptif. Il faut rappeler que le but du DSM n’était pas d’expliquer les maladies mentales, il s’agit plutôt de rassembler une quantité folle de données hétérogènes sur les pathologies mentales, il n’y a pas au départ de visée explicative. Alors pourquoi Lacan ne dit-il rien là-dessus, où disons, s’il ne dit rien là dessus, que fait-il ?

Certains se sont exprimés, sur le traitement statistique : Winnicott en 1951 critique Bowlby qui usait de la chose statistique. Le traitement statistique des questionnaires anonymes contre l’interrogatoire des patients un par un, est le petit écart de taille qui fait la différence entre la psychiatrie moderne et la psychiatrie classique. Donc voilà comment parle Winnicott :

« Il serait le premier à admettre que les statistiques ne valent rien si elles ne reposent pas sur des données irréprochables, et ce sont précisément ces données qui, dans notre spécialité, sont si difficiles à rassembler. On devine sans peine que, dans presque toutes les autres sortes de désordres psychologiques, la formulation simple du phénomène observé n’obtiendrait pas de consensus suffisant pour que l’on puisse faire jouer la méthode statistique. »2

Quand la psychiatrie moderne trie ses diagnostics, elle le fait de manière statistique. Comment la psychanalyse diagnostique ? La psychanalyse a repris les termes psychiatriques de psychose, névrose et d’autres et en a détourné le statut : le symptôme par exemple en analyse c’est celui qui est auto-diagnostiqué, celui qui est repéré par le patient lui-même. Ce n’est pas la même chose un enfant qui parle de son agitation – notons que ceux là sont assez rares – et un autre pour qui elle n’existe pas. Or pour l’un et l’autre les parents en parlent. J’avais vu un enfant qui disait qu’il avait bien remarqué que lorsqu’il bougeait, les autres prenaient cela très mal, du coup il s’est mis à bouger plus discrètement. S’il ne bougeait pas, il avait mal à la tête cela prend tout de suite une autre allure que celui qui dit que ce sont ses parents qui ne s’arrêtent jamais de bouger.

Alors qu’est-ce que fait Lacan en 1968 puisqu’il ne commente pas la chose DSM et ses conséquences sur le discours commun ? Il poursuit son séminaire, et il crée Silicet3 à destination des bachelors, les pas-encore-mariés-à-une-école-de-psychanalyse ; la naissance de cette revue lui fait évoquer ceci dans le journal le Monde : « On assimile l’analyse à une thérapie. Alors que, Freud l’a dit, la psychanalyse est la science et pas seulement la thérapie. Sinon on est à celui qui guérit le mieux, et au bout d’un moment, à force d’agir dans le désir de faire le bien, c’est-à-dire de façon intempestive, on n’y comprendra plus rien. »4. Donc, Silicet est une revue qui vise à y comprendre quelque chose, à bâtir une science qui se charge d’avoir une conception de l’Homme… c’est tout à fait dans le style d’un Freud qui confie à Ferenczi que sa recherche anthropologique5 est sa maîtresse ou sa deuxième femme, son épouse légitime étant la clinique, la théorie psychanalytique n’étant que la servante de la clinique, et puis finalement, il se pourrait bien que sa maitresse soit devenue la femme principale de sa vie6. Je reprends l’expression de Gérard Pommier : « Il n’est pas certain que la clinique (le fait de soigner des patients) soit l’épicentre de la psychanalyse »7.

