Association de Psychologues Cliniciens d'Orientation Freudienne

Illustration de la violence des restructurations: le bouc-émissaire

 

Illustration de la violence des restructurations: le bouc-émissaire

Anne-Sophie STENGEL

Introduction

Le thème de cette soirée porte autour des restructurations d’entreprises et des restructurations objectives qu’elles peuvent induire chez les salariés de ces mêmes entreprises. Le panel des phénomènes induits lors des changements organisationnels sont nombreux et sont souvent empreints d’une violence si ce n’est visible, sous-jacente.

Je souhaiterai ici vous proposer d’en prendre un qui revient de manière fréquente lors des périodes de crise et m’attacher à comprendre en quoi cela peut venir tellement en résonance avec le salarié en tant que sujet qu’il en devient lui même en état de crise cette fois-ci individuelle.

Je vais ainsi développer dans cette intervention le phénomène de « bouc-émissarisation » en vous relatant un accompagnement d’un salarié venu consulter pour une situation de souffrance au travail.

Vous conviendrez sûrement que le phénomène s’exacerbe au rythme des restructurations et des tensions qui pèsent sur l’activité des salariés. Néanmoins, ce phénomène est à entendre dans son origine plus ancienne si l’on souhaite en tirer des éclairages pour nous permettre de mettre en lumière les zones d’ombres contemporaines.

Loin de se cantonner à la sphère professionnelle, le processus nous entraîne vers des rives plus larges que l’on peut explorer par le biais de la clinique de l’activité. Cette clinique nous invite à penser l’activité comme un triangle avec à ses trois extrémités le sujet, autrui et l’objet de travail – la médiation s’opérant à travers le langage. Les choses se compliquent lorsque l’objet stable se déplace et remet en question l’homéostasie de la situation première.

Nous pourrons alors observer ce moment de crise si particulier comme une sorte d’aliénation ou se creuse un fossé si grand entre les différentes forces en puissance que le sujet n’a plus d’autre option que de se mouvoir parfois même jusqu’à être écarté de la scène. Le glissement s’opère alors d’une crise organisationnelle à une potentielle crise organisée pour le sujet dans son identité propre.

Vignette

(…)

Rôle et fonction du bouc-émissaire

Cette vignette permet de souligner l’étrangeté de certaines situations que l’on rencontre. Les diverses analyses largement relayées sur la plan médiatique font la part belle à des histoires de sombres psychopathes / pervers narcissiques jouissant du malheur infligé à leurs proies soigneusement sélectionnées pour leur faiblesse tout en prenant grand soin de dissimuler leurs agissements aux yeux d’organisations bien occupées par ailleurs.

Ne pouvant me contenter d’une réalité certaine néanmoins minoritaire au rapport des situations que je rencontre quotidiennement, j’ai trouvé intéressant de me pencher de plus près sur le phénomène des boucs-émissaires. Ainsi, l’ouvrage du philosophe René Girard a accompagné la réflexion que je vais vous livrer. Cet ouvrage retranscrit son existence ainsi que son rôle qu’il retrouve de par les cultures et ce, depuis la nuit des temps. Depuis les mythes grecs en passant par la passion du Christ ainsi que les périodes de grandes épidémies du Moyen-Age, le philosophe s’attèle à traquer tel un détective les différents indices lui permettant de recomposer le portrait robot du bouc-émissaire.

Il nous indique ainsi les différents critères à réunir afin d’identifier le processus et nous pouvons les retrouver point par point dans la situation précédemment énoncée.

  1. La crise

Autrement nommée par l’auteur l’ « indifférenciation » qui découle d’un délitement des règles et des « différences » qui définissent l’ordre préexistant.

De manière paradoxale en apparence, pour René Girard, il est facile de composer avec les différences de l’autre. La violence ne serait pas engendrées par les différences qui nous sépareraient, ce sont les ressemblances (ou les « rassemblances ») et le déni que l’on se fait d’accepter que le processus ne pourra pas fair l’économie de la violence qui engendre une violence décuplée.

Ce qui créé la violence, c’est la nécessité de rapprochement et c’est précisément ce dont il est question dans les restructurations d’entreprise. Soumis aux pressions externes, il lui devient inévitable de provoquer une restructuration, un rapprochement qui vient fragiliser l’équilibre préexistant entraînant des poussées de violence dans son sillon. Aussi, aucune restructuration ne peut faire l’économie de la violence et cela serait se leurrer que de prétendre le contraire. Vouloir faire taire cette violence, ne pas vouloir la voir où elle se manifeste, c’est accepter qu’elle s’exprime de façon primaire car elle va trouver sa voie sous d’autres formes. C’est précisément ce que l’on observe dans cette situation. La crise est déjà en place lors de l’arrivée de la salarié. Elle est actée et le fait de faire un excellent chiffre d’affaires ne peut pas inverser le processus enclenché. La restructuration est un processus long et ce n’est que quasiment un an avant les prémisses de la restructuration que les équipes sont fusionnées à son niveau.