Y comprendre quelque chose est le combat : entre 1968, naissance de Silicet pour les bachelors et 1972 le savoir du psychanalyste, séminaire parallèle fait pour les internes en psychiatrie à Sainte-Anne, est une période où Lacan élabore ses quatre discours – plus un, le discours du capitaliste. Il ne s’exprime pas sur le traitement statistique des diagnostics8, mais conceptualise les discours. C’est assez remarquable. Aujourd’hui, des psychanalystes lacaniens qui sont aussi psychiatres, sont arrivés à la psychanalyse par la porte d’entrée de l’antipsychiatrie comme le confesse Alain Vanier par exemple9. Et lorsque Lacan fait mention dans la chapelle de Sainte-Anne, qu’il fait ce séminaire parallèle pour les internes, c’est précisément parce qu’on arrive à ce moment qu’est l’antipsychiatrie, un moment où va se retresser d’une manière ou d’une autre la psychanalyse et la psychiatrie. Les discours et leurs mécaniques, sont donc les élaborations que Lacan adresse aux jeunes gens qui pouvaient à l’époque être tentés soit par la très révolutionnaire antipsychiatrie extrême soit par la trop minimaliste neurobiologie statistique, histoire que pari soit pris que le discours analytique soit soutenu par quelques uns, plutôt qu’en somme ils succombent au « nouveau maître (qui) se fait représenter par le savoir auprès de ses étudiants dans la plus grande connivence de jouissance avec le libéralisme »10 (R. Chemama et C. Hoffman). Et c’est un peu de la suite de cela dont il s’agit avec la question reprise de l’hyperactivité aujourd’hui, qui formule le frottement entre le discours du capitaliste et le discours du maître.

En quoi l’élaboration de Lacan du discours du capitaliste peut nous aider pour ce qui est de la pratique, banale, quotidienne avec ces patients, ces familles, ces enseignants, qui reprennent à l’envie ces appellations que désormais tout le monde connaît ? Précisons : y a-t-il un repérage clinique possible du discours dans lequel on peut être pris, et du même coup quel serait l’acte du psychanalyste dans ce dispositif ?

Dans les discours tels qu’ils sont conceptualisés, Lacan indique que les discours ne se définissent pas d’un ensemble de paroles et même davantage, le discours peut être sans parole. Si ce n’est pas une question de parole ni d’énoncé, c’est une question de logique des places des quadripodes : qui est en place d’agent ? Qui est en place de l’autre ? Qu’est-ce qui tient lieu de vérité inconsciente inaccessible ? Et quel est le produit inaccessible de l’opération du discours?

Précisément, ce qui change avec le discours du capitaliste en regard des quatre autres, c’est que cet inaccessible n’est plus. C’est ce qu’il s’agit de faire intervenir ici : la disparition de la barre verticale qui permet une circularité indéfinie. Cette disparition est marquée à partir de la réversion de la partie droite du discours du maître, avec lequel Lacan fabrique le discours du capitaliste.

Pour illustrer le discours capitalise, prenez Scarface de Brian de Palma où n’importe quel film de gangsters, il y a toujours une scène où le héro nage dans les billets de banque ou dans la cocaïne, dans le produit de son délit et semble y trouver son compte de jouissance. Il y a une dimension de discours, qui n’est pas tout à fait dictée, énoncée, qui ne fait pas lien social. Le discours du capitaliste, comme le souligne Zizek11 se représente à merveille dans une publicité Coca-cola, plus tu bois plus tu as soif, le consommateur a accès à cette sensation qui s’appelle coke, en conséquence vous savez ce dont vous pouvez jouir dit-onLe repérage de cette mécanique est valable pour d’autres choses dont le médicament. Dans le dernier film de Martin Scorcèse, on voit Jordan Belfort qu’interprète Léonardo Di Caprio, qui après une nuit entière d’alcool, de drogue, etc… sait comment se refaire une santé avec d’autres substances, celles-ci parfaitement légales, quelques comprimés et des gouttes dans les yeux, rien n’y paraît plus… il se remet au travail. Si tu es fatigué prends cette pilule ; si je ne dors pas je peux prendre un somnifère, il y a quelque chose qui est destiné ou détournable pour cela ; le Viagra est aussi un exemple qui fonctionne… Si votre enfant est agité donnez-lui de la Ritaline.

Autrement dit, il y a ce circuit en forme de huit-infini dans le discours du capitaliste, sans parole, qui ne s’arrête pas à moins d’un accident, une urgence subjective, d’une angoisse … quelque chose… et ce circuit peut tout aussi bien s’incarner dans l’indication spécialisée pour enfant agité, puisque tout se passe comme si le sujet au désir ($, éventuellement le patient, le consommateur, l’usager…), impose la vérité des signifiants maître S1 d’aujourd’hui (prenez le bien-être, la réussite, etc…) pour faire travailler l’autre du savoir S2 (l’expert, le spécialiste, le coach, éventuellement le psy qui se prendrait pour, le médicament de la science) à la production d’un plus de jouir (le problème résolu, la jouissance, la satisfaction, la suppression du symptôme, l’éradication du comportement problème…).

« l’exploitation du désir, dit Lacan c’est la grande invention du discours capitaliste (..) c’est un truc vachement réussi. Qu’on soit arrivé à industrialiser le désir, (..) on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles. »12

Est-ce que cette conceptualisation peut nous aider quand il s’agit de soutenir le discours analytique13, lorsqu’on a affaire à ceci ?

Là il y a une petite histoire avec un enfant que je reçois en CMPP deux fois par semaine, je vous en dis deux mots avant d’en arriver au moment dont je souhaite faire part : le problème c’est sa sœur, il dort peu, la différence entre le rêve et la réalité n’est pas bien établie, il y a de possibles hallucinations avec cette mouche qui l’empêche de dormir toutes les nuits qui lui crie dans l’oreille, il a très peu d’amis, il arrive à faire très peu de choses avec ses mains qui sont légèrement hypotoniques (difficultés pour l’écriture, le dessin, la pâte à modeler, les jeux de construction) c’est un enfant agité, logorrhéique aussi. L’école suggère l’hyperactivité et la Ritaline (une fois de plus). Les premiers temps du traitement, il me confie un certain nombre d’éléments sur son compte, j’ai un secret, vous n’en parlerez pas… et les choses s’arrangent un peu du côté du sommeil et il arrive un moment où il n’a plus envie de venir en séance. Les parents obéissent entièrement à la prescription d’un CMPP pour leur fils, faite par l’école et reprise par moi… Il y a quelques séances qui se passent sans qu’elles soient remises en question, jusqu’au jour où dans la salle d’attente il s’oppose au fait de venir, la mère et sa sœur le réprimandent, lui disant que si elles viennent c’est pour lui, c’est pour qu’il parle avec le psy, alors il n’a qu’à monter et parler, le patient se rebelle avec plus d’opiniâtreté, insulte sa sœur, et la mère me dit « il est toujours agité comme ça, les deux ensemble c’est infernal », et enfin le patient dit « je suis pas obligé de parler».

Je fais remarquer que la prescription psy ici est une version comparable à la prescription du médicament, le tu montes et tu parles se rapproche du genre de forçage qu’on voyait jadis lorsque les médicaments étaient donnés natures aux enfants, sans arômes facilitateurs, on disait tu ouvres ta bouche, tu pinces ton nez et tu avales. Dans cet exemple le diagnostic du discours courant est je crois présent, il est même massif, certes le diagnostic n’est pas énoncé, mais l’agitation est décontextualisée, elle n’est que visuelle, et n’a pas de lien avec ce qui se passe subjectivement pour l’enfant, c’est comme ceci qu’elle est présentée par la mère, « il est toujours agité comme ça », et la solution à cela – avec laquelle il n’est pas du tout certain qu’elle soit convaincue – c’est venir au CMPP et parler… Parler, presque comme on avale un médicament.

Pour ce qui est de l’analyse avec les enfants, Freud dit que « lorsque les parents se font porteurs de la résistance, le but de l’analyse, ou celle-ci elle-même, est souvent mis en danger ; aussi est-il souvent nécessaire d’allier à l’analyse de l’enfant une part d’influence analytique exercée sur les parents »14. Il le dit comme cela à son époque, on retrouve ici le terme de résistance, on ne parlerait sans doute plus comme cela, mais tout de même : qu’est-ce qu’une part d’influence analytique exercée sur les parents ? Je crois que c’est ce qui a manqué dans cet exemple. Ce fragment parle de la difficulté de l’exercice d’amener cette mère dans le discours analytique hors du discours courant. Comment faire s’étoffer le symptôme de l’enfant auprès des parents qui n’y voient qu’une agitation supplémentaire, empilable, issue d’un handicap plutôt que d’une subjectivité ? Comment faire consister qu’il ne faut pas négliger le sous-texte de l’agitation ?