  1. Désignation du bouc-émissaire

Une fois cette période de crise en place, le processus ne peut plus faire machine arrière et la violence que l’on se cache à soi-même doit trouver un dérivatif à tout prix via l’identification d’un individu élu spécifiquement dans ce but, devenant ainsi notre héros malgré lui:

« les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus, ou même un seul, peut se rendre extrêmement nuisible à la société toute entière, en dépit de sa faiblesse relative. C’est l’accusation stéréotypée qui autorise et facilite cette croyance en jouant de toute évidence un rôle médiateur. Elle sert de pont entre la petitesse de l’individu et l’énormité du corps social ».

Loin des lieux communs, celui-ci n’est pas choisi parmi les faible ou les fragiles. S’il le devient, cela se produit comme une conséquence du processus qui l’aura laissé affaibli et fragilisé. En effet, le phénomène touche tout autant les faibles que les puissants. La foule sélectionne sa victime à venir selon d’autres critères à savoir la différence par opposition avec l’indifférenciation menaçante qu’entraîne la restructuration en cours dans cette entreprise.

De manière très paradoxale, c’est justement celui par qui l’entreprise pourrait se dégager de la crise qui se retrouve l’objet de leur haine. Pourquoi décide t’elle de l’éliminer ?

En apparence, cette patiente ne commet aucune faute, on ne peut rien lui reprocher au niveau professionnel ; elle apporte même la providence en obtenant un contrat qui viendrait remettre à flot les finances périclitantes de la société. En apparence, car si l’on regarde de plus près, certaines différences viennent la distinguer de manière plus profonde de ses collègues.

Nouvellement arrivée, elle est celle qui vient se démarquer du lot de deux manières:

  • première différence, elle est marqué par un succès inédit jusque là. Elle décroche un contrat inespéré et réussi là où ses collègues ont échoué depuis des mois,

  • deuxième différence, son ancienneté. Dernière arrivée, elle est celle qui doit faire ses preuves et démontrer aux équipes qu’elle mérite leur confiance avant d’être autorisée à intégrer le collectif de travail. Or, cette intégration au collectif ne se fait pas. Bien au contraire, elle est confinée à distance de par l’isolement de son bureau excentré du siège. Elle est donc « livrée » à ses deux collègues chargés de cette mission.

  1. Un crime odieux

Pour faire un bon bouc-émissaire, il faut lui reprocher un crime si horrible que la violence des représailles puisse lui y être proportionnelle. L’objectif est de rejeter sur la victime la responsabilité de la crise et d’agir sur elle en l’excluant de la communauté d’une manière ou d’une autre. Il ne peut que devenir le propre responsable des foudres du châtiment prêt à lui tomber dessus.

A première vue, notre héroïne revêt plutôt les oripeaux de la victime que du criminel assoiffé de sang.

A bien y regarder cependant, nous pouvons remonter jusqu’au crime en tout point égal à un fratricide symbolique. Je retiens ce point car je l’ai retrouvé dans de nombreuses autres situations – des salariés dont l’arrivée récente ne leur permet pas de se saisir des cultures subtiles entretenues au sein d’équipes de travail et qui provoquent la fureur de ses collègues en commettant un faux-pas venant menacer l’homéostasie obtenue parfois coûteusement. Ici, la patiente a pris l’initiative de dénoncer ses difficultés en sollicitant une intervention officiellement. Par là-même, elle a dénoncé son collègue, son binôme de travail. Par ce faux-pas, elle vient symboliquement briser le process d’incorporation au collectif en excluant de pouvoir voir en elle un membre susceptible d’être honoré de leur confiance, d’être adoubée et autorisée à rejoindre les siens pour ne faire plus qu’un. D’héroïne salvatrice, elle passe ainsi à coupable fratricide qui vient porter atteinte à l’ensemble du groupe

On peut retrouver des traces de cette violence dans les phénomènes d’incorporation à certains collectifs identitaires. Cette violence est proportionnelle à la force à laquelle le groupe permettra d’accéder. Les métiers où la notion de corporatisme sont très présentes associent à l’intégration de nouveaux membres des rites d’incorporation extrêmement primaires et archaïques où la violence est présente, que ce soit physiquement ou symboliquement.