Alors l’exercice est délicat auprès de cette mère, d’autant que je suis le thérapeute je ne fais quasiment que la croiser, c’est un consultant qui la voit régulièrement qui la reçoit plus longuement, mais en l’occurrence il y a des choses qui se montrent, et le mieux est de les saisir au vol. Je dis donc, à ce moment-là, à la mère de me confier l’enfant, lui suggère d’aller faire un tour avec sa fille et de revenir un peu plus tard, j’ajoute que pour le moment il n’a pas envie de monter ni de parler, après tout pourquoi pas, c’est sa séance, on n’a pas toujours quelque chose à dire.

J’évoque cet exemple parce qu’il est très probable, la suite du traitement est en faveur de cela, qu’une chose s’est produite pour lui lors de cette intervention, qui à la base était produite pour tempérer le zèle du duo mère-fille face à lui.

Il finit par venir, et nous commençons à faire de la pâte à modeler, une sorte de mangrove, faite à partir de petits colombins de pâte, chacun notre tour nous disposons un bout, une sorte de squiggle en volume. Je lui redis qu’il n’est pas obligé de parler, mais il y a une chose que je voudrais bien savoir, c’est la raison de cela, je vois bien qu’il semble en avoir marre de quelque chose notamment de venir, mais je ne sais pas pourquoi c’est si énervant. Il me répond que tout cela au début c’était pour sa sœur parce qu’elle n’était pas contente qu’il naisse, alors sa mère est venue pour sa sœur au CMPP, et après elle s’est faite avoir pour lui,.. elle aussi elle en a marre du CMPP, on doit courir tout le temps, il faut se dépêcher, je suis tout le temps pressé, ma mère me dit de me dépêcher. Il nomme la sorte de palétuvier que nous sommes en train de construire « la Tour », et il l’affuble de son prénom. Il est très anxieux qu’elle s’écroule « mon père me l’a dit que ça va s’écrouler » ; (moi) – si c’est papa qui le dit alors !; (le patient) – « ça va s’écrouler ? » ; (moi) – eh bien oui puisque papa l’a dit – Bref, il ne se fait pas plus prier pour faire en sorte de la déséquilibrer en détachant les pieds de la tour un à un, pour voir ce qui se produit, et il enchaîne sur la chose qui me paraît plus sensible « Tu sais ma maitresse elle a eu un enfant, elle est venue avec son bébé, elle nous avait dit qu’elle viendrait pour nous le montrer, elle est venue l’autre jour ».

Bon je trouve ce fragment intéressant, pour ce qu’il montre de la mise en conformité de cette mère quant au discours courant, voir comment cela passe de moins en moins auprès de l’enfant, et de la façon dont je participe à cela tout un temps sans pouvoir l’appréhender, ça ne passe pas dans les mots, jusqu’à ce que cette agitation se transforme en opposition franche et qu’on en soutienne la subjectivité et le contexte, qui mène à cette reprise par lui de l’origine du CMPP ou des origines avec sa naissance et celle de l’enfant de sa maitresse. La suite montre qu’il investit la pâte à modeler en même temps qu’il se tranquillise avec l’obligation de parler. Il n’est pas vraiment revenu sur sa naissance, mais il parle de sa mère qui ne veut plus venir, et de sa maîtresse qui va revenir.

Je terminerai avec une autre histoire, pour articuler le battement de l’objet a avec le symptôme de l’agitation. Il s’agit d’un enfant autiste, qui avait été diagnostiqué hyperactif et qui vient quatre fois par semaine au CMPP en groupe intensif. Ce garçon était attiré par la caisse de voitures, sans pour autant pouvoir jouer avec. J’évoquais Scarface plus haut, dans ce cas c’est avec les voitures que le patient entretient ce commerce : il se verse la caisse de voitures sur lui. La scène qui nous occupe implique un autre enfant : l’autre joue avec une voiture, il la lui prend, essaie de jouer avec, et très vite il la jette contre le mur, puis il s’énerve. Cette scène se répète, c’est visiblement insupportable pour lui. Nous sommes intervenus de plusieurs manières, jusqu’à obtenir un effet. Il y a deux choses dîtes qui ont retenu son attention lorsque cela se produisait, la première : « eh oui elle est énervante cette voiture, elle ne marche pas comme on pensait, tout à l’heure on croyait qu’elle marchait, et là non ». La deuxième fut de dire : « ouille ! » lorsque la voiture était jetée contre le mur. Ce fragment me fait penser à un propos de F. Dolto qui se souvient avec contentement de ce moment où tout s’est éclairé pour elle lorsqu’elle a mis le doigt sur le fait que pour l’enfant l’objet le jouet est vivant dans la main de l’autre, particulièrement dans la main de l’autre enfant. Suite à ces deux interventions, s’en sont suivis des possibilités de jeux, de proto-jeux si l’on veut bien, il a fait semblant de tomber et on a fait semblant de le soigner. Il a pu jouer avec les voitures finalement. Je crois ici que l’énervement qui prenait si souvent cette forme d’agitation tout azimut, était articulé tout à fait à l’impossibilité de pouvoir tenir dans la main l’objet a, la voiture changeait de nature dès lors qu’il la tenait. Donc on a ici l’agitation entre deux objets, entre deux battements de l’objet éventuellement.

Je parle des livres plus ou moins récents qui ont été publiés à ce sujet :

Landman, P., Tous hyperactifs ? 2014.

Diener, Yann, On agite un enfant, 2011.

Levet, Gilbert, Enfant hyperactif : enfant trahi, 2011.

Gori, Roland, La santé totalitaire, essai sur la médicalisation de l’existence, 2014, Flammarion

2 Winnicott, DW, Soin maternel et santé mental, une critique (de Bowlby), in Lectures et Portraits, 2012, Gallimard, Pp172.

3 Lacan, Jacques, Introduction de Silicet au titre de la revue de l’Ecole Freudienne de Paris, in Autres écrits, pp 283-292, 2001, Seuil.

4 Jacques Lacan commente la naissance de « Silicet » dans un entretien avec R. Higgins paru dans Le Monde du 16 mars 1968.

5Totem et Tabou, Psychologie collective et analyse du moi…

6Calmann-Levy, Correspondance Freud-Ferenczi, lettre du 30 novembre 1911 (et autour), Tome 1

7Pommier, Gérard, La psychanalyse a-t-elle un effet sur la politique ? in Pratique psychanalytique et politique,

Chemam, R, et Hoffmann, C, (dir.), Hermann psychanalyse, 2013. (textes issus du colloque organisé par l’association Ferenczi après Lacan, à Berlin du 13 au 16 mai 2010).

8 Lors de la soirée, une auditrice a résumé les choses beaucoup mieux et je l’en remercie, en disant que Lacan « se foutait pas mal du DSM ». Colette Soler remarque cette carence et la désigne comme peu habituelle, « lui qui a fait tellement de prédictions sur ce qui était en train de se passer et qui allait arriver » « c’est assez étrange parce que Lacan en première ligne a souligné l’historicité du symptôme et même produit ce néologisme d’écriture, hystoire, comme on écrit hystérie en français, pour indiquer que la structure de l’hystérie est à l’œuvre dans l’hystoricité. Donc il avait un puissant sentiment de l’évolution des symptômes, de leur relativité à l’état du discours. Et il ne parle pas des nouveaux symptômes qui pourtant existent déjà en 1973 …» (La querelle des diagnostics, Cours 2003-2004, Collège clinique de Paris).

9Les nouveaux chemin de la connaissance « spéciale Lacan », France Culture, 09/09/2011

10 Pratique psychanalytique et politique, ouvrage Coll. sous la direction de R. Chemama et Ch. Hoffman (Association Ferenczi après Lacan), 2013, Hermann

11 Zizek, S, The pervert’s guide to ideology (DVD)

12 Lacan, Jacques, Intervention sur l’exposé de Safouan 1er octobre 1972 dans une conférence à Milan.

13 Gorog, Jean-Jacques, Ethique de la psychanalyse et discours analytique, Mensuel n°31

« pour ce qui est du discours analytique, l’éthique consiste à maintenir l’analysant, dans le discours analytique »

14 Freud, Sigmund, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1932

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