Ce processus est d’une telle violence qu’il devient quasiment impossible pour l’autorité d’intervenir pour y mettre fin et il lui est souvent moins coûteux d’y céder qui d’y faire face:

« (…) l’instinct aveugle des représailles, l’imbécile réciprocité qui se précipite chacun sur l’adversaire le plus proche ou le plus visible, ne se fonde sur rien de vraiment déterminé; tout peut donc converger à peu près n’importe quand, mais de préférence à l’instant le plus hystérique, sur à peu près n’importe qui. Il n’y faut qu’un début de convergence purement accidentel d’abord motivé par quelque signe victimaire. Qu’une cible potentielle paraisse un tant soit peu plus attirante que les autres et il n’en faut pas plus pour que l’ensemble bascule d’un seul coup et dans la certitude sans contradicteur concevable, la bienheureuse unanimité réconciliatrice »

Eclairer la situation sous cet angle permet de prendre conscience qu’il n’y a pas de faute objective à chercher mais subjective. Pour y avoir accès, cela nécessite de lever le voile des apparences pour aller creuser sur le versant de ce qui n’est pas fait et de ce qui n’est pas dit. Ce sont ses deux points qui portent en eux tout le poids de la violence en situation.

En situation de consultation, il est extrêmement important de reconstruire cette histoire par rapport au vécu du patient. En effet, il arrive avec son lot de culpabilité et ne cesse de répéter l’histoire afin de comprendre ce qu’il aurait pu faire autrement.

Une dernière chose sur la souffrance du patient. Ici, il s’est agi d’une violence au carré, une violence externe qui est venue se percuter avec une violence interne au sujet générant des dégâts psychiques importants au niveau de son identité propre.

La double peine de ce processus est de venir nier l’identité à travers laquelle le sujet s’identifie. Dans la prise de poste, il y a déjà une perte de repères pour le sujet qui se doit de redoubler d’efforts pour assurer le niveau de confiance qu’il avait dans son identité sociale dans son entreprise précédente. Ici, après une période de réassurance, l’identité de la patiente est non seulement réaffirmée à ses yeux mais en plus auréolée par le succès sans précédent qu’elle remporte, cependant cette réassurance ne se fait qu’entre elle est son objet de travail car ce n’est pas la réalité que reflète ses collègues. Le décalage est tel qu’il entraîne des incompréhensions grandissantes jusqu’à l’impossibilité de parler le même langage. Pour reprendre l’argumentaire de cette soirée, le salarié est à la recherche dun trait identificatoire qui lui fait défaut, « je ne compte plus ».

Pour reprendre cette déstabilisation et élargir la réflexion à la crise générée par les restructurations, je vais repasser du côté de la clinique de l’activité.

Le triangle nous indique donc:

Objet

 

  1. situation initiale

sujet

autrui

 

  1. période de restructuration

Objet

Objet’

 

aliénation sociale

 

autrui

 

sujet

 

Objet

 

  1. conclusion de la restructuration

sujet

 

autrui

 

sujet’

 

Une fois le processus engagé, la sortie inexorable du salarié le renvoie à sa propre déconstruction identitaire. Une fois privé de son activité, son identité de salarié glisse vers une autre monde, celui des « sans » travail, « sans » activité. Sa nouvelle identité sociale lui confère alors une nouvelle identité, celle du « sans », celle du « demandeur d’emploi » ce qui nous amènerait à développer si nous en avions le temps vers un autre type de violence, celle de l’externalisation de la violence hors de la scène travail.

Conclusion

L’explicitation de ce processus spécifique a permis de mettre en lumière la violence dissimulée par des sociétés qui y font écran en faisant appel à des dispositifs hygiénistes: gestion des risques psycho-sociaux, qualité de vie au travail, plan de sauvegarde de l’emploi, dispositifs de maintiens dans l’emploi, politique d’intégration du handicap…

Autant de termes visant à rendre invisible la violence générée par l’environnement. Notre société ne permet plus que quelques rares traces de cette violence, de cet exutoire qui permet de supporter la violence engendrée par la nature mêmes des restructurations.

Ce que la rencontre avec le clinicien permet, c’est justement de mettre en lumière cette violence cachée qui vient heurter le sujet à la fois en tant que victime du phénomène et surtout dans son identité car il s’agit avant tout de personnes qui sont extrêmement attachés à leur travail et qui ont eu un rapport tout à fait épanouissant par le passé.

Le travail visé est de faire tomber les écrans qui la dissimule pour pouvoir mieux l’adresser et confronter l’histoire du sujet avec la réalité de ce dont il s’agit. En effet, la violence appartient à la nature humaine depuis la nuit des temps. Quelles que soient les tentations de vouloir nous faire croire que nous nous en sommes exemptés, nous sommes souvent rattrapés par notre réalité. A son tour, le déni peut en être une manifestation tout aussi troublante.

